|
DOMUNI
| Bibliothèque
| Livre
|
|
Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
|
Document 11. Sermon 407 de charité en faveur de Béthanie, non daté. (Extrait ; Orig. A.B.).Dans ce sermon prononcé au cours d'un carême à Grenoble quelques années après les retraites de Cadillac, le serviteur de Dieu raconte ce qu'a pu représenter pour lui la prédication dans un tel lieu. Il laisse apparaître les sentiments humains et les réactions de foi qui l'ont habité au cours de cette retraite. Scienti igitur bonum Vous savez pourquoi nous sommes réunis ici. Je viens solliciter votre charité et recueillir vos aumônes en faveur d'une uvre toute nouvelle que vous ne connaissez pas encore, mais que vous aimerez bientôt, j'en suis sûr. Merci de votre concours sympathique, merci d'avoir répondu avec un si généreux empressement à l'appel que nous vous avions adressé ! Mais votre sympathie même me met à l'aise. Vous me pardonnerez donc si je me permets devant vous quelques souvenirs personnels. Il m'a semblé que vous auriez plus de foi en mon récit si je pouvais vous affirmer que j'en ai été le témoin, et puis, le rôle que j'ai joué dans ces choses a été si secondaire que la modestie la plus sévère, l'humilité la plus scrupuleuse n'y trouveraient pas sujet à s'effaroucher. J'ai été en cela l'admirateur des uvres de Dieu, non leur auteur, ou leur promoteur. Tout au plus si j'en ai été le bien pauvre et bien faible instrument. [...] I Il y a quelques mois, j'ai été appelé par un saint prêtre, un aumônier de prison, homme de zèle et de cur s'il en fut jamais, à adresser la parole durant quatre jours à de pauvres prisonnières pour les préparer par une petite retraite à l'Adoration perpétuelle que l'on allait inaugurer dans leur chapelle. Je ne saurais vous dire l'impression qui me saisit au cur au moment où j'entrai pour la première fois dans cette maison, à la maison de force. Elles étaient là près de quatre cents, couvertes de vêtements grossiers, la tête enveloppée d'un mouchoir étroitement serré autour des tempes qui leur donnait une physionomie toute singulière et (il me le parut alors du moins) vraiment repoussante. C'est que, malgré moi, je subissais l'influence des préjugés populaires. Le peuple, en effet, n'a pour elles que de l'horreur. On les appelle communément les voleuses, bien que les neuf dixièmes peut-être n'aient jamais commis le vol le plus léger. Et vous savez ce que ce nom de voleuse inspire de secrète répulsion, ce qu'il éveille dans l'âme de mépris instinctif. Il était quatre heures et demie du matin. Je fus tout d'abord frappé de leur grand nombre et de leur recueillement. Il avait été réglé que pour ne nuire en rien au travail forcé auquel elles sont soumises et aux habitudes de la prison, les exercices de la retraite seraient pris sur le temps ordinaire de leur sommeil : le matin, la prière, l'instruction, la sainte messe ; le soir, l'instruction, la prière et la bénédiction du Très Saint-Sacrement. Mais ces exercices étaient absolument libres ; c'était le seul point sur lequel on leur avait laissé l'usage de leur liberté, et cependant toutes étaient là, toutes à part deux mauvaises femmes obstinées, aussi quelques protestantes qui se tenaient à la porte, sans oser entrer, mais toutefois le plus près possible des autres. Il en fut ainsi tous les jours. Dès qu'il était fait allusion à leurs fautes passées, on les entendaient pleurer, sangloter même et se frapper la poitrine, et tout bas, le front baissé, laisser échapper plus d'une fois quelque cri de honte et de repentir. Et leur parlait-on de la grande miséricorde de Dieu, de son grand amour, de son amour de prédilection pour les âmes sincèrement repentantes, pour les âmes qui veulent l'aimer comme Madeleine, alors vous les auriez vu relever doucement la tête, comme les fleurs après l'orage quand le soleil vient les toucher, leurs visages s'épanouissaient peu à peu, il semblait qu'ils respirassent plus à l'aise et que les murs, pourtant si lourds, de la prison leur fussent devenus légers. Cela dura quatre jours. Dans la nuit du samedi au dimanche133, le Saint-Sacrement resta exposé ; on avait permis à celles qui le voulaient de demeurer quelques heures aux pieds du Saint-Sacrement. Je pensais qu'elles se relèveraient deux à deux comme on fait partout. Quelle fut ma surprise en sortant du confessionnal après dix heures, d'en voir près de deux cents à la fois faisant leur adoration avec un silence et un recueillement qui sans contredit eût fait honneur à une communauté religieuse. Il fut impossible de les résoudre à aller prendre du repos avant que la moitié de la nuit ne se fût écoulée, et alors elles furent remplacées par d'autres, à peu près en même nombre, qui avaient attendu impatiemment leur tour. Plusieurs m'assurèrent le lendemain qu'elles n'avaient pas pu dormir tant elles se sentaient heureuses. Le lendemain, de bon matin, la messe et la communion générale à laquelle près de trois cent cinquante ont pris part (trois cent quarante et une exactement), puis la messe d'action de grâces, puis une grand-messe, admirablement chantée par un chur de jeunes détenues, puis enfin dans l'après-midi les vêpres solennelles et une dernière instruction. Il était temps. J'avais besoin de changer de milieu. J'avais le cur gros de larmes en même temps que de joie ; de larmes en songeant que de toutes ces femmes, et de toutes ces jeunes filles, il n'est pas une qui n'ait été flétrie par le contact du monde, pas une qui ne se soit souillée quelque jour et ne soit devenue grande criminelle ; de joie en voyant quelles transformations miraculeuses peuvent s'opérer dans une âme par la souffrance et l'humiliation, grâce à Celui qui, nous dit l'Apôtre, « châtie ceux qu'il aime et fait passer par les verges ceux qu'il veut agréer au nombre de ses enfants134. » Et mon cur s'emplissait de larmes encore en songeant à la rude et sanglante vie, au poids écrasant de honte et d'humiliation qui pesait encore et qui allait continuer de peser encore sur ces âmes qui m'étaient devenues si chères, et qui étaient mes surs après tout, mes surs en Adam, mes surs en Jésus-Christ. Et je me consolais encore, à la pensée que pas une de ces douleurs, et pas une de ces larmes saintement acceptées ne seraient sans sa récompense, que la voie douloureuse par laquelle il leur fallait passer était après tout celle où le Sauveur était passé le premier, suivi du bon larron, suivi de Marie Madeleine, la voie qui mène droit au Ciel !.. Je les quittai donc, mais non sans leur promettre et me promettre à moi-même de ne les plus oublier jamais ni devant Dieu ni devant les hommes. C'est cette promesse que j'accomplis maintenant devant vous. [...] II Mais que sont-elles donc ces femmes et ces jeunes filles ? - Hélas ! je les connais. Toutes ou à peu près, bien que déjà réconciliées à Dieu depuis longtemps pour la plupart, elles ont eu à cur, elles ont tenu à faire un retour sur toute leur vie passée. Eh ! que sont-elles ? Elles ont été longtemps ce que vous êtes, ô vous qui m'écoutez ici. Sans doute il en est qui, par le manque total d'éducation ou par une éducation entièrement faussée, n'ont jamais connu ou aimé Dieu dans le monde et se sont dès leur âge le plus tendre livrées à tous les vices, au vagabondage, au libertinage, au vol, quelquefois même à l'assassinat ; heureux, quand elles n'y ont pas été poussées et entraînées par leurs parents eux-mêmes, comme plusieurs me l'ont avoué avec larmes en me demandant de prier avec elles pour leur conversion. Mais ce n'est là que le très petit nombre. Quant aux autres, je le répète, elles furent ce que vous êtes. Les unes bonnes au fond, mais légères, négligentes, pour leur devoir de piété, ardentes pour les choses du monde, désobéissantes à la maison, ennuyées à l'église, vaniteuses, amies de la toilette, des bals, des lectures et des compagnies frivoles ; s'arrêtant d'abord aux limites du mal, bientôt, insensiblement elles en ont franchi les frontières, elles ont descendu peu à peu, presque sans y prendre garde, en s'étourdissant de leur mieux, la pente si glissante des mauvaises passions et de chute en chute elles ont abouti à un crime ; elles se sont trouvées toutes surprises un jour de se trouver criminelles, après n'avoir été longtemps que coupables, de se voir sous le coup d'un mandat d'arrêt de la justice humaine et réduites à comparaître devant les assises, et de là être écrouées dans une maison de force. Quelle honte et quelle désillusion ! elles qui n'avaient depuis longtemps d'autre mobile de leurs actions que la vanité, l'orgueil, l'amour d'elles-mêmes et l'amour du plaisir. Elles en sont venues jusqu'au vol, à l'infanticide, au meurtre et à l'empoisonnement dans le but de pouvoir satisfaire plus librement et plus complètement à leurs passions désordonnées. Ah ! que ne puis-je vous conduire un instant auprès d'elles, ô jeunes âmes légères, et éprises du monde, qui m'écoutez... que ne puis-je vous emmener entendre de leur propre bouche ces lamentables histoires et ses salutaires aveux ! Il en est d'autres (c`est plus triste encore) d'autres qui avaient été pieuses, très pieuses quelquefois. Elles avaient vécu jusqu'à l'âge de quinze, vingt, vingt-cinq, trente ans quelquefois, parfaitement irréprochables, pures devant Dieu et devant les hommes. Et puis alors, soit orgueil de leur vertu, soit négligence volontaire et coupable dans le service de Dieu, leur marche vers le bien s'était ralentie, le dégoût de la piété s'était emparé d'elles ; elles s'en sont détachées peu à peu ; mais à mesure qu'elles s'éloignaient de Dieu le vide se faisait dans leur âme, et le vide se faisait une faim et une soif jusque-là inconnues s'emparaient d'elles et les consumaient et à défaut de Dieu pour se désaltérer elles ont cherché autour d'elles dans les créatures ; et elles n'ont pas tardé à trouver. On les a séduites, on les a trompées, on les a flétries, du moins devant Dieu et devant les saints anges, et puis après les avoir flétries, comme une fleur que l'on cueille, dont on respire le parfum, que l'on froisse entre ses doigts et qu'ensuite on foule aux pieds, ils les ont abandonnées, et elles qui passaient encore aux yeux des hommes pour un ange de piété, elles n'ont pas eu le courage de confesser leurs fautes, elles ont trompé leurs parents, leurs amis, leur confesseur lui-même, elles se sont saturées de sacrilèges après s'être saturées d'infamies jusqu'à ce qu'enfin le moment venu où leur déshonneur allait être public, poussées par la honte toujours, par l'isolement et la misère bien des fois, elles ont donné la mort à de pauvres êtres au moment où elles leur donnait la vie. De là l'arrestation, la prison préventive, les assises et les travaux forcés. Voilà l'histoire du plus grand nombre. Plusieurs sont entrées là à seize, dix-huit et vingt ans, les pauvres jeunes filles. Mais de seize à trente-cinq ans, c'est la grande majorité. Elles sont là pour cinq ans, pour dix ans, pour vingt ans, et plusieurs à vie. J'en ai vu une entrée à dix-sept ans qui en a quarante-huit aujourd'hui. Elle est là depuis trente et un ans, et elle n'a pas espoir d'en sortir. Elles sont vêtues de vêtements grossiers, ont une couche dure, une nourriture grossière, austère, elles sont soumises à un travail tellement forcé que si le soir elles n'ont pas accompli la rude tâche qui leur a été imposée, elles sont jetées au cachot ou punies de peines aussi sévères. Mais ce qui doit être le plus dur pour elles, sans contredit, surtout après les grandes fautes dont leur conscience est chargée, c'est le silence perpétuel. Voilà ce qu'elles furent autrefois mais écoutez ce qu'elles sont aujourd'hui. Une femme avait été condamnée pour tentative d'empoisonnement sur son mari. Après