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DOMUNI
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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Deuxième prédication à Cadillac.Retrouvailles avec les détenues.L'aumônier de la centrale de Cadillac a invité en effet à nouveau le P. Lataste à prêcher aux détenues une nouvelle retraite à l'occasion de l'Adoration perpétuelle à la prison19. Fort de son expérience de l'année précédente, il décide de ne donner qu'une instruction par jour et de consacrer la rencontre du matin à prier simplement avec les détenues : la messe, quelques cantiques et le chapelet. Il considère sans doute que la plus grande partie de son travail est déjà faite : Je sais tout le bien que Dieu a commencé dans vos âmes l'an dernier [...] Il me reste donc peu à faire, sans doute, pour vous déterminer à revenir entièrement20. De plus, l'expérience lui a montré qu'il lui faut réserver de longs moments pour rencontrer les détenues individuellement dans la sacristie transformée en confessional. Prévenu peu de temps à l'avance, le prédicateur n'a pas le temps de rédiger complètement sa retraite avant d'arriver à Cadillac. Sur les quatre sermons de cette retraite, deux et demi sont écrits avant son arrivée, la deuxième partie du troisième et le quatrième étant entièrement écrits avec cette encre noire qu'il utilise, comme l'année précédente, quand il est chez ses parents à Cadillac. Le plan suivi peut surprendre, il est assez austère : la mort, le jugement, le ciel et la réhabilitation, et l'eucharistie. Les trois premiers sujets ne semblent pas préparer la quatrième journée toute tournée vers l'adoration du Saint-Sacrement. On peut noter, au fil des pages, que le P. Lataste traite ces sujets avec une grande délicatesse, et que jamais il ne cherche à terroriser son auditoire, comme on le faisait facilement à l'époque. Deux thèmes attirent l'attention dans cette retraite : à la prison comme ailleurs, le P. Lataste aime présenter les joies du ciel à ses auditeurs. Il n'y a pas, pour lui, de prédication de l'espérance qui puisse se limiter à un espoir terrestre. Il faut montrer au chrétien l'immense bonheur qui l'attend afin de l'aider à comprendre l'urgence de la conversion et à endurer avec patience les épreuves : la traversée du désert n'a de sens pour celui qui marche que s'il sait que la Terre promise est au bout du chemin. La réhabilitation.Il est frappant de constater, dans ces quatre sermons, la fréquence des allusions à la réhabilitation des pécheurs, à la rencontre des âmes pures et des âmes pardonnées, à la confiance mutuelle des élus21. Cette notion de réhabilitation est absente des sermons de 1864. Il est probable que le prédicateur l'a rencontrée dans le milieu carcéral et l'a reprise à son compte en la développant. En effet, la réhabilitation des condamnés libérés, « qui fait cesser pour l'avenir toutes les incapacités qui résultaient de la condamnation » était déjà pratiquée sous l'Ancien Régime, et elle avait sa place dans le code pénal napoléonien22. Une loi en avait précisé les modalités d'application en 185223. Mais le sujet était d'actualité dans les centrales en 1865 : le 17 mars de cette année, le ministre de l'Intérieur avait signé une « Instruction ayant pour objet de bien faire comprendre aux condamnés les conditions et les avantages de la réhabilitation ». Ce texte, après avoir mis en valeur les avantages de la loi de 1852 sur les précédentes, constatait la rareté de son application, les libérés des centrales réclamant peu les bénéfices qu'elle promettait. L'incitation à la réhabilitation étant considérée comme un des moyens dont disposait l'Administration pour « amender » les condamnés, l'instruction demandait que les directeurs fissent connaître aux criminels dès leur arrivée en centrale la perspective de la réhabilitation, ses conditions et ses avantages, et que ce genre d'exhortation soit renouvelé pendant le cours de la peine, en particulier ou en public. « Ces appels fréquents à des sentiments d'honneur qui ne demandent peut-être qu'à être habilement stimulés produiront sans doute des effets salutaires. » Cette nouveauté dans les habitudes de la prison n'est sans doute pas inconnue du prédicateur lorsqu'il s'adresse à nouveau aux détenues six mois plus tard. Il sait reprendre l'idée et montrer qu'elle reste bien incomplète si la réhabilitation est le seul fait de la justice humaine, même dans le cas où elle réhabilite un innocent injustement condamné. La réhabilitation vraiment complète ne peut être que celle qui découle du pardon offert par Dieu et qui réalise, dans l'être touché par le crime, une nouvelle création, en lui conférant une seconde innocence. L'idée avait fait son chemin dans son esprit depuis le jour où, au cours de la retraite de l'année précédente, elle s'était imposée à lui. Il lui est désormais impossible d'envisager le salut en d'autres termes que ceux-là : l'innocence retrouvée dans le pardon des péchés permet à celles qui sont tombées de rivaliser d'amour avec celles qui ont été préservées. Au cur de la prédication, l'expérience de Dieu.Durant cette retraite de 1865, le P. Lataste a l'occasion de vivre une expérience qui le marque profondément. La dernière nuit de la retraite, qui est celle de l'Adoration perpétuelle, les détenues se relaient non pas deux par deux, mais deux cents par deux cents, dans un silence impressionnant. Sortant du confessionnal, le prédicateur est ébloui par un tel spectacle, un tel recueillement. Dans le nuit, il rédige son dernier sermon, qui est un cri de joie, un hymne à la miséricore divine. Il répète sans cesse : « j'ai vu des merveilles, j'ai vu des merveilles ». Il faut s'arrêter sur ce texte qui est l'un des plus remarquables sermons du serviteur de Dieu 24. Cette expression, « j'ai vu des merveilles », qui est comme le refrain de son adieu aux détenues, est une référence explicite que fait le P. Lataste à une exclamation de Catherine de Sienne au sortir de l'extase. L'analyse du texte dont s'inspire le prédicateur et la façon dont il s'y réfère sont une source précieuse de renseignements sur son expérience durant ces jours de septembre 1865. La citation de sainte Catherine de Sienne utilisée ici provient en effet de la Legenda major de Raymond de Capoue. Il est intéressant de noter le contexte de cette anecdote, laquelle n'est pas venue par hasard à l'esprit du P. Lataste : il s'agit du passage où Raymond de Capoue rend compte des extases où le Sauveur donne Marie-Madeleine pour mère à Catherine25. S'il ne nous est pas possible d'avoir la certitude que le P. Lataste a cette traduction en main ou bien le texte latin lorsqu'il prépare sa retraite, on peut être sûr que c'est bien à ce texte qu'il se réfère car il relate le dialogue entre Catherine et son confesseur dans le troisième sermon26. En revanche, on peut penser qu'il le cite de mémoire car il n'est pas très fidèle au texte, notamment lorsqu'il remplace dans les deux sermons l'expression « J'ai vu les secrets de Dieu » par « J'ai vu des merveilles ». Il cite de mémoire un texte qui l'a sans doute frappé par l'allusion à Marie-Madeleine, à la tradition provençale concernant sa vie érémitique à la Sainte-Baume, et peut-être par ce tableau de la protection de la pécheresse fragile par l'ancienne pécheresse pardonnée, évocateur de ce que sera la maison de Béthanie à laquelle il rêve depuis un an. La partie du sermon sur le ciel qui contient cette citation est écrite avant la retraite, comme le prouve l'encre utilisée. Nous avons signalé que la fin de ce texte, et surtout le dernier sermon, sont écrits à Cadillac avec une encre différente, déjà utilisée l'année précédente pour corriger ses textes au cours de la retraite. C'est ici que nous sommes au plus près de la réflexion la plus intime du prédicateur, que nous percevons le choc que représente pour lui la rencontre des détenues. Le texte de Catherine lui était venu naturellement sous la plume lors de la préparation du sermon sur le ciel. Quoi de plus normal, quand on s'apprête à parler du paradis à des détenues, que de se rappeler un récit qui met en valeur la présence de Marie-Madeleine au paradis et la protection qu'elle peut apporter à celles qui cherchent Dieu ? Comment ne pas être frappé, dans le texte de Raymond de Capoue, par le contraste entre la simplicité du dialogue de la sainte et de son Sauveur et le bégaiement qui la saisit lorqu'elle essaie de relater une telle rencontre. Le dialogue paraît facile, mais il est chargé de tout ce qu'a pu représenter la perception intime de la miséricorde du Seigneur à l'uvre en Marie-Madeleine et en toutes les créatures. Le secret de Dieu contemplé, au-delà des mots, par Catherine, n'est-il pas en effet celui de sa miséricorde ? C'est en tout cas celui qu'a découvert le prédicateur dans les longues heures passées dans la petite sacristie de la prison à confesser les détenues. Lorsqu'il rédige d'une écriture rapide, débordante, le dernier sermon de la retraite et veut décrire ce qu'il a vu dans la chapelle mais plus encore dans les âmes des détenues, ce sont les mots mêmes de Catherine qui lui viennent naturellement sous la plume. Ce que Catherine pouvait dire après avoir contemplé la face de son Sauveur, le serviteur de Dieu le dit en contemplant ce qui s'est passé dans le cur des détenues. Et comme Catherine, il ne peut que répéter inlassablement « j'ai vu des merveilles... » Cette expression est en de telles circonstances bien plus qu'une simple exclamation de joie devant un beau spectacle : c'est l'affirmation du salut offert aux détenues. Ayant accès à l'intimité de leur cur, le P. Lataste était dans l'intimité de Dieu, il était dans ce paradis décrit la veille. Un autre indice de cette rencontre du ciel sur la terre peut sans doute être trouvé dans la description faite du paradis dans le troisième sermon : cette assemblée d'âmes sans taches et d'âmes réhabilitées ressemble étonnamment à celle qu'il décrit six mois plus tard dans la première publication concernant Béthanie. Là encore on aura l'impression que le ciel est sur la terre. L'expérience marquante de Dieu faite en prison par le frère Marie-Jean-Joseph Lataste n'a pas été, si l'on en croit ses écrits, d'abord celle de la prière, mais celle de la prédication. C'est en constatant le don du salut aux plus méprisées, et en voyant les conséquences de ce don dans leur vie qu'il a été, d'une certaine manière, plongé dans l'extase, qu'il a eu le sentiment d'avoir vu le paradis, d'avoir rencontré Dieu. La fondation est une urgence.Cette deuxième retraite prêchée en prison, un an après l'émergence de l'idée de la fondation de Béthanie, renforce le P. Lataste dans ses convictions. Il avait perçu, en 1864, que les détenues étaient des êtres dignes de confiance, qu'elles avaient reconquis dans la pénitence la capacité à mener une existence chrétienne authentique. Un an plus tard, il peut constater qu'il ne s'était pas trompé. Les conversions constatées en septembre 1864 n'ont pas été des feux de paille. Les détenues se sont appliquées à mettre en pratique la proposition du prédicateur de vivre en prison comme des moniales, offrant chaque instant de leur existence morne et austère par amour pour Dieu. Cette fidélité renforce en lui l'idée qu'on peut les considérer comme étant capables de mener la vie religieuse contemplative si elles en ont le goût et la vocation. J'ai eu l'occasion une fois de plus d'admirer le travail de la grâce dans ces âmes et de constater la nécessité et l'opportunité de cette fondation, non seulement pour plus tard, mais dès maintenant27. Le contraste entre la qualité de vie morale qu'il constate en prison et le mépris que ces femmes vont rencontrer à leur sortie lui est intolérable. Reprenant le cri de Saint Dominique, il se pose sans cesse la question : que vont-elles devenir ? Les mois qui suivent28 vont être ceux de la préparation ultime de la fondation et d'un travail acharné pour faire connaître dans la société française la réalité de ce qui est vécu durant la détention et à la sortie de prison. Le P. Lataste est obligé de quitter Bordeaux à la fin de septembre, en renonçant à la prédication d'une mission prévue du 1er au 22 octobre à Agen, pour prendre sa charge au couvent de Flavigny. 19 . Sur les circonstances de cette invitation, voir la lettre 443, du 2 décembre 1865, au P. Hue reproduite intégralement p. 252.(Orig. A.B.). Le P. Lataste y signale que les détenues avaient prié pour qu'il revienne. 20 . Sermon 199, du 14 septembre 1865 (Orig. A.B). 21 . Ces thèmes seront repris parfois littéralement lorsque, quelques mois plus tard, le P. Lataste commencera à présenter publiquement son projet de fondation de Béthanie. 22 . Code pénal, art. 619-634. 24 . Sermon 202, du 17 septembre 1865, reproduit intégralement p. 232. ( Orig. A.B.). 25 . Voici ce texte dans la traduction de E. Cartier en usage à l'époque : « 5. Parmi ces faits, je ne veux pas surtout passer sous silence les admirables visions qu'elle recevait du ciel. Un jour, le Roi des Rois et la Reine, sa Mère, lui apparurent avec sainte Marie-Madeleine, pour la consoler et la fortifier. Notre Seigneur lui dit : "Que veux-tu, que choisis-tu de toi ou de moi ? " Catherine se mit à pleurer, et lui répondit humblement, comme saint Pierre : "Seigneur, vous savez ce que je veux, vous savez que je n'ai pas d'autre volonté que la vôtre, et que votre coeur est mon coeur." Alors il lui vint à la pensée que Marie-Madeleine s'était tout entière donnée au Sauveur quand elle arrosait ses pieds de ses larmes ; et elle ressentait la douceur et l'amour que cette sainte éprouvait alors, ses yeux restaient fixés sur elle. Notre Seigneur, pour répondre à ses désirs, lui dit : "Ma fille bien-aimée, voici que, pour te soutenir, je te donne Marie-Madeleine pour mère ; tu pourras t'adresser à elle en toute assurance, je la charge spécialement de toi." Catherine se confondit en actions de grâces et se recommanda avec ferveur à Marie-Madeleine ; elle la suppliait humblement de bien veiller à son salut puisque le Fils de Dieu l'avait confiée à ses soins. Depuis ce moment, elle eut pour cette sainte une tendre dévotion, et l'appela toujours sa mère. Il y a, il me semble, dans ces rapports avec sainte Marie-Madeleine, une signification que nous devons remarquer. Cette sainte passa trente-trois ans sur un rocher sans prendre aucune nourriture et dans une contemplation continuelle ; ces trente-trois ans représentaient la vie de Notre Seigneur sur terre ; Catherine, depuis cette apparition jusqu'à sa trente-troisième année, où elle mourut, fut tellement absorbée dans la contemplation divine, qu'elle n'avait besoin d'aucun aliment et qu'elle vivait des grâces qui surabondaient dans son âme. Marie-Madeleine, sept fois par jour, était portée vers le ciel par les anges, pour y voir les secrets de Dieu ; Catherine était sans cesse ravie dans une contemplation céleste pour y louer Dieu avec les anges et son corps était souvent soulevé de terre en présence d'une foule de témoins. Ainsi que nous le dirons bientôt, elle voyait dans ses extases des choses admirables, et elle exprimait alors quelquefois des vérités sublimes. - Je la voyais un jour ravie hors de ses sens, et je l'entendais parler tout bas ; je m'approchais d'elle, et je l'entendis parfaitement dire en latin : J'ai vu les secrets de Dieu : Vidi arcana Dei.. Elle n'ajoutait pas autre chose mais elle répétait toujours : J'ai vu les secrets de Dieu. Longtemps après, lorsqu'elle revint à elle, elle ne disait encore que ces paroles : "J'ai vu les secrets de Dieu." Je voulus savoir pourquoi. " Ma Mère, lui dis-je, pourquoi, je vous en prie, répétez-vous toujours les mêmes paroles, et ne nous les expliquez-vous pas, comme à l'ordinaire ? - Il m'est impossible, répondit-elle, de dire autre chose et de le dire autrement. - Mais quelle en est la cause ? Vous avez l'habitude de nous dire, sans que nous vous interrogions, ce que Dieu vous a révélé. Pourquoi ne me répondez-vous pas, même lorsque je vous le demande ? - Je me reprocherais, me dit-elle, de vouloir rendre ce que j'ai vu, par de vaines paroles ; il me semble que je blasphémerais Dieu et que je le déshonorerais par mon langage. Il y a tant de distance entre ce que mon esprit a contemplé, lorsqu'il était ravi en Dieu, et tout ce que je pourrais vous dire, que je croirais mentir en vous en parlant. Ainsi je dois renoncer à vous l'expliquer ; tout ce que je puis dire, c'est que j'ai vu des choses ineffables." Il était bien naturel que la Providence unît Catherine et Marie-Madeleine, par les liens de fille et de mère puisqu'elles se ressemblaient tant par leurs jeûnes, leur amour, et leur contemplation. Quand Catherine parlait de cette faveur, elle disait seulement qu'une pécheresse avait été donnée pour fille à une sainte qui avait autrefois péché, pour que sa mère, en se rappelant combien la nature est fragile, et combien Notre Seigneur est plein de miséricorde, pût compatir à ses faiblesses et lui obtenir son pardon. - Frère Thomas, son premier confesseur, dans les notes qu'il a laissées de cette vision, raconte qu'il lui sembla que son coeur entrait dans le côté de Notre Seigneur, pour s'unir et se confondre avec son coeur. Elle sentait son âme se fondre pour ainsi dire, dans les flammes de son amour, et elle s'écriait en elle-même : "Mon Dieu, vous avez blessé mon coeur ; mon Dieu, vous avez blessé mon coeur." Frère Thomas dit que cette apparition eut lieu en 1370, le jour de la fête de sainte Marguerite, vierge et martyre. » (Bienheureux raymond de capoue, Vie de sainte Catherine de Sienne, publiée par E. Cartier, Paris, Poussielgue-Rusand, 1859, 2e éd., VI, 5-7, p.145-148). 26 . Sermon 201, sur le ciel, reproduit intégralement p. 221. ( Orig. A.B.). 27 . Lettre 443 au P. Hue, reproduite intégralement p. 252. (Orig. A.B.). |
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