Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 6. Sermon 201, « Ciel et réhabilitation », prêché aux détenues de Cadillac le 16 septembre 1865. (Orig. A.B.)

C'est dans ce texte qu'apparaît pour la première fois chez le P. Lataste l'interprétation théologique de la notion pénale de réhabilitation. Le pardon des péchés et l'accueil dans la béatitude éternelle sont ici présentés comme la réhabilitation ultime qui dépasse infiniment celle que peuvent offrir les tribunaux. C'est une manière d'insister sur la dimension sociale du salut. Cependant, dans ce premier texte sur la réhabilitation, le P. Lataste en parle comme d'une réalité promise pour l'au-delà. Un an plus tard, dans la brochure Les Réhabilitées, il présentera la fondation de Béthanie comme une possibilité de réhabilitation dès ici-bas.

Ciel et réhabilitation135

« Au lieu de la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix, dont il a méprisé l'infamie136. »
« Ce qui est ancien a disparu. Voici que sont faites toutes choses nouvelles137. »
« L'ancien monde s'en est allé138. »
« Ne vous souvenez plus des évènements anciens, ne pensez plus aux choses passées139. »

La réhabilitation d'un innocent, image de celle des criminelles.

Il y a quelques années, un instituteur des environs de Bordeaux fut accusé de meurtre sur la personne d'une de ses tantes, si j'ai bon souvenir (Lanier)140. Il fut traduit devant les tribunaux, aux assises, déclaré coupable avec circonstances atténuantes et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Cependant il n'était point coupable. Son avocat, convaincu de son innocence, ne cessa de chercher le véritable coupable ; il le trouve enfin, après huit ans de recherches ; le coupable était le dénonciateur lui-même ; il avoua son crime, fut convaincu par des témoignages incontestables et condamné. Après ces huit ans de bagne Lanier (c'était son nom) fut réhabilité par jugement solennel reproduit par tous les journaux et, en dédommagement des souffrances qu'il avait injustement endurées, nommé par l'empereur gouverneur d'un château impérial141 ; il est mort aujourd'hui.

Je suppose un instant que Dieu, pour vous récompenser de votre conversion sincère, de votre patience, de votre résignation, de vos efforts pour le servir fidèlement aujourd'hui, que Dieu, dis-je, vous accorde une joie analogue. On vous retire de cette prison ; on vous conduit dans de somptueux palais, tout resplendissants d'or et de richesses de toutes sortes, dont vous devenez la reine ; autour du château d'immenses domaines, des bois peuplés d'ombres et d'oiseaux, des prairies émaillées de fleurs, des campagnes verdoyantes et fertiles, des sources jaillissantes, tout ce que l'art et la nature peuvent imaginer de plus séduisant et de plus doux. Tout est à vous. Vous vