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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Document 6. Lettre 252, du 18 novembre 1861, à Mme Piron. (Orig. A.B.).Cette lettre apporte de précieux renseignements sur ce qui préoccupe le serviteur de Dieu durant ses études à Saint-Maximin : l'attachement à Lacordaire, meurtri par la disparition du « saint et bien-aimé Père » ; les problèmes de santé du serviteur de Dieu qui pèsent lourd sur sa vie quotidienne ; la question de l'observance dans la vie religieuse qui est au centre des débats internes de la province depuis plusieurs années et pour longtemps encore comme le montrera le « Rapport sur les observances78 » du serviteur de Dieu. S. Maximin, fête de la dédicace de la basilique Dieu seul ! Madame, Je ne saurais assez vous remercier de l'empressement que vous avez mis à répondre à ma dernière lettre ou plutôt je ne vous en remercierai point parce que je devais m'y attendre et qu'on ne remercie pas une mère ou une sur de nous avoir rendu un service, (ce leur sont choses toute naturelles ; elles ne pourraient pas faire autrement). N'est-ce pas que j'interprète bien vos sentiments à mon égard ? J'ai aujourd'hui à vous demander encore votre avis au sujet d'une autre chose assez délicate. Vous êtes la seule que je puis et que je voudrais consulter à ce sujet. Mes supérieurs eux-mêmes ne peuvent résoudre la question parce qu'ils ne connaissent pas Mme de S.- G. ; et moi, entre autres causes, parce que cela me touche et qu'on est toujours aveugle à son propre endroit. Voici ce dont il s'agit : - J'ignore si Mme de S.- G. vous montre quelquefois mes lettres, mais alors même qu'elle n'en aurait pas l'habitude, lisez celle qui est ici incluse et dans ce dernier cas laissez-lui ignorer que vous l'avez lue. J'ai l'habitude tous les ans, à cette époque-ci, de lui écrire des lettres extrêmement intimes et où je ne crains pas, pour cette fois, de revenir même assez ouvertement sur le passé. Mon but en cela est de la consoler sans doute mais aussi et surtout de me servir d'un évènement aussi capital pour elle afin de la pousser à Dieu. Est-ce que j'atteins ce but en quelque manière ? Est-ce que ces retours sur le passé n'ont pas un effet contraire ? Est-ce qu'il n'y a pas de danger que ma lettre tombe en des mains étrangères ? Est-ce que même en soi je ne vais pas un peu trop loin ? Voilà bien des questions, mais elles me sont nécessaires pour savoir ce que je dois faire à l'avenir. Lisez donc et donnez-moi votre avis, comme vous venez de le faire, en ne tenant compte que de cette seule chose : faire ce qui peut le mieux servir à la gloire de Dieu et au bien des âmes. Et s'il vous paraît qu'elle aura de mauvais résultats, brûlez-la. Vous avez dû recevoir quelques lignes de mon frère Honoré et la caisse contenant le portrait. Il vous annonçait un reçu, en cas de besoin, mais il l'a oublié et je vous l'envoie. J'ai lu avec beaucoup de peine les détails relatifs à la maladie de Mme Rallier. Combien elle a dû souffrir et vous aussi ! Cela m'a suggéré une réflexion que je crois très vraie et à laquelle le monde (je veux dire les impies) ne prend pas assez garde, je crois. Ce n'est là qu'une conséquence même assez fréquente du mariage ; que ne dirait-on pas s'il arrivait qu'une religieuse ou un religieux se trouvait quelque jour atteint, par suite de son vu de chasteté, d'une maladie aussi terrible ? Quels arguments n'en tirerait-on pas pour démontrer, comme on l'a essayé souvent, que le célibat est contre nature, qu'il est un suicide déguisé et autres folies de ce genre ? Et cependant on ne voit rien de pareil dans les couvents. A quoi se réduisent donc tant de déclamations contre le célibat des prêtres et des religieuses ? J'ai prié à toutes vos intentions ; je les ai même fait recommander en chapitre aux prières de nos frères. Veuillez de votre côté prier à celles que je vous indiquais dans ma dernière lettre et surtout pour notre bien-aimé Père Lacordaire, le restaurateur providentiel de notre Ordre en France. Il a été pendant bien des jours à sa dernière heure pour ainsi dire. Les médecins pensaient qu'il ne passerait pas la nuit, puis le jour. Enfin, grâce à Dieu, un mieux s'est déclaré il y a eu dimanche huit jours et ce mieux continue. Notre bon père maître est auprès de lui et nous tient presque jour par jour au courant de ses nouvelles. Son calme inaltérable en face de la mort édifie tout le monde. Il en parle, comme s'il s'agissait d'un autre que lui. Nous commençons à espérer de nouveau que, grâce aux prières qui se font de tous côtés, Dieu le conservera pour notre consolation et peut-être aussi la défense de l'Eglise dans les temps malheureux qui se préparent. On parle d'une ancienne prophétie du curé d'Ars à l'une de ses parentes, et qui annoncerait ces choses ; mais je ne garantis rien ; je n'ai rien de précis à ce sujet. C'est une grande illusion du monde de croire que l'abstinence perpétuelle tue les religieux. Il est vrai que l'on voit souvent des hommes faits qui dans le monde se portaient très bien tomber malades dans le cloître ; mais Dieu a ses desseins en cela ; et en revanche, je vois un grand nombre de mes frères entrer dans l'Ordre à 16, 18 et 20 ans avec une santé frêle, se développer, grandir, et sans devenir des colosses, se porter cependant fort bien et supporter sans maladies le régime du couvent depuis déjà bien des années. On s'exagère les choses en ce point ; la régularité dans les heures de repas, dans la quantité des mets et plus encore dans l'ensemble de toute la vie compense de beaucoup ce que les viandes auraient de plus substantiel ; d'autant qu'au dire des médecins beaucoup plus sont malades dans le monde d'avoir trop mangé que de ne l'avoir pas fait assez. Ajoutez à cela que rien ne donne de la santé comme une joie permanente et le calme des passions, ce que nous trouvons ici à merveille. Ne pensez pas non plus que j'aie exagéré mes pénitences. Je vous avouerai que j'ai toujours eu autrefois une répulsion instinctive à la fois et raisonnée pour la mortification corporelle. En entrant à Flavigny, je disais à Dieu, je m'en souviens : Mon Dieu, si vous voulez que je souffre envoyez-moi des souffrances, avec votre grâce je les accepterai avec joie ; mais ne comptez pas sur moi pour me faire souffrir. - Et j'ai tenu parole ; et Dieu n'a pas tardé de me montrer sa volonté en même temps qu'il a exaucé ma prière. Pendant le premier mois et demi je me suis bien épargné, mais la maladie est venue aussitôt et me tient encore. Dieu soit béni... - Non seulement je ne fais rien au-delà de la règle, mais je suis accablé de dispenses qui ne me sont pas accordées seulement, mais imposées. Heureusement Dieu a dit qu'il préférait l'obéissance au sacrifice. Je me suis réjoui en apprenant que les bons pères capucins venaient de fonder, pour relier entre elles les diverses fraternités du tiers-ordre, et les tertiaires isolés, un journal analogue à celui que nous avons nous-mêmes depuis deux ou trois ans. Ils le nomment les Annales franciscaines et nous l'envoient. Je crois que cette lecture sera trèsp propre à vous initier peu à peu à l'amour et à l'esprit de votre Ordre et vous fera par là du bien. Ce que vous m'avez dit de Mlle Caroline m'a bien réjoui en Dieu. Vous en parlez peu mais jamais vous n'aviez dit sur ses nouvelles dispositions des paroles aussi expressives et aussi catégoriques. Vous verrez dans ma lettre que je lui propose de m'écrire quelques lignes ; mon intention n'est point d'y répondre directement mais seulement en quelques lignes en écrivant à sa mère. D'ailleurs sa lettre et ce que vous pourrez m'en dire vous-même pourra, consultant Dieu et notre père maître, servir à décider ce que je dois faire à ce sujet. Mais en toutes choses : Dieu seul ! A Dieu, Madame, permettez-moi de vous conserver ce nom ; vous savez quels sentiments, malgré ce nom, je garde au fond de mon coeur et devant Dieu. Votre frère, Fr. Jean-Joseph Lataste |
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