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Document 7. Lettre 258 du 28 avril 1862, à Mme Piron. (Orig. A.B.).
Cette lettre apporte un éclairage sur la vie spirituelle du serviteur de Dieu à l'approche de sa profession solennelle. Saint Joseph tient une place importante dans sa dévotion. On trouve ici à propos de Cécile une notation qui annonce les réflexions communiquées aux détenues à propos de Marie-Madeleine : Dieu ne juge pas une âme d'après ses idées mais d'après son amour. Le serviteur de Dieu souligne le rôle providentiel qu'il peut attribuer a posteriori à Cécile pour le mûrissement de sa vocation.
S. Maximin, fête du patronage de S. Joseph
Loué soit S. Joseph !
28 avril 1862
Madame,
C'est aujourd'hui grand jour de fête pour nous ; notre province dominicaine a dernièrement été placée sous le patronage spécial de S. Joseph. Aujourd'hui ce va être notre noviciat. On va lui dédier notre petit oratoire, très propre, très gracieux, très recueilli surtout. Oh ! vraiment les temps sont venus pour ce grand saint si longtemps méconnu dans l'Eglise. Un de nos pères, au commencement du seizième siècle, a composé un ouvrage très rare, très peu connu aujourd'hui mais qui fut alors très remarqué et qui est vraiment un ensemble complet de tout ce qui peut se dire de plus solide et de plus pieux sur S. Joseph. Aussi l'a-t-il bien nommé Somme des dons de S. Joseph. Ce bon père disait à la fin de son livre : « Je ne sais comment, des hommes d'une sainteté éminente cependant et d'une haute intelligence ont pu laisser tant de trésors précieux si longtemps oubliés dans les écrins de l'Eglise sans songer même à les ouvrir. Mais, ajoute-t-il plus loin, avant le jour du jugement, un temps viendra où tous les peuples connaîtront, admireront les grandes merveilles opérées par Dieu en S. Joseph. Alors on lui dédiera des autels, on célébrera des fêtes en son honneur, on lui consacrera des monastères. - Alors Dieu ouvrira les curs fidèles et leur donnera l'intelligence ; et des hommes illustres suscités par l'Esprit de Dieu scruteront avec soin les grandeurs ignorées de S. Joseph ; et ils y trouveront un trésor parfait. » - Ce souhait ne ressemble-t-il pas vraiment à une prophétie, à voir surtout l'immense mouvement catholique qui se produit partout en ce moment vers S. Joseph, et si l'on songe, qu'à cette époque, S. Joseph n'avait dans l'Eglise latine ni fête, ni autel sous son invocation, ni même dans les litanies des saints le rang glorieux qu'il y tient aujourd'hui. Loué soit S. Joseph ! Ce jour, 28 avril, qui sera désormais une des grandes fêtes du noviciat, se trouve être aussi le jour de fête de S. Vital, patron de baptême de mon père, de deux de mes frères, de trois de mes neveux et le mien. Enfin, par une coïncidence remarquable c'est ce même jour qu'à plusieurs années de distance sont morts, presque à la même heure, le vénérable Louis Marie Grignion de Montfort et la V. Marie-Louise de Jésus, l'un et l'autre fondateurs de la congrégation des Filles de la Sagesse où ma sur a été appelée de Dieu il y a vingt-quatre ans et où elle est morte, vous le savez je crois, un mois presque jour pour jour avant mon autre sur du Ciel.
De tout cela tirons deux conclusions. Que nous devons beaucoup aimer S. Joseph ; c'est par lui que nous pourrons vraiment être introduits dans l'intérieur de Jésus et de Marie, dans l'intimité de leurs curs sacrés. En second veuillez prier et faire prier pour mon pauvre père qui vieillit toujours et demeure dans son indifférence. D'ici à quelques jours un ou deux de nos pères vont aller lui faire visite sous prétexte de lui porter de mes nouvelles, mais en réalité pour essayer de l'enlever au démon et de le rendre à Dieu. Priez donc bien, et demandez des prières à Mme de Saint-Germain, à ma sur Caroline, à notre pauvre tertiaire dominicaine, à votre stigmatisée de Coux et l'Association des Cinq Plaies.
Qu'est-ce donc je vous prie que cette stigmatisée dont vous me parlez dans une lettre ? Est-ce bien authentique ? Je serais heureux d'avoir quelques détails.
Merci de votre attention pour la S. Joseph et pardon pour les petites dépenses que je vous ai occasionnées. S. Joseph était sans aucun doute le patron de mon patron. Je le fête donc aussi comme le mien. Quant à mon vrai patron de religion, c'est saint Jean-Joseph de la Croix, de la réforme de saint Pierre d'Alcantara, et canonisé en 1839.
Comment va notre pauvre tertiaire ? Et M. Jouve ? Est-il enfin remis, et consolé un peu aussi ?
Il y a déjà assez longtemps qu'Eugène ne m'écrit plus. Je lui avais proposé de m'exposer tout ce qui peut l'embarrasser de la religion et lui occasionner des doutes. Je crains que cette proposition ne l'ait mis un peu à la gêne avec moi. Vous m'avez dit qu'il était triste. D'où vient cela ? Peut-être de ce qu'il n'avance pas ? Je regrette vivement ce retard, mais à un autre point de vue, cette humiliation et ces déceptions sont propres, je crois, à le détacher peu à peu des vanités du monde et à le porter à Dieu. Dieu sait bien ce qu'il fait ; il sait bien ce qu'il faut pour dompter nos âmes et les attirer à lui. Pensez-vous qu'une lettre de moi pourrait lui être agréable ? Et dans quel sens devrai-je alors la faire ?
Grande nouvelle. M. Itié m'a annoncé tout joyeux qu'il venait de recevoir le S sacrement de pénitence, depuis trente-sept ans... C'était au premier avril. Il a dû faire ses Pâques, jeudi dernier. J'attends une lettre de lui Dieu soit béni !
M. Piron et M. de Saint-Germain ont été, je pense, fidèles au rendez-vous pascal. N'est-il pas vrai ? Je n'en doute pas, surtout si vous avez eu le bon père capucin que vous espériez pour le carême.
Veuillez m'excuser auprès de Mme de Saint-Germain, si je ne lui écris pas. Je n'ai rien de particulier à leur dire, sinon que je prie toujours pour eux et leur suis toujours tout dévoué. J'attends pour écrire quelque lettre d'eux.
Les prières du Cordon de saint Thomas ne sont pas du tout nécessaires ainsi que vous l'explique le petit imprimé (si ce n'est pour quelques indulgences partielles). Vous pouvez donc joindre cette intention à toutes les autres en récitant le rosaire. Vous pouvez aussi, si cela vous semble bon, faire porter par vos enfants le Cordon de saint Thomas, sans qu'ils aient besoin d'y joindre aucune prière. Il suffit qu'ils le portent avec respect et dévotion pour faire partie de la confrérie et avoir part aux prières de l'Ordre. Je vais vous en envoyer trois ou quatre. Ils se vendent si peu que c'est inutile d'en parler. Les timbres poste que vous envoyez toujours avec une régularité religieuse et que j'accepte à titre d'aumône et pour Dieu, ces timbres dis-je compensent de beaucoup les quelques centimes que valent ces cordons. C'est le 10 mai, fête de saint Antonin de Florence et jour où je ferai profession solennelle, c'est ce jour-là que vous serez inscrite sur le régistre de la confrérie et que vous pourrez par conséquent gagner une indulgence plénière. Quant à inscrire vos enfants, je ne le ferai qu'après en avoir reçu la demande de vous.
Le Rosaire dont vous faites partie est un diminutif du Grand Rosaire. C'est une dévotion nouvelle que l'on appelle le Rosaire Vivant et qui est excellente pour les gens du monde, parce qu'il suffit avec elle de dire un chapelet par jour. Quant aux personnes qui récitent un chapelet par jour ou seulement trois chapelets, c'est-à-dire un rosaire par semaine, il n'y a plus de raison pour elles d'entrer dans cette confrérie de préférence à celle du Grand Rosaire qui a toutes les mêmes indulgences et de bien plus nombreuses encore qui lui sont spéciales, qui est la confrérie primitive et dès lors, la plus ancienne, la plus nombreuse et la seule qui donne participation aux biens spirituels de l'ordre de Saint-Dominique. Je puis, si vous le désirez, vous faire inscrire sur le tableau de la confrérie du Rosaire. Quant à votre Rosaire, il est douteux qu'il ait été béni pour nos indulgences. Il n'est pas probable que Mgr d'Orléans y ait attaché des indulgences que vous ne pouviez pas gagner alors puisque vous ne faisiez pas partie d'aucune confrérie du Rosaire ; il a donc voulu parler de toutes les autres, sans doute. Il sera donc prudent de le faire bénir par quelqu'un de nos pères en passant à Lyon. Vous pourrez aussi vous y faire inscrire.
Il y a une chose que depuis longtemps je veux vous demander et je ne crois pas l'avoir déjà fait encore. Du moins je ne me souviens pas que vous m'ayez répondu à ce sujet. Le souvenir de ma sur du Ciel, quand il me revient, me fait tant de bien à l'âme, il la raffraîchit si doucement, la réchauffe si bien en même temps et lui donne de si sincères élans vers Dieu que je ne puis douter non seulement qu'elle soit au Ciel où elle intercède pour nous, mais même qu'elle n'y jouisse d'une très grande intimité avec Dieu ; par conséquent j'ai l'intime certitude qu'ici sur la terre dis-je, elle l'aimait ardemment déjà, bien que peut-être, faute d'instruction suffisante, elle ait eu quelques idées un peu fausses peut-être sur quelques points, sur la vie religieuse par exemple. Mais Dieu ne juge pas une âme d'après ses idées mais d'après son amour. A l'appui de ces pensées à son sujet, je me souviens de toutes les belles choses que me disait de son âme M. l'abbé Eldin à l'époque où je revins à Privas pour l'anniversaire. Aujourd'hui j'aimerais recueillir d'elle, au point de vue religieux et surnaturel, jusqu'aux moindres souvenirs, jusqu'aux plus petits détails. Je sens que cela me ferait du bien. Et puis c'est pour moi comme un devoir. Les dons de Dieu sont sans repentance, c'est sur ce principe incontesté que repose la dévotion à Marie, à S. Joseph, à chaque Saint. De même pour elle. C'est par elle, je le vois aujourd'hui très clairement, c'est par elle, par son entremise, par son influence et son action que Dieu a voulu insensiblement me ramener à Lui ; toute sa vie depuis que je l'ai connue et sa mort elle-même semblent n'avoir pas eu d'autre but que de convertir mon âme, si ingrate, si misérable, à Dieu. Il semble que Dieu ne nous l'a laissée quelque temps d'abord, et ne nous l'a retirée ensuite que pour cela. C'est un échelon que Dieu m'a donné pour m'attirer à Lui et qu'Il a retiré lorsque son but a été atteint. Chose étonnante ! si quelque chose au monde est capable d'enfoncer une âme dans les joies naturelles, de lui faire perdre de vue le Ciel et Dieu, c'est sans contredit pour un jeune homme l'amour de la femme, surtout quand cet amour est ardent, fixe, passionné presque. Chose étrange ! et pourtant moi qui ai tant de fautes à pleurer, tant d'ingratitude envers Dieu à expier, tant d'oubli du Ciel à regretter, je ne trouve rien dans tous les souvenirs que m'a laissés cette affection, rien qui ne me console surnaturellement parlant, je pourrais même dire qu'à part quelques souvenirs relatifs aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul, ces souvenirs intimes de Privas sont les seuls où je me vois un peu vraiment surnaturel. Je ne savais pas alors ce que c'était que ces choses et si j'y ai été surnaturel, cela a été sans le savoir, comme malgré moi. C'est Dieu qui m'y poussait par elle. Je crois donc que Dieu lui a gardé ce rôle au Ciel de me porter à lui par ses prières et par son souvenir. Je ne vous ai dit toutes ces choses que par la suite de ce désir que je voulais vous exprimer : c'est que vous ayez la bonté de recueillir sur elle et de me transmettre tous les petits détails relatifs à son âme, à sa vie intérieure, surnaturelle que vous pourrez assembler. Je me suis sevré, en entrant en religion, de tout souvenir d'elle, ceux-là du moins je les conserverai.
J'arrive à la grave question que vous m'avez posée et que je gardais pour la fin. J'ai consulté là-dessus non pas notre bon père maître qui est malade et absent, mais le T. R. P. prieur qui le remplace provisoirement. Voici le résultat de notre entretien et les conseils qu'après lecture de votre lettre il croit devoir donner à cette âme :
1. Ne pas attacher son cur à ces choses extraordinaires. Là n'est pas la véritable piété. Dieu peut faire ces grâces à des âmes indignes pour procurer le bien à d'autres âmes qui lui sont chères. « Ambitionnez, dit saint Paul, les dons les plus parfaits ». Or, le don par excellence c'est la charité. A elle seule, elle est tout, sans elle, tout le reste n'est rien. Aimer Dieu, lui être étroitement uni par le cur, par une volonté ferme, énergique, voilà ce que nous devons ambitionner. Nous devons nous détacher de tout le reste, et n'en prendre que ce que Dieu nous en donne, et seulement pendant le temps qu'il lui plaît, sans lui rien demander de cela, ni rien refuser cependant. 2. Il est à peu près impossible de savoir si ce sont là de vrais dons de Dieu ou des moyens employés par le diable pour nous séduire. Ce qui est certain, c'est que, que Dieu le fasse lui-même ou qu'il permette simplement au démon de le faire, tout cela cependant, dans la pensée de Dieu, est destiné à notre plus grand bien. Le moyen donc de correspondre en cela à la sainte volonté de Dieu, c'est d'en tirer le plus grand parti possible pour nous pousser à Dieu. Ainsi, par exemple : remercier Dieu, au cas où ce serait un don de lui, et nous en déclarer indignes ; lui demander de ne pas permettre que nous en usions autrement que pour sa gloire, le bien de notre âme et celles des autres. S'humilier au cas où ce serait une illusion du démon, reconnaître que nous mériterions de lui être livrés, prier Dieu de nous défendre de ses pièges et de nous faire la grâce de tirer parti contre lui-même et pour Dieu des pièges qu'il nous tend ainsi avec fourberie.
