Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 1. Sermon 188 prononcé au Moulleau (Gironde), le 23 juillet 1865, sur Marie-Madeleine. (Orig. A.B.).

Ce sermon sur Marie-Madeleine a été prononcé le 23 juillet 1865, à la chapelle Notre-Dame-des-Passes du Moulleau, près d'Arcachon. Cette chapelle était une dépendance du couvent de Bordeaux. On reconnaît la passion du P. Lataste pour Marie-Madeleine : sa fête avait été célébrée la veille, mais il prêche quand même à son sujet en ce dimanche. Ce sermon est intéressant à comparer avec celui de la retraite de Cadillac de l'automne précédent58. Le sujet est le même, mais le public est différent. Si on retrouve le même amour pour les « âmes perdues » et le même souci de présenter Marie-Madeleine comme modèle d'espérance, on trouve ici une nouvelle dimension. Le prédicateur n'hésite pas à dire aux personnes qui se croient pures qu'elles sont de la même étoffe que les pécheresses que l'on montre du doigt, et qu'elles ne sont pas à l'abri du faux pas. Il leur enseigne le même chemin pour suivre le Christ, le même remède aux séductions du monde : vivre dans l'amitié du Christ, entrer dans une relation vivante avec lui. Mais il réveille leur zèle en leur rappelant qu'il est bien possible que celles qui étaient tombées les rattrapent et les dépassent sur ce chemin : il n'a pas oublié les conversions auxquelles il a assisté dix mois plus tôt au fond de la prison.

Sainte Marie-Madeleine59

« Amen, je vous le dis, partout où cet Evangile sera proclamé dans le monde, on racontera aussi, en souvenir d'elle, ce qu'elle a fait 60. »
« Il y a plus de joie dans le Ciel61... »
« Elle a beaucoup aimé62. »

Nous faisions hier la fête de sainte Madeleine, permettez que je vous en entretienne aujourd'hui.

Madeleine est une sainte aimée de tous.

Les justes y trouvent une leçon : elle a aimé Dieu plus qu'aucun saint peut-être n'a aimé sur la terre.

Les pécheurs, avec la leçon, y trouvent une espérance ; elle avait beaucoup péché et tous ses péchés lui ont été remis ; et quoi qu'elle ait tant péché elle a obtenu au Ciel et dans le cœur de Jésus une place que n'ont pas obtenue bien des âmes qui n'avaient jamais failli.

Nous allons, si vous le voulez bien, méditer ensemble quelques instants et cette espérance et cette leçon.

I

La litanie des saints pécheurs : une source d'espérance.

Je m'adresse tout d'abord aux pécheurs. En est-il ici ? Hélas ! et où ne s'en trouve-t-il point ? Hélas ! et qui n'est pécheur en quelque manière ou qui ne l'a pas été quelque jour plus ou moins. Tous nous avons donc besoin d'espérance, d'autant plus que le plus souvent ce sont ceux-là mêmes qui ont moins péché qui sont le plus tentés de découragement ou même de désespoir. Je viens leur dire : rassurez-vous, Madeleine avait beaucoup péché, plus que vous peut-être, et elle a été pardonnée.

Si j'ouvre la Sainte Ecriture, un spectacle étrange me frappe tout d'abord et m'ébahit : C'est Dieu tirant le bien du mal et se servant souvent pour arriver à ses plus grandes fins d'instruments avilis et souillés. Saint Paul nous avait bien prévenus, et je le comprends, que Dieu, pour faire éclater sa toute-puissance emploie les moyens les plus infimes pour confondre les forts et les moyens les plus fous en apparence pour confondre l'apparente Sagesse des Sages63. Je le comprends, mais Dieu, le Dieu de toute sainteté, se servant, pour le salut du monde et la sanctification des âmes, des instruments quelquefois les plus souillés, voilà qui me surpasse et devant quoi je m'extasie.

Et cependant je devrais m'en étonner beaucoup moins, depuis que moi-même, chargé d'ingratitudes et de défections envers vous, ô mon Dieu, je me suis vu cependant admis au rang de vos apôtres ; depuis que de mes lèvres et de mes mains souillées trop de fois, devenues aujourd'hui par votre grâce des lèvres et des mains sacerdotales, il m'est donné de distribuer aux âmes saintes, aux âmes innocentes et pures, vos amis, Seigneur, le pain de la parole sainte et le pain sacré de l'eucharistie, que j'étais indigne de toucher.

Donc, si j'ouvre la Sainte Ecriture, ce grand fait m'étonne, et je le rencontre à toutes les pages. Ici je vois la femme, première cause de notre désobéissance et de notre chute64 élevée à l'honneur plus tard d'être mère de Dieu ; je vois figurer parmi les ancêtres sacrés du Seigneur une Thamar65, à la fois inceste et adultère, Rahab, la courtisane, la femme perdue66, Ruth la Moabite67, la païenne, David adultère et homicide et celle-là même qui fut la complice de son crime68 ! Est-il possible que le Fils de Dieu n'ait pas dédaigné ces cœurs, ces sources souillées, celui dont l'Eglise admire qu'il n'ait pas dédaigné le sein d'une vierge. « Il n'a pas eu honte du sein d'une vierge69. » Là je vois David après son péché, honoré de Dieu d'une gloire particulière ; n'a-t-il pas été, en effet, le plus grand des rois, le plus grand des prophètes et le plus grand des saints de l'Ancien Testament, et le Sauveur lui-même, le fils de Dieu fait homme ne s'honorait-il pas du titre de fils et successeur de David ?

Et dans la Nouvelle Alliance, Pierre avait indignement renié son maître jusqu'à trois fois, avec serment, avec imprécations70, et cependant n'est-ce pas lui qui fut choisi entre tous pour être le chef et, après Jésus-Christ, la pierre angulaire de l'Eglise naissante, de l'Eglise éternelle du Christ ? Jean n'avait jamais renié son maître ; jamais il n'avait failli ; jamais il ne l'avait abandonnné, seul de tous ses disciples il l'avait accompagné jusque dans le prétoire, au chemin de la croix, au calvaire !.. Pourquoi n'a-t-il pas été choisi au lieu de Pierre ? - Mystère ! Peut-être parce qu'il n'avait pas failli. Il était plus cher peut-être au cœur du bon Maître, mais il était trop pur, pour qu'il le fît servir à ses fins et le prît pour son instrument.

Paul, encore enfant, avait aidé de tout son pouvoir et applaudi au martyre de S. Etienne71, devenu grand et fort il dévastait l'Eglise ; plein de rage et de menaces contre les disciples de Jésus, il pénétrait jusque dans les maisons pour s'en emparer, les chargeait de chaînes, hommes et femmes, et les jetait en prison72, et c'est lui que Jésus choisit avec Pierre pour être la deuxième colonne de son Eglise.

La Samaritaine était une femme perdue, elle avait eu jusqu'à sept maris, tous illégitimes. Le Sauveur le savait, il le lui reprocha et néanmoins c'est lui qui vient au-devant d'elle. « Oh ! si tu savais le don de Dieu », lui dit-il du ton le plus doux, j'oserais dire, le plus affectueux, et par elle il convertit toute une ville73.

Zachée était un publicain, un usurier, un pécheur avoué, il n'eût même pas osé adresser la parole au Sauveur et ce fut Jésus qui le premier s'adressa à lui et il s'invita chez lui. « Zachée, lui cria-t-il, descends vite, car aujourd'hui je veux dîner avec toi dans ta maison74. »

Le bon larron avait été bien mauvais ; il était chargé de crimes et d'infamies de toutes sortes et cependant il fut le premier que Jésus introduisit au Ciel : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui même tu seras avec moi dans mon Paradis75. »

La pécheresse, témoin de la résurrection.

Et Madeleine, car c'est là que je veux en venir, Madeleine était une pécheresse publique76, connue pour telle dans toute la ville, si bien que lorsqu'elle s'approcha des pieds de Jésus durant le festin, tous les assistants murmuraient et s'indignaient au-dedans d'eux-mêmes et ils pensaient : « Si cet homme était un prophète, il saurait bien quelle est cette femme qui le touche ; et qu'elle est une pécheresse et il ne la laisserait pas ainsi s'approcher de lui. »

Et néanmoins Madeleine fut pardonnée. Que dis-je pardonnée ? Elle fut de celles, rares, dont les Evangiles ont écrit que Jésus l'aimait : « Jésus aimait Marthe et sa sœur Marie et Lazare77. »

Je n'ai pas dit assez. Elle fut aimée, elle jadis pécheresse, plus encore que Marthe qui n'avait jamais péché ; Marthe que l'Eglise honore au nombre de ses Vierges.

En voulez-vous la preuve, écoutez ! C'est l'Evangéliste qui parle : Un jour (Marthe et Marie). Ecoutez encore ; Lazare venait de mourir78. Ecoutez encore - Après sa mort - première apparition. - Il apparut en premier à Marie-Madeleine79, de tous les disciples du Sauveur, elle fut la première à qui Jésus apparut après sa résurrection.

Et maintenant, quelle place pensez-vous que Madeleine occupe au ciel ? Pour moi, je ne serais pas surpris que nous puissions un jour contempler la pécheresse repentie immédiatement après la Vierge Immaculée. J'ai souvent pensé à ces choses et je crois qu'il en est ainsi. Permettez-moi un souvenir personnel où me fut suggérée cette pensée.

Récit de la procession des reliques80... et baisant cette tête autrefois avilie, aujourd'hui sacrée, je me disais : Il est donc vrai, les plus grands pécheurs, les plus grandes pécheresses ont en eux ce qui fait les grands saints ; qui sait s'ils ne le deviendront pas un jour81...

Voilà l'Espérance. Voici la leçon.

II

Elle a beaucoup aimé.

Qui donc a valu à Madeleine tant de grâces, de privilèges et de faveurs, qui lui a mérité son pardon d'abord, puis cette gloire presque sans égale, dans l'Eglise de Dieu ?

Est-ce parce qu'elle s'est repentie ? Parce qu'elle a beaucoup pleuré, beaucoup prié ?

Est-ce parce qu'elle n'a pas craint pour se rapprocher du Sauveur d'affronter les humiliations et les sarcasmes ?

Est-ce parce qu'elle a dépensé à honorer Jésus tout ce qu'elle consacrait autrefois à ses amours criminelles, parce qu'elle a couvert les pieds de Jésus de ses parfums, de ses cheveux, de ses baisers et de ses larmes ?

Non, c'est parce qu'elle a beaucoup aimé !

Elle était là aux pieds de Jésus, dans la maison de Simon, le pharisien, et Simon pensait en lui-même : Si cet homme était prophète... parce qu'elle a beaucoup aimé ; et s'adressant à elle-même : Allez en paix tous vos péchés vous sont remis82.

Il en fut ainsi de Pierre : « Pierre m'aimes-tu, lui dit le Seigneur, la première fois qu'il le vit après son péché. - Oui, Seigneur vous savez bien que je vous aime83. » Et ce fut sur cette triple déclaration qu'il le fit chef de son Eglise, chef des brebis et des pasteurs.

Il en fut ainsi de S. Paul : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? - Qui êtes-vous, Seigneur ? - Je suis Jésus, celui que tu persécutes, mais il t'est dur de regimber contre l'aiguillon. » - Quel ton d'amer et tendre reproche. - Et lui, tremblant et tout ému : « Seigneur que voulez-vous que je fasse ? » - Il se rendait à tant d'amour, et ce fut sur cette parole que Dieu en fit un vase d'élection, et son apôtre pour porter son nom devant les nations et les rois84.

Et S. Paul aima si bien ce Jésus qu'il avait persécuté qu'il ne se lassait plus de redire son nom, qu'il l'a répété jusqu'à 219 fois dans ses seules épîtres, et 401 fois celui de Christ. Il l'a tant aimé qu'il ne pouvait plus comprendre qu'on ne l'aimât pas : « Si quelqu'un n'aime pas le Christ, qu'il soit anathème85. »

Il l'a tant aimé qu'il ne pouvait comprendre comment on pourrait lui arracher du cœur cet amour. « Qui me séparera86 ? »

Vous le voyez, à Pierre, à Paul, à Madeleine, Dieu n'a tant fait et tant remis que parce qu'ils ont beaucoup aimé.

Madeleine l'a aimé, l'a aimé beaucoup, l'a aimé plus que beaucoup d'autres, c'est pourquoi il l'a honorée d'un amour et d'une gloire toute particulière. Elle a aimé Jésus durant toute sa vie, l'accompagnant partout, lui donnant l'hospitalité dans sa maison, l'aidant de ses facultés, elle l'a aimé dans sa mort, l'accompagnant seule sur le calvaire, après sa mort demeurant seule auprès de son tombeau, et le cherchant, et le demandant à tous, sans prendre seulement garde aux anges, tant elle était préoccupée de savoir où l'on avait mis celui qu'elle aimait87.

Se repentir est une grande chose, quand on a péché. Le repentir amène le pardon. S'humilier est une belle et grande vertu ; Celui qui s'abaisse sera élevé88. Dépenser au service de Dieu tous les dons qu'on en a reçus, cela est beau, religieux, excellent, et Dieu ne peut manquer de le rendre au centuple, mortifier sa chair et ses sens, livrer à sa nature un combat opiniâtre, c'est noble et courageux, et Dieu ne peut manquer de donner la palme de la victoire à qui aura ainsi vaillamment combattu.

Repentir, humilité, mortifications, bonnes œuvres, tout cela est parfait, tout cela est fort méritoire et fort agréable au cœur de Dieu.

Mais il est une autre chose, voyez-vous, que Dieu préfère à celles-là, et qu'il estime au-dessus de tout, c'est l'amour !

Je dirais plus, avoir préservé son âme et son corps de toute souillure, être resté inviolablement vierge, vierge de corps et de cœur, ce qui est rare, et ce qui est plus rare encore, vierge d'esprit, je veux dire sans avoir jamais accepté dans sa pensée ou dans ses affections quoi que ce soit de contraire à la foi, contraire à l'espérance du ciel, à l'amitié et au bon plaisir de Dieu. Voilà certes qui est admirable et infiniment plaisant au cœur du bon Maître, mais il est une chose qu'il préfère à tout cela et sans laquelle tout cela n'est rien - c'est la charité, l'amour envers lui-même. « La foi, l'espérance, la charité, grandes vertus, dit S. Paul, mais la plus grande de toutes est la charité89. » Sans elle, les autres ne sont rien, sans la charité envers Dieu tout le reste n'est rien, non pas même la charité envers le prochain. « Quand je parlerais la langue des hommes et des anges, dit-il encore, si je n'ai la charité, je ne suis qu'un airain sonnant, une cymbale retentissante. - Quand j'aurais l'esprit de prophétie, quand je connaîtrais tout mystère et toute science, quand j'aurais de la foi à transporter les montagnes, si avec cela je n'ai la charité, je ne suis rien. - Et quand je distribuerais tout mon bien aux pauvres, et quand je livrerais mon corps aux flammes pour sauver mes frères, si avec cela je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien90. »

Etre aimé, Dieu prise cela au-dessus de tout.

Courage, vous qui étiez tombées !

La palme dans le Ciel ne sera pas à l'âme la plus humble, ni la plus mortifiée, ni la plus charitable, ni même à la plus pure mais à celle qui aura le plus aimé. Dieu ne s'informera pas précisément si vous n'avez jamais failli, mais si vous l'aimez et si vous l'aimez beaucoup.

Le prix de la course n'est pas pour celui qui n'est jamais tombé mais pour celui qui a couru le plus loin.

De telle sorte que (si vous n'y prenez garde, ô vous qui êtes restées pures, et si vous y travaillez de toute votre âme, ô vous qui avez failli) on verra un jour des pécheresses plus haut dans le Ciel et plus près de Dieu que celles qui seront toujours restées fidèles. Oui, cela s'est vu, cela se verra, cela se voit tous les jours. Courage donc, ô vous qui étiez tombées, relevez-vous, secouez vos chaînes et courez dans les bras du Seigneur ; et vous qui n'avez pas failli, rivalisez ici-bas d'une sainte émulation et ne vous laissez pas vaincre. Un jour vous vous étonneriez et vous diriez au Seigneur : Quoi ! Seigneur, est-ce possible ? Je vous ai toujours servi, sinon avec une grande ardeur, du moins avec fidélité, et voici que vous avez admis à une plus grande récompense, à une plus grande familiarité, des âmes qui ont été jadis souillées de crimes et d'infamies ? - Et le Seigneur vous répondra comme à Simon le pharisien : Ma fille, m'avez-vous aimé davantage ? Beaucoup de péchés leur sont remis parce qu'elles ont beaucoup aimé. Ce qui est passé n'est plus rien91 ; ce qui demeure, c'est tout. Leurs péchés sont effacés, leur amour demeure. - Beaucoup de grâces leur sont faites, c'est qu'elles ont beaucoup aimé.

C'est là tout aux yeux de Dieu : Etre aimé ! Etre adoré, oui ! être cru, oui, être obéi, oui encore, mais par-dessus tout, être aimé.

C'est pour cela qu'il nous a créés, dotés d'une intelligence capable de reconnaître ses bienfaits, et d'un cœur libre et capable d'aimer.

C'est pour cela qu'il s'est fait homme et qu'il est venu sur la terre - « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais92. »

C'est pour cela qu'il a souffert et qu'il est mort sur la croix. - « Lorsque je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi93. »

C'est pour cela qu'il est ressuscité pour reprocher aux siens leur incrédulité et la dureté de leur cœur94 et en faire ses amis et ses témoins à Jérusalem, et dans toute la Samarie, et dans l'univers entier.

C'est pour cela qu'il est remonté au ciel - « Je vais vous préparer un lieu, pour que là où je suis, vous soyez aussi95. »

C'est pour cela qu'il est demeuré et qu'il demeure constamment auprès de nous sous les espèces eucharistiques, nous criant comme durant sa vie et comme au livre de la Sagesse : « J'ai soif ; si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Venez, mes amis, et enivrez-vous, mes bien-aimés96. »

Etre aimé, voilà la volonté suprême de Dieu, voilà son grand commandement résumant et comprenant tous les autres... « Aime le Seigneur ton Dieu97»

Si vous l'aimez, si vous l'aimez véritablement, vous avez tout. Aimez et faites ce que vous voudrez98. - La charité couvre la multitude des péchés passés99 ; ce n'est pas assez : avec le pardon de tous nos péchés elle nous attire des grâces singulières, des tendresses ineffables sans nombre ; ce n'est pas assez : au sortir de la vie, eussiez-vous été coupables des plus grands crimes, si vous avez vraiment la charité, une charité profonde, parfaite, vous n'avez plus même à passer au Purgatoire, tout est oublié, effacé, remis, vous n'avez plus qu'à vous aller plonger dans le sein de Dieu, cet océan d'amour, de perfection et de chastes et inénarrables voluptés100.

Vous le voyez, qui que vous soyez, justes ou pécheurs, rien n'est plus facile que d'aller au ciel. Dieu ne vous demande ni d'être riches, ni d'être savants, ni d'avoir de l'esprit, ni d'être admirés des hommes ou d'en être estimés. Il ne vous demande rien de tout cela, il ne vous demande qu'une chose, de l'aimer !..

Est-ce donc si difficile de l'aimer, quand il nous a tant aimés lui-même ! quand il nous donne tous les jours encore de si grandes marques de son amour ! quand il possède en lui-même et infiniment tout ce qui peut rendre un être aimable !

Ne voyons-nous pas tous les jours dans le monde, des hommes pétris cependant d'imperfections et de misères arriver par ces moyens à se capter l'amitié d'une autre âme, en l'aimant beaucoup le premier ou en feignant de l'aimer beaucoup ? On n'a pas longtemps le courage de ne pas aimer quelqu'un qui nous aime, hélas ! alors même souvent que ce serait un devoir.

Pour Dieu seul on est sans pitié ; pour Dieu seul on est sans délicatesse et sans cœur. L'amour de Jésus-Christ nous presse, disait S. Paul101, et nous n'y répondons pas. Nous nous laissons aimer, charger, accabler de bienfaits et d'amour et nous demeurons froids, secs, indifférents et libres, comme si nous n'y prenions pas garde. Il a beau nous aimer, nous nous croyons quittes avec lui, si seulement nous ne faisons mal à personne et que nous puissions nous rendre ce témoignage que nous sommes des honnêtes gens. Ah ! honnêtes gens tant que vous voudrez, mais vous devez votre amour à Dieu, vous ne le lui donnez pas : prenez garde ! Toute amitié méprisée aura ses représailles. Il y a plus, loin d'avouer humblement votre faute, vous vous enorgueillissez, vous vous rassurez en vous-mêmes et vous dites : Dieu est juste, je ne fais de mal à personne ; j'attends bien qu'il me donnera son ciel. J'attends la mort sans inquiétude ! Non, non ! ne vous fiez pas à cette fausse sécurité. Le Ciel c'est l'amour de Dieu et Dieu ne donne pas son amour là-haut à qui n'en a pas voulu dans la vie. Ah ! honnêtes gens et femmes honnêtes qui m'entendez, si vous n'aimez pas Dieu, laissez-moi vous le dire, vous n'avez rien, et pour me servir de l'énergique expression de Notre Seigneur lui-même, les courtisanes mêmes entreront avant vous au royaume du Ciel102.

Oui, les âmes dégradées entreront avant vous au Ciel, et si vous y entrez, auront une meilleure place, pourvu que désormais elles sachent, à l'exemple de Madeleine, aimer Dieu comme elles avaient aimé la créature.

Mais malheur, mille fois malheur à celles qui calculant sur l'immense bonté de Jésus, y puiseront un encouragement à se livrer au péché et voudront y persévérer dans l'espérance d'aimer un jour et d'être pardonnées. - Qu'elles le sachent ! L'amour n'est pas un jeu et quand on s'en est longtemps joué, à la fin il se change en haine et l'on ne peut plus ni être aimé, ni aimer. Dieu ne se laisse pas narguer103.

Mon Dieu faites que je vous aime ; qu'un jour, quand nous quitterons cette vie les anges puissent venir au-devant de notre âme et lui fêtant la bienvenue, redire comme à Madeleine : - Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé104 !


58 . Sermon 95, du 17 septembre 1864, texte intégral p. 162. (Orig. A.B.).

59 . Titre de l'auteur.

60 . Mt 26, 13. Citation en latin : Amen dico vobis, ubicumque prædicatum fuerit hoc Evangelium in toto mundo, dicetur et quod hæc fecit in memoriam ejus.

61 . Voir Lc 15, 7.

62 . Lc 7, 47. Citation en latin : Dilexit multum, suivie de la traduction.

63 . 1 Co 1, 18-25.

64 . Gn 3, 1-24

65 . Gn 38, 6-30.

66 . Jos 2, 1-21 ; 6, 22-25.

67 . Rt 2, 2.

68 . Voir l'histoire de David et Bethsabée, 2 S 11, 2-27.

69 . Citation de l'hymne Te Deum, en latin dans le texte : Non horruisti virginis uterum.

70 . Mt 26, 34-75.

71 . Ac 8, 1.

72 . Ac 8, 3.

73 . Jn 4, 1-42. Citation en français.

74 . Lc 19, 1-10. Citation en français.

75 . Lc 23, 39-43. Citation en français.

76 . Lc 7, 36-49.

77 . Jn 11, 5. Citation en latin : Diligebat autem Jesus Martham et sororem ejus Mariam, et Lazarum, suivi de la traduction en français.

78 . Référence évangélique en style télégraphique, que le prédicateur rappelait de mémoire à ses auditeurs : Jn 11, 20-44.

79 . En latin : Apparuit primo Mariæ Magdalenæ. En marge une citation du répons de la huitième leçon des matines de la fête de sainte Marie-Madeleine : « Quel merveilleux honneur tu as reçu, Marie, toi qui la première parmi les mortels a mérité de voir le Fils ressuscitant d'entre les morts. » Citation en latin : O felix felicis meriti Maria, quæ resurgentem a mortuis Filium videre meruisti mortalium prima.

80 . Voir p. 131 le récit détaillé de cette procession lors de la translation des reliques à Saint-Maximin, le 20 mai 1860.(Orig. A.B.).

81 . L'abbé Laroque, après avoir prêché au bagne de Rochefort, écrit : « Il y a des vertus au bagne et dans les maisons centrales [...], parce que dans les consciences les plus souillées, quelque chose survit toujours qui proteste de la dignité de la créature et de la miséricorde du Créateur ; parce que Dieu est à la fois trop bon et trop juste pour ratifier les arrêts d'impénitence finale que notre impitoyable orgueil décerne trop souvent ; parce que Dieu seul enfin a fait un devoir de l'espérance et que l'homme seul a pu croire à la réalité du désespoir. » (Le Bagne et les maisons centrales..., p. 84) .

82 . Lc 7, 36-49.

83 . Jn 21, 15-17. Citation en français.

84 . Ac 9, 5. Citation en français.

85 . 1 Co 16, 22. Citation en latin : Si quis non amat Jesum Christum, anathema sit.

86 . Rm 8, 35. Citation en latin : Quis me separabit...

87 . Jn 20, 11-18.

88 . Lc 14, 11 ; 18, 14.

89 . 1 Co 13, 13. Citation en français.

90 . 1 Co 13, 1-3. Citation en français.

91 . Une des premières formulations d'un pilier de la vie communautaire à Béthanie est la discrétion, permettant que chacune puisse revivre quel que soit son passé. Le pardon de Dieu permet d'ouvrir un avenir à celles qui se croyaient définitivement enfermées dans leur passé.

92 . Lc 12, 49. Citation en latin : Ignem veni mittere in terram et quid volo...

93 . Jn 12, 32. Citation en latin : et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad...

94 . Mc 16, 14.

95 . Jn 14, 2-3. Citation en latin : Vado vobis parare locum ut ubi ego sum et vos sitis.

96 . Il n'y a pas d'occurrence de ces termes dans le livre de la Sagesse. Il s'agit en effet d'une contamination de trois citations : Jn 19, 28, Jn 7, 37, et une paraphrase de Ct 5,1. Citation en latin : Sitio ; si quis sitit veniat ad me et bibat. Venite amici, et inebriate charissimi...

97 . Dt 6, 5. Citation en latin : Diliges Dominum Deum tuum.

98 . cf. s. augustin, In Ep. Joan., tract. vii, 8, PL xxxv, 2033.

99 . 1 P 4, 8. Citation en latin : charitas operit multitudinem peccatorum, suivi de la traduction.

100 . Paraphrase du Ps 35, 9, suivie du texte latin : torrente voluptatis tuæ potabis et potabuntur. Le terme potabuntur ne se trouve pas dans le verset de la Vulgate.

101 . 2 Co 5, 14, suivi du texte latin : charitas Christi urget nos.

102 . Mt 21, 31.

103 . Ga 6, 7. Citation en latin : Deus non irridetur.

104 . Lc 7, 47 précédé du texte latin : Remittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multum.

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