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DOMUNI
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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Document 8. Sermon 96, « Eucharistie98 », prêché aux détenues de Cadillac le 18 septembre 1864. (Orig. A.B.).Ce sermon a connu plusieurs étapes de rédaction. Sa conclusion, rédigée à l'avance, n'était plus assez forte après l'expérience spirituelle vécue par les détenues et le prédicateur durant les trois premiers jours de la retraite. La dernière rédaction de cette conclusion, écrite à Cadillac, est un chant d'action de grâce et l'affirmation émerveillée de ce que le P. Lataste vient de découvrir : « vous que les hommes méprisent, vous êtes les bien-aimées de Dieu. » L'invitation à la communion eucharistique fréquente est très surprenante pour l'époque, d'autant plus qu'elle est faite à des condamnées : même les moniales n'avaient pas un accès très fréquent à ce sacrement. « A celui qui triomphera, je donnerai une manne cachée99. » Jusqu'à ce jour, je me suis attaché à vous rappeler, à vous bien pénétrer de cette vérité, que Dieu vous aime en dépit de toutes vos chutes et de toutes vos souillures, qu'il prise votre amitié, qu'il la désire et que si vous voulez répondre à ses désirs, il est tout prêt à se donner à vous. Aujourd'hui, ce n'est plus moi, c'est lui-même qui vient vous dire ces choses et vous les prouver. Le voici, l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde, le voici le Roi de gloire, le Roi immortel des siècles, le voici ! il n'a pas dédaigné de venir au milieu de ses pauvres et humbles servantes, et de se montrer à leurs regards. Il est là, tout aussi présent dans cet obscur sanctuaire que dans les grandes cathédrales, où s'assemblent les grands, les princes et les heureux du monde ; il est là tout aussi présent que dans ces pieuses chapelles des monastères où se pressent autour de lui des âmes virginales et des curs irrévocablement consacrés à son amour ; il est là, aussi réellement présent qu'il l'est au Ciel, couvert seulement de quelques voiles, qui, en nous permettant de l'approcher de plus près, donnera aussi à notre foi et à notre amour un mérite et une grâce de plus. Il est là, et que vient-il faire ? Que venez-vous faire ô Jésus ? Pourquoi être sorti aujourd'hui, de si bon matin de votre tabernacle ? on nous dit que tout le jour vous allez rester là exposé à nos regards, exposé à nos adorations, à nos âmes, vous livrant à notre amour, ô Jésus ! Que vous êtes bon de ne pas dédaigner, vous si grand, que vous êtes bon de ne pas dédaigner ainsi celles que le monde dédaigne, et celles qu'il délaisse, de ne pas les délaisser ! Mais que venez-vous leur dire ? Parlez ! Allez-vous rester ainsi à distance tout le jour ? Et cet intervalle qui les sépare encore de vous ne le leur laisserez-vous pas franchir ? Ne pourront-elles pas vous presser enfin, vous presser sur leur cur enfin, elles qui n'ont plus ni parents, ni amis autour d'elles, et qui n'en auront peut-être jamais plus ici-bas. Parlez, Seigneur Jésus, parlez. Et je l'entends nous répondre avec les saints livres : Venez tous à moi100. - Si quelqu'un a soif, qu'il vienne101. Si quelqu'un est faible, pauvre, délaissé, qu'il vienne à moi102. Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et chargés de travaux et je vous réconforterai103. - Venez - A celui qui aura triomphé je donnerai une manne mystérieuse et cachée104. - A celle qui aura triomphé des passions, des habitudes mauvaises, des souvenirs criminels de la haine, de l'envie, du respect humain, du découragement de l'insouciance... à celle-là je lui donnerai mon corps à manger et mon sang à boire, je me donnerai moi-même à elle dans les chastes embrassements de la plus sainte et de la plus douce, et de la plus intime union qui fut jamais. Et c'est là la manne mystérieuse que je lui donnerai. Voyons de plus près quelle est cette manne. I La manne, signe de la prévenance de Dieu pour son peuple. Le Seigneur venait de retirer son peuple de la servitude d'Egypte et il le conduisait comme par la main vers la Terre promise ; cette terre de délices où coulaient le lait et le miel105, selon l'expression de l'auteur sacré, c'est-à-dire où ils devaient trouver l'abondance de tous les biens et de toutes les douceurs. Mais pour aller du lieu de la captivité à la Terre promise, il y avait un désert à traverser, et ce désert était long, était rude, aride, brûlant, sans vivres et sans eau. Dieu eût bien pu, s'il eût voulu, faire passer son peuple sur des terres cultivées au milieu des nations ; mais il ne le voulut pas ; il voulut lui faire mériter par la patience et par l'épreuve la joie qu'il lui préparait, il voulut surtout le prémunir contre les dangers de toutes sortes qu'il eût rencontrés chez ces nations, car ces peuples étaient hostiles et n'adoraient pas le vrai Dieu, ils auraient pu asservir Israël par la violence ou par la ruse par une feinte douceur les entraîner dans ses erreurs sacrilèges. Dieu ne l'a pas voulu ; il a préféré faire passer son peuple durant quarante ans à travers le désert. Mais il arriva que bientôt ils furent pressés par la faim, et ils se plaignirent ; ils se mirent à regretter le pain et les viandes d'Egypte, et ils craignirent de mourir de faim. Et le Seigneur eut pitié de son peuple et il lui promit de le rassasier. Et voici que le matin une rosée abondante tomba sur la terre au désert et en couvrit la surface ; c'était quelque chose de menu et comme pilé au mortier - blanc comme la neige, et cela ressemblait à ces petits grains de gelée qui tombent sur la terre. - Ce que voyant les enfants d'Israël se dirent l'un à l'autre : Man-hu ? c'est-à-dire : Qu'est-ce que cela ? Car ils ne savaient pas ce que c'était. Et Moïse leur dit : « C'est là le pain que le Seigneur vous donne à manger106. » « Et la maison d'Israël donna à cette nourriture le nom de manne107. » « Et elle tombait ainsi chaque jour tout le temps qu'ils furent dans le désert, et chacun en ramassait chaque matin autant qu'il lui en fallait pour se nourrir, le reste se fondait à la chaleur du soleil108. » « Et elle cessa de tomber lorsqu'ils commencèrent à se nourrir des fruits de la Terre promise. A dater de ce jour, ils n'usèrent plus de la manne109. » Avez-vous compris le sens, le vrai sens, j'entends le sens spirituel de cet épisode mémorable de l'histoire du peuple de Dieu. S. Paul nous parlant de ce peuple nous dit que tout ce qui lui arrivait, arrivait en figure des choses à venir ; et ailleurs, que tout ce qui est écrit dans les livres sacrés y a été inscrit pour notre instruction à nous qui devions venir (dans les âges reculés) dans les derniers siècles. Comprenez donc la figure et apprenez la réalité qu'elle cachait. Cette histoire est celle de toutes les âmes et de la vôtre en particulier. Le Seigneur ne vous a-t-il pas retiré de la captivité d'Egypte, de l'esclavage honteux de vos passions, de la servitude du démon. Eh bien, maintenant il vous conduit à la Terre promise dont je vous parlerai ce soir, à cette terre de délices où coulent le lait et le miel, c'est-à-dire où sont assemblés en abondance tous les biens et toutes les douceurs désirables... Mais avant d'arriver à la Terre promise, avant de vous ouvrir le ciel, il a voulu vous faire passer par le désert. La vie est un désert pour tous, mais pour vous encore plus que pour personne. Dieu pouvait bien, s'il l'eût voulu, vous conduire par une autre route, par les voies faciles du monde et de ses joies, il ne l'a pas voulu car il vous sait faibles, bien faibles, eh ! ne le savez-vous pas vous aussi ? ne l'avez-vous pas appris tristement à vos dépens ; il n'a pas voulu vous laisser passer par ces sentiers faciles, mais où vous auriez rencontré à chaque pas des ennemis de votre âme, des méchants qui auraient abusé de leur force pour vous charger de chaînes, ou des traîtres qui se seraient servis de paroles mielleuses pour vous entraîner dans leurs pièges et vous détacher entièrement de Dieu. C'est pourquoi le Seigneur vous a conduit au désert, dans la solitude110. La marche y est rude, il est vrai, bien rude le soleil écrasant, le sol aride et sans eau. Plus d'une fois peut-être vous avez été tentées de regretter le pain et les viandes de la servitude, je veux dire les biens et les joies du péché si misérables et si honteuses qu'ils fussent, mais rassurez-vous, ne vous découragez pas. Ne jetez pas ainsi les regards en arrière, je vous le disais hier, laissez dans l'oubli ce qui est passé, voici que le Seigneur s'engage à vous nourrir lui-même et à vous rassasier. Si seulement vous voulez combattre vos mauvaises passions, vos mauvais désirs, vos habitudes criminelles et tout ce qui jusqu'à cette heure vous a tenues peut-être éloignées de lui, il vous promet une manne sans égale, une manne mystérieuse dont la manne antique n'était que la figure. - Et cette manne c'est lui-même ; lui-même présent sous les voiles eucharistiques, tout entier avec son corps, son sang, son âme et sa divinité. - Au vainqueur, je donnerai la manne cachée111. - Au vainqueur, à celle d'entre vous qui triomphera du mal je lui donnerai la manne cachée, je me donnerai, je vais me donner tout à l'heure à elle en nourriture. Et ce que je fais une fois, je le ferai tous les jours. Chaque matin, pauvres enfants, chaque matin je viendrai, je descendrai au milieu de vous - comme la rosée qui tombe du ciel, et celles qui auront faim de moi n'auront qu'à venir et je me donnerai à elles en nourriture. Et il en sera ainsi jusqu'à la fin des jours, jusqu'à ce que vous puissiez enfin vous nourrir des fruits de la Terre promise, jusqu'à ce que vous puissiez manger et boire à ma table dans mon Ciel, avec mon Père et avec moi... Venez donc tous à moi, si quelqu'une a soif112, qu'elle vienne à moi, si quelqu'une est faible, pauvre, triste, humiliée, délaissée, qu'elle vienne à moi, qu'elle se jette dans mes bras, qu'elle se repose sur mon cur ; qu'elle se nourrisse de moi, et en se voyant aimée de moi qu'elle se console de tout le reste. Venez à moi vous toutes qui êtes dans la peine et chargées de travaux et je vous réconforterai113, venez. - Je vous ferai manger du fruit de l'Arbre de vie114 ; celui qui en mange n'a plus à craindre la faim115. Tel est pour vous le sens mystérieux de ce grand épisode de l'histoire des Hébreux, tel est en particulier le sens profond de la fête de ce jour, de l'institution de l'Adoration perpétuelle dans cette chapelle et de la communion générale que vous allez faire dans un moment. Les trois rédactions de la conclusion de ce sermon. 1. La manne, pain du Ciel, réconfort pour la route. II Mais116 afin de rendre votre foi et vos désirs encore plus ardents, laissez-moi, mes surs, vous dire quelques mots des admirables propriétés de cette manne céleste que vous allez recevoir. L'auteur sacré nous parlant de la manne du désert nous dit qu'elle était blanche et avait le goût qu'aurait la plus pure farine assaisonnée de miel. C'était bien là la figure de notre manne eucharistique qui est blanche aussi, ayant aux lèvres l'apparence et le goût de la plus pure farine, et produisant en l'âme l'effet d'un pain savoureux et exquis qui la réconforte et la nourrit. Le Sauveur lui-même nous l'a dit en termes exprès, et comme les Juifs lui parlaient de la manne qu'ils appelaient le pain du Ciel, Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis. Non, ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du Ciel, c'est mon Père qui vous donne le vrai pain du Ciel. Car le pain de Dieu c'est Celui qui est descendu du Ciel, et donne la vie au monde. Et ils lui dirent : Seigneur, oh ! donnez-nous donc ce pain-là. - C'est moi, leur dit Jésus, c'est moi qui suis le pain de vie (le vrai pain du Ciel) ; celui qui vient à moi n'aura plus faim117. Mais la manne antique n'avait pas seulement le goût d'un pain exquis, elle avait encore en elle-même toutes sortes de saveurs, se prêtant à tous les goûts et à tous les besoins. « Elle a en elle toutes les saveurs et la délicatesse de tous les goûts118. » En cela encore elle était une figure de l'eucharistie, car l'eucharistie ne fortifie pas seulement comme le pain, elle se ploie encore à tous les goûts et à tous les besoins. Au sage, elle donnera la lumière, l'énergie au jeune homme, la patience au pauvre, la charité au riche, la chasteté à l'âme vierge, le zèle au ministre de Dieu ; elle console ceux qui pleurent, modère ceux qui sont dans la joie, elle relève ceux qui sont abattus et rend humbles ceux que tente l'orgueil, c'est une nourriture mystérieuse, contenant en elle toutes les saveurs et s'adaptant à tous les goûts. « Elle a en elle toutes les saveurs et la délicatesse de tous les goûts119. » 2. L'eucharistie, remède pour les pécheurs, semence d'espérance. II Mais120 afin de vous mieux préciser les grands avantages de cette manne céleste, laissez-moi vous le dire en trois mots : elle apaise les regrets du passé, elle adoucit les douleurs du présent, elle nous est un avant-goût des joies de l'avenir. Dans le passé, deux choses vous tourmentent : le souvenir des péchés que vous avez commis ; le souvenir des biens que vous avez perdus. L'eucharistie est un remède et un baume à ces deux douleurs. Elle apaisera vos remords en vous donnant l'assurance que vous avez recouvré la pleine amitié de Dieu ; elle apaisera vos regrets en vous donnant au cur une paix et une joie que ne vous ont jamais données et que ne vous donneraient jamais toutes les joies et tous les biens de la terre, même les plus légitimes, car toutes les choses d'ici-bas sont bornées et éphémères ; la joie de leur possession sera toujours empoisonnée et par leurs bornes étroites et par l'inquiétude de les perdre, que dis-je ? l'assurance de les perdre quelque jour ; tandis que l'amitié du Seigneur demeure éternellement et les joies de cette amitié sont intarissables. Dans le présent, votre grande douleur c'est l'état d'isolement et de répulsion où vous vivez à l'égard de la société. On vous oublie, mais vous le voyez, Jésus pense à vous ; on vous dédaigne, on vous repousse et Jésus vous appelle ; on vous châtie et Jésus au contraire vous tend ses bras et vous bénit. Mais il n'est à vrai dire qu'une chose au monde capable de consoler des épreuves de la vie, surtout de celles que vous endurez, c'est l'espérance des joies de la vie à venir. Non, l'amour de Dieu lui-même serait intolérable et l'eucharistie serait un indicible tourment, si en livrant toute son âme à ces embrassements divins, on pouvait se dire : ils passeront eux aussi, cet amour si doux, ce repas eucharistique si savourable, tout cela me sera ravi par la mort, si je ne les perds d'avance par le péché. Non, il n'y a pas ici-bas de véritable joie, ni de véritable consolation possible sans l'Espérance, sans la certitude de la vie à venir, où nous serons unis à Dieu pour ne plus en être séparés jamais. Or, cette espérance, cette certitude, c'est l'eucharistie surtout qui nous la donne. L'eucharistie, nous dit la foi, c'est la semence de la résurrection future des corps ; l'eucharistie, nous dit-elle encore, c'est déjà pour l'âme la possession anticipée de la gloire à venir. Les anges et les élus au Ciel, dans toute leur gloire et leur béatitude, n'ont pas autre chose que ce que nous avons ici-bas dans l'eucharistie avec cette différence que ce que nous avons sous des voiles, ils l'ont sans voiles, à découvert ; nous à distance, eux cur à cur. De là vient que l'eucharistie, et la manne antique, elle aussi, par anticipation et par figure, sont appelées le pain des anges « L'homme a mangé le pain des Anges121. » O pauvres âmes, laissez-moi donc vous dire ce que MoÎse disait à son peuple, au livre du Deutéronome 122 : Dieu vous a affligées d'une grande misère, mais aussi il vous a donné en nourriture, la manne (ce pain des anges), que vous et vos pères vous ne connaissez pas - il a voulu te montrer par là que l'homme ne vit pas seulement de pain (que le cur de l'homme ne se nourrit pas seulement des biens et des affections terrestres) mais aussi et par-dessus tout du Verbe qui procède de Dieu - c'est-à-dire de Jésus-Christ, le vrai pain de vie descendu du Ciel. 3. L'eucharistie, nourriture des pécheurs pardonnés. II Mais123 le prophète appelle l'eucharistie une manne mystérieuse et cachée, pourquoi cela ? C'est qu'en effet, dans celles qui s'en nourrissent avec amour, elle produit des biens cachés, des transformations mystérieuses, admirables, que le monde ne soupçonne même pas. Je l'avoue, au premier abord, dès que l'on entre dans cette maison on se sent saisi au cur d'un double sentiment de tristesse : d'un sentiment de répulsion d'abord, puis d'un sentiment de profonde pitié. De répulsion, en songeant que parmi tant de personnes de tous âges, de toute condition, de tout pays124 réunies ici, il n'en est pas une qui n'ait été jugée criminelle - d'un sentiment profond de pitié aussi à la pensée que toutes, quoique si jeunes pour la plupart, sont privées pour de longues et longues années, pour la vie peut-être, de toutes les joies du monde même les plus innocentes et les plus légitimes. Et cependant, c'est là l'admirable effet de cette manne cachée, c'est qu'aux yeux des anges et aux yeux de Dieu, celles qui s'en nourrissent avec amour sont tout le contraire de ce qu'on les suppose. 1. - On les croit coupables. - Il n'en est rien. Elles le furent, il est vrai, mais depuis longtemps elles ont cessé de l'être ; et si un jour elles ont failli, depuis longtemps déjà elles ont reconquis dans les larmes et dans l'amour de Dieu une seconde innocence. Elles furent coupables, c'est vrai ! mais quelle est donc l'âme qui n'a jamais eu rien à se reprocher, et parmi celles qui sont toujours restées pures, quelle est celle qui à un moment donné n'a pas senti que si la main de Dieu ne l'avait fermement soutenue, elle était tout près de faillir, à deux doigts de sa perte ? Que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber, dit l'apôtre S. Paul125, et S. Jean ajoute : Si quelqu'un se dit sans péché, il est un menteur et il s'en impose à lui-même126. Oui, elles furent coupables, mais Dieu ne nous demande pas ce que nous fûmes, il n'est touché que de ce que nous sommes. Il n'est rien d'avoir été pure et vertueuse si on ne l'est plus ; il n'est rien d'avoir été coupable si l'on a reconquis sa vertu. Pensez-vous qu'en enfer Judas soit moins puni pour avoir été du nombre des Apôtres ? Pensez-vous qu'au ciel S. Augustin soit moins près de Dieu pour avoir péché dans sa jeunesse, ou Madeleine moins aimée pour avoir tant failli ? Non, non, je vous l'ai déjà dit et je le répète. Que celles qui sont restées pures par la grâce de Dieu prennent garde, je ne dis pas seulement de ne pas faillir, mais je dis même qu'elles prennent garde de ne pas se laisser devancer, car le prix de la course et la palme de la victoire ne sont pas pour celui qui n'est jamais tombé, mais pour celui qui a couru le plus loin. Episode de Madeleine127 - Procession à Saint-Maximin - 7 évêques. On vous croit coupables, et si vous êtes revenues à Dieu, si vous vous appliquez à le dédommager par votre amour aujourd'hui, de vos infidélités passées, si vous allez de temps en temps puiser dans la réception de l'eucharistie, dans des communions spirituelles, dans vos visites au Saint-Sacrement, dans votre union de cur au saint sacrifice de la messe, au lieu de ce qu'on vous suppose, vous pouvez être des âmes vraiment pures, vraiment saintes, vraiment agréables à Dieu. C'est ainsi que l'eucharistie est vraiment une manne cachée. 2. - On vous croit bien malheureuses, et j'avoue que tout autorise à le croire. Qui ne le croirait à voir la vie que vous menez, la discipline sévère à laquelle vous êtes justement soumises ? - Et cependant, quand on pénètre dans vos âmes, dans celles revenues sincèrement au Dieu de l'eucharistie, on s'étonne de rencontrer au milieu de ces sombres nuages de tristesse où votre âme est nécessairement enveloppée, d'apercevoir, dis-je, des éclairs d'une joie suave qu'on ne soupçonnait pas. Oui, je ne l'oublierai jamais, je sens le besoin de vous le dire avant de me séparer de vous, de vous le dire en face de tous ceux qui sont ici128, je me suis senti touché jusqu'au fond, je me suis senti ému jusqu'aux larmes plus d'une fois, en entendant vos confidences au saint tribunal129 - d'entendre dire à plusieurs d'entre vous, quand je les exhortais à prendre patience et à offrir leurs souffrances à Dieu - de vous entendre dire : Oh ! mon père, oui ! je suis bien malheureuse ici... j'ai bien souffert et pourtant je ne passe pas un jour sans remercier le bon Dieu de m'avoir conduite ici. - Oh ! je me sens si heureuse au fond depuis que j'aime le bon Dieu, je n'aurais jamais pu croire qu'on pût trouver tant de joie à l'aimer. - Vous l'aimez donc bien maintenant ? Oh ! oui, mon père, oui je l'aime de tout mon cur, et vous fondiez en larmes - et au milieu de vos larmes vous ne vous lassiez pas de me dire : Que je suis heureuse ! Oh ! si je l'avais connu autrefois !.. Que je suis heureuse130. Le monde, mes enfants, le monde qui ne juge qu'à la surface, le monde aurait sans doute bien de la peine à vous croire et à vous comprendre, quand vous parlez ainsi ; et moi, je vous crois et je vous comprends. Ce que je vois ici après tout n'est pas nouveau pour moi. Je vous en disais quelques mots il y a deux jours ; laissez-moi vous développer ma pensée. Ce que vous faites et ce que vous souffrez ici, d'autres ne le souffrent-elles pas ailleurs de leur plein gré ? Voulez-vous que je vous dise la vie d'une dominicaine, par exemple, pour vous parler de ce que je connais le mieux ? - Elles sont enfermées entre quatre murs comme vous, dans un silence presque perpétuel, soumises à une règle sévère, obéissant au moindre signal de leurs supérieures, sevrées comme vous de toutes les aises, de toutes les joies, de tous les biens de la vie. Vous êtes ici pour cinq, dix, vingt ans, quelques-unes à vie ; là-bas, toutes y sont à vie, sans jamais attendre ni désirer de relâche à leur peine. - Vous avez un travail pénible et elles passent leurs journées entières à travailler et à prier, une nourriture pauvre et elles font abstinence perpétuelle et jeûnent plus de six mois de l'année ; vous avez des vêtements grossiers et elles n'ont sur elles que des vêtements de laine qu'elles ne quittent jamais. Vous avez une couche dure et elles n'ont pour se reposer que trois couvertures sur une planche, et chaque nuit, à minuit, elles se lèvent pour réciter l'office et faire oraison. Et malgré cela, elles sont heureuses, que dis-je malgré cela. C'est à cause de cela même, c'est en cela même qu'elles trouvent leur bonheur - parce que tout cela est assaisonné de cet amour de Dieu qui est les délices de l'âme... Je ne m'étonne donc plus que vous soyez heureuses au milieu de tant de souffrances... Il est vrai que ce qu'elles endurent de gré, vous l'endurez de force. Mais est-ce donc que devant Dieu ce qui était forcé à son origine ne devient pas volontaire quand il est volontairement accepté ? Oui, mes enfants, vous êtes dans la bonne voie, continuez. Quel que soit votre passé, ne vous considérez plus comme des prisonnières mais comme des âmes vouées à Dieu, vous aussi, à la suite des âmes religieuses. Dites à Dieu : Les hommes me retiennent ici de force, mais moi, je me donne à vous de plein gré, pendant dix, pendant vingt ans, je veux être uniquement à vous, je veux être à vous pour la vie ; je veux mourir, oui mourir mille fois, plutôt que de cesser jamais d'être à vous. Oh ! heureuses les âmes qui sont dans ces sentiments et il en est ici, je le sais bien ! Heureuses les âmes qui voudront marcher sur leurs traces. - De temps en temps, il leur sera donné de venir se nourrir ici-bas de la manne cachée, en attendant le jour où elles commenceront de goûter les fruits de délices de la Terre promise dont je vous parlais hier. C'est là que je vous donne rendez-vous à tous, c'est là que je compte toutes vous retrouver131. 