Ainsi ne pas rechercher ni désirer ces choses ; ne pas les dédaigner non plus. Mais les prendre quand elles viennent et s'en servir pour le bien ; les laisser quand elles s'en vont, sans les regretter et sans se nourrir de leur souvenir. Faire de cela comme un cultivateur habile qui se sert du soleil quand le soleil brille et quand il se retire, sait encore tirer parti de son absence pour activer le travail de ses moissons à venir. 3. Ne faire aucun fonds sur ces coïncidences étranges. Rien n'est plus facile au démon que de les amener lui-même. On peut cependant y voir la main de Dieu et l'y bénir, mais sans jamais s'appuyer là-dessus comme sur une chose bien sûre. C'est notre destinée en ce monde vis-à-vis des choses surnaturelles de n'avoir rien de certain en-dehors des dogmes de l'Eglise. 4. Ne jamais se former d'idée arrêtée en fait de question religieuse, soit de doctrine, soit de morale, d'après ces sortes de révélations. Ne pas les rejeter cependant, mais consulter sur cela un prêtre sage et éclairé qui nous dise si ces révélations sont conformes à la doctrine de l'Eglise et si dès lors nous pouvons y ajouter foi. 5. Demander à Dieu avec insistance un directeur sage, prudent, éclairé et surtout bien saint, pour nous conduire à travers ces voies un peu tortueuses. 6. C'est une règle assez généralement admise que les communications ou les illuminations intérieures venant de Dieu causent d'abord une certaine frayeur, puis laissent une grande paix, et une augmentation de toutes les vertus ou de quelqu'une en particulier ; qu'au contraire celles qui viennent du démon commencent par produire un grand contentement, une grande douceur même spirituelle quelquefois, mais qui laisse après elle le trouble, l'inquiétude, et un certain contentement de soi-même qui peut être la source de toutes les fautes. Voilà la règle générale ; néanmoins cette règle n'est pas absolument infaillible : parce que le démon peut se transformer en ange de lumière et imiter Dieu une première fois, afin de mieux tromper ensuite (mais Dieu le permet rarement) et surtout, parce qu'on est mauvais juge en sa propre cause et que l'on peut croire ressentir des choses qui ne sont pas en réalité.
Quant à cette sorte de domination sur les autres, ne pas la repousser non plus, parce que c'est une arme que Dieu nous donne pour le bien ; mais ne manier cette arme qu'avec la plus grande précaution, comme une arme extrêmement dangereuse. Rien n'est plus facile en effet que de se laisser aller à se servir pour soi, pour son propre plaisir, de cette arme que Dieu ne nous a confiée que pour lui seul. Néanmoins en remercier Dieu et après avoir imploré son secours et formé une intention droite et pure dans son coeur, employer courageusement et habilement cette arme pour lui gagner des âmes ; alors même que pour cela il nous faudrait nous les gagner d'abord. Faire comme le Suisse qui passe devant le prêtre, se remue, fait faire place, non pas pour lui mais pour que le prêtre puisse arriver jusque-là, et qui, quand il l'a conduit où il devait, lui abandonne le terrain tout entier, à moins qu'il ne puisse encore être utile.
Voilà une bien longue lettre. Remerciez-en saint Joseph, car sans sa fête je n'aurais pas eu le temps de vous écrire ainsi. Nous allons avoir à Rome prochainement, en même temps que la grande assemblée d'évêques, un chapitre général de tout l'Ordre, où l'on élira un nouveau maître général. Priez bien à cette intention.
Tout à vous dans les curs sacrés de Jésus et Marie.
fr. Jean-Joseph Lataste
des ff. Prêcheurs
Priez aussi pour ma profession et mon sous-diaconat.
   
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