avoir fait sa peine elle est rentrée chez elle il y a trois ans. Il y a quelques mois M. l'aumônier a reçu une lettre du mari. Elle était courte, mais elle disait bien des choses. Il lui disait ceci : « M. l'Aumônier, êtes-vous le bon Dieu ? je serais tenté de le croire en voyant la transformation opérée sur ma femme par son séjour dans votre maison. J'ai attendu trois ans pour vous l'écrire. Je ne pouvais en croire mes yeux ; mais il faut bien enfin que je me rende à l'évidence. M. l'Aumônier, quand je vous l'ai envoyée c'était un démon ; depuis que vous me l'avez rendue, c'est un ange. Pardonnez-moi de vous envoyer cette lettre toute souillée. Elle est souillée de mes larmes de bonheur. » C'est là, mes frères, un exemple entre cent. Oui, il est vraiment incroyable quand on sait ce qu'ont été ces femmes et ces jeunes filles de voir ensuite ce qu'elles sont. La plupart commençaient ainsi leur confession : O mon père, je suis une grande pécheresse - je n'ai jamais connu ni servi le bon Dieu ; je n'écoutais pas mon curé ; je me moquais de mes parents, je n'aimais que la toilette, le bal, les amusements publics, j'ai mal fait ma première communion, j'ai trompé mon confesseur ; ... et voilà où j'en suis venue. J'ai tout commis, j'ai tout fait, mon père, tout, excepté le bien. Je veux vous dire toutes mes fautes. J'ai besoin de m'humilier, de les accuser encore une fois, d'en recevoir encore le pardon. Et alors commençait la longue et lamentable énumération de toutes les fautes qui peuvent naître dans un cur humain, dans un cur de femme quand Dieu a été impitoyablement chassé... Je vous épargne ce détail. Mais enfin, leur disais-je ensuite, voilà bien pour le passé, mais ici, depuis que vous êtes entrée dans cette maison, quelles sont vos fautes ? Et que j'étais surpris de voir que plusieurs, un grand nombre d'entre elles, avaient mené dans la prison depuis leur retour à Dieu, c'est-à-dire depuis les premiers mois de leur entrée, une vie aussi régulière, aussi vraiment pieuse, aussi fervente qu'une religieuse... Quelques distractions, quelques impatiences, quelques manquements à la charité, quelques manquements à la règle (par charité pour leurs compagnes souvent) et voilà tout, rien de plus... Elles attendent, leur sort est entre vos mains. 1. Ou refusez-leur impitoyablement vos aumônes, repoussez leurs mains suppliantes, rejetez-les dans l'alternative cruelle, ou d'être montrées au doigt comme des infames et elles qui ont tant souffert déjà et tout expié, ou de retomber enfin bon gré, mal gré dans l'infamie et dans le vice, elles qui avaient reconquis leur vertu dans les larmes et qui voulaient si bien aimer et servir Dieu ; mais alors souvenez-vous de la terrible parole. 2. Ou donnez-leur un asile et avec cet asile une famille qui les aime, qui les protège, qui les réhabilite peu à peu à leurs propres yeux, et à ceux du public, comme elles le sont déjà auprès de Dieu, et un jour quand grâce à vos généreuses aumônes et à l'asile pieux ouvert par vos mains elles se retrouveront au Ciel, elles prieront pour vous. Beati misericordes... et quand vous paraîtrez devant le redoutable juge elles diront de vous comme David. Il a délivré mon âme de la mort, mes yeux de larmes, mes pieds de toute chute, c'est à lui que je dois aujourd'hui de jouir de votre amitié, Seigneur, dans l'assemblée des vivants. Et le Seigneur vous dira alors : Venez, ce que vous avez fait à la plus humble de ces âmes, c'est à moi que vous l'avez fait. Venez, celui qui contribue à arracher un pécheur à sa mauvaise voie sauvera son âme de la mort et couvrira la multitude de ses péchés. 133 . Une nuit d'adoration a été organisée durant les deux retraites. Mais celle qui est décrite ici est probablement celle de 1865, telle qu'elle est racontée aussi dans le sermon 202, reproduit intégralement p. 232 . |
© DOMUNI, Toulouse, 2002 - Tous droits réservés
http://biblio.domuni.org