98 . Sermon prononcé le matin du dimanche 18 septembre 1864, jour de l'Adoration perpétuelle, à la prison. Titre de l'auteur. 99 . Ap 2, 17. Texte latin en tête du sermon : Vincenti dabo manna absconditum, suivi de sa traduction en français. 100 . Mt 11, 28. En français, précédé du texte latin : Venite ad me omnes. 102 . Pr 9, 4. En français, suivi du texte latin : Si quis est parvulus, veniat ad me. 110 . On retrouve ici la référence à Os 2,16, sur laquelle le prédicateur concluait le premier sermon de la retraite en proposant aux détenues une nouvelle vision de leur présence en prison. 111 . Ap 2, 17. Citation en latin : Vincenti dabo manna absconditum. 116 . La rédaction de la deuxième partie de ce sermon a été laborieuse. Ce premier texte avait été rédigé avant la retraite, dans la suite de la première partie : une méditation sur le pain venu du ciel et la manne. Les deux versions suivantes portent de plus en plus les marques du bouleversement vécu par le prédicateur durant ces quelques jours au contact des détenues. 118 . Sg 16, 20. Citation en latin : Omne delectamentum in se habentem et omnis saporis suavitatem. 120 . Cette deuxième rédaction a été faite avant la retraite, mais complétée sur place, au crayon, en face du deuxième paragraphe, par la note marginale suivante : « Que j'ai été touché d'entendre plusieurs d'entre vous me dire qu'elles remerciaient Dieu chaque jour d'avoir été conduites ici. » Cela tend à prouver que les notes au crayon ont été écrites à la prison. 121 . Ps 77, 25. Citation en latin : Panem Angelorum manducavit homo. Cette expression de Panis Angelorum est reprise dans diverses pièces de l'office du Saint- Sacrement. 123 . La troisième version de la conclusion a été redigée à Cadillac, à l'encre noire, durant la retraite. Ce texte est un cri du coeur. Le prédicateur y exprime ce qui s'est passé en lui durant cette retraite, depuis la répulsion ressentie en entrant dans la maison de force (décrite aussi dans ses lettres) jusqu'à la conviction que le pardon de Dieu a rendu leur innocence à ces femmes, au-delà des apparences et des institutions sociales. Ce texte est très proche du dernier sermon de la retraite de 1865 (sermon 202 reproduit intégralement p. 232), rédigé dans des circonstances analogues. 124 . Rhétorique : il n'y avait à cette date à Cadillac que trois détenues espagnoles (statistique de l'Administration pénitentiaire). 128 . La direction et le personnel de la prison étaient probablement présents pour l'instruction donnée en ce jour de l'Adoration perpétuelle, ce qui explique le passage précédent adressé à deux auditoires : « on les croit coupables... on vous croit coupables... » 129 . Comme ce sera le cas - de manière encore plus lyrique - dans la conclusion de la retraite de 1865, le P. Lataste ne cache pas la joie que lui a apportée la prédication de cette retraite et la célébration du sacrement de la réconciliation. Dès cette date, le souvenir de la centrale de Cadillac sera pour lui le souvenir du travail de la grâce dans les coeurs : « J'ai vu des merveilles ! » 130 . Le P. Lataste reprendra ces phrases dans la brochure Les Réhabilitées [p.15], afin de transformer le regard de la société sur les détenues. (voir ici p. 300.) 131 . Le plus surprenant est-il d'annoncer à des détenues qu'elles iront au ciel, ou bien de leur y donner rendez-vous, cela impliquant que le prédicateur a bien l'intention d'y être reçu... |
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