Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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5. Des premières prédications à la rencontre des détenues de Cadillac. (1863-1864)

Premières prédications dans la région bordelaise.

A la suite de son ordination, le serviteur de Dieu reste quelques mois au couvent de Saint-Maximin, sous l'autorité du P. Mas, maître des novices profès. Il consacre ces mois de printemps à la prière et à la correspondance, et passe son examen de confession1. L'une de ses grandes préoccupations reste la conversion de son père, pour laquelle il prie et fait prier ; il organise une rencontre de son père avec le P. Chevallier, prieur de Saint-Maximin, de passage à Bordeaux. Le 12 juin est le jour de son départ de ce couvent qu'il a tant aimé ; après avoir eu la grâce de célébrer la messe à la Sainte-Baume la veille, il prend une fois encore le chemin de Barèges pour y faire une dernière cure thermale. Le spécialiste consulté à Montpellier2 constate une amélioration sensible de sa hanche. L'évêque de Tarbes, Mgr Laurence, qu'il visite pour lui faire viser son celebret le reçoit de manière très chaleureuse et lui accorde les pouvoirs de confesser, de prêcher et d'absoudre les cas réservés sur son diocèse3. Ces pouvoirs vont lui être utiles, car la cure thermale va être la première expérience apostolique du Père Lataste.

Premières expériences apostoliques à Barèges.

Le serviteur de Dieu entend à Barèges ses premières confessions. A mesure qu'il devient plus connu, les pénitents affluent. Ce ministère absorbe une grande partie du temps laissé libre par la cure. Sa disponibilité, son habit religieux, mais probablement aussi un charisme particulier pour ce ministère, attire l'attention des malades qui séjournent avec lui à Barèges. Sa compassion s'exerce tout particulièrement à l'égard d'un prêtre qu'il avait déjà rencontré en cure et qu'il retrouve miné par le scrupule et le désespoir, incapable de dire la messe et de confesser. Durant un mois et demi, il ne ménage pas son temps pour écouter, conseiller et aider le malade. Il a la joie de pouvoir constater sa guérison la veille de son départ à la suite d'une neuvaine4.

Le serviteur de Dieu voit enfin sa santé s'améliorer. Pour compléter l'effet de la cure thermale de Barèges, il lui est prescrit des bains de mer, ce qui l'amène à séjourner à Taussat5, près d'Arcachon au mois de septembre 1863. Le 5 septembre, jour de son anniversaire, un médecin réussit à extraire l'esquille osseuse détachée de son fémur par l'infection6. La guérison est complète, il ne gardera de cette longue maladie qu'une légère claudication. Il peut enfin mener une vie normale, après plusieurs années vécues en marge des activités de la communauté « accablé de dispenses7 ». A Bordeaux il peut déclarer, avec joie : « j'ai repris le régime du couvent, et suis le plus robuste de tous8. »

Assignation à Bordeaux, premières prédications.

La cure se terminant à la fin du mois de juillet, le serviteur de Dieu obtient de pouvoir s'arrêter à Lourdes, avant de rejoindre le couvent de Bordeaux où il est assigné9. A Lourdes, il a une entrevue avec sainte Bernadette10, alors hébergée par les sœurs de Nevers : les apparitions de la Vierge ont eu lieu cinq ans auparavant

Il s'intéresse également à une œuvre en faveur des femmes en difficulté, le refuge d'Anglet, fondé par l'abbé Cestac11. Il semble particulièrement sensible au fait que dans cette institution des femmes de vertu consacre leur vie à soutenir les efforts des « bernardines » qui ont embrassé une vie de pénitence en sortant du vice. Cet intérêt pour les « filles perdues » le pousse régulièrement à visiter les lieux où elles sont recueillies. Il éprouve une grande joie à essayer de leur redonner espoir, à leur annoncer la miséricorde. Ces rencontres étant souvent fortuites, au hasard des déplacements, il est difficile d'en retrouver la trace et d'en dresser la liste, mais le serviteur de Dieu y fait souvent allusion, en particulier auprès de son ami, le P. Nespoulous12. Il a, bien avant la rencontre décisive avec les détenues de Cadillac, ressenti une grande joie à visiter celles que tous méprisent : cela a été pour lui une préparation très directe à sa prédication en prison.

Durant cette première année de ministère, le P. Lataste est chargé d'un certain nombre de prédications à Bordeaux et dans la région : octave du Rosaire et de saint Dominique au couvent13, mois de Marie14, fêtes patronales15, adoration perpétuelle16, retraites de première communion17. Il s'adonne à ce travail avec sérieux, rédigeant tous ses sermons avec soin. Il est également amené à participer à la grande activité des prédicateurs de cette époque, les stations d'avent et de carême. C'est l'occasion d'expérimenter le travail apostolique en communauté, car les frères sont envoyés à plusieurs dans les grosses missions. Il prêche ainsi à Cézac (Gironde) une mission pour l'avent de 186318. La mission suivante lui réserve une surprise désagréable : il est envoyé prêcher le carême à Cannes, à la paroisse Notre-Dame. Mais au moment où il se présente, ayant préparé sa prédication, il découvre que le curé, en l'absence de réponse claire des dominicains, a fait venir un autre prédicateur19. Le P. Chocarne, prieur de Marseille, responsable de cette erreur, emploie le jeune prédicateur au couvent20 et à diverses retraites pascales dans la région de Marseille21. L'ensemble représente un gros travail pour un religieux qui sort tout juste de longues années d'études et de maladie lesquelles l'avaient maintenu dans le silence et le recueillement22.

C'est à l'issue de cette première année de labeur apostolique que le père Lataste est envoyé prêcher une retraite aux détenues de la centrale de Cadillac, en septembre 1864. Cette rencontre du monde carcéral a une telle importance pour son cheminement humain et spirituel qu'il est nécessaire de prendre le temps de décrire ce qu'étaient les prisons de cette époque avant d'aborder la manière dont il va prêcher en ce milieu.


1 . Lettre 269, du 17 avril 1863, à Mme Piron, (Orig. A.B.).

2 . Le Dr Combal déjà consulté quelques années plus tôt. Le P. Lataste visite à Montpellier la famille de son ami, le P. Nespoulous, dont les parents étaient très opposés à sa vocation. A la suite de cette visite, M. Nespoulous revient à la pratique religieuse qu'il avait abandonnée depuis l'entrée dans l'Ordre de son fils.

3 . Lettre 420, du 20 juin 1863, au P. Nespoulous, ( Orig. A.B.).

4 . Lettre 423, du 9 août 1863, au P. Nespoulous, (Orig. A.B.).

5 . Lettre 273, du 27 août 1863, à Mme Piron, ( Orig. A.B.).

6 . Lettre 424, du 2 octobre 1863, au P. Nespoulous, ( Orig. A.B.).

7 . Lettre 252, du 18 novembre 1861, à Mme Piron, (Orig. A.B.).

8 . Lettre 425, du 21 octobre 1863, au P. Nespoulous, ( Orig. A.B.).

9 . Assignation datée du 31 juillet, lue au couvent de Bordeaux le 1er août 1863.

10 . Lettre 272, (s.d.), à Mme Piron, ( Orig. A.B.).

11 . Lettre 271, du 13 juillet 1863, à Mme Piron, ( Orig. A.B.).

12 . Voir la lettre 430, du 2 janvier 1865, au P. Nespoulous, reproduite intégralement p. 153. « J'ai visité déjà plusieurs Miséricorde, Refuge, Maison du Bon-Pasteur, je suis tout heureux de me trouver au milieu de ces pauvres âmes et de les consoler ; il leur faut si peu pour les rendre heureuses, quelques marques de sympathie, quelques lueurs d'espérance pour l'avenir, espérance non seulement de se sauver, mais encore d'en arriver peut-être à être plus agréables à Dieu et plus aimées de Lui malgré leurs chutes, qu'elles ne l'étaient même avant de faillir, comme il est arrivé de Madeleine » (Orig. A.B.).

13 . Sermons 7 à 14, du 4 au 11 octobre 1863 ; sermons 77 à 87, du 4 au 12 août 1864 ( Orig. A.B.).

14 . Au couvent de Bordeaux, sermons 53-59 ( Orig. A.B.).

15 . En particulier la Saint-Martin à Cadillac (sermons 16-17). Voir aussi sermon 19 pour la Saint-Sernin à Captian ( Orig. A.B.).

16 . Sermons 68 à 76, (Orig. A.B.) Adoration perpétuelle de Génissac et Grézillac (mai 1865), et exposition solennelle du Saint-Sacrement en juillet 1864, à Saint-Nicolas de Bordeaux ( Orig. A.B.).

17 . Sermon 20 ( Orig. A.B.).

18 . Sermons 22 à 26 (Orig. A.B.).

19 . Lettre 427, du 2 mars 1864, au P. Nespoulous (Orig. A.B.).

20 . Sermons 31 et 32 ( Orig. A.B.) .

21 . Retraites pascales de Saint-Julien (sermons 33 à 38), de La Fare-les-Oliviers (sermons 39 à 46), et de Belin (sermons 47 à 52 ( Orig. A.B.).

22 . « Depuis trois mois bientôt, je n'ai plus un moment pour me recueillir, je ne cesse d'écrivasser, d'apprendre, de parler et de confesser. J'accepterais volontiers quelque temps de recueillement, mais que la sainte volonté de Dieu soit faite, » lettre 428, du 28 avril 1864, au P. Nespoulous ; ( Orig. A.B.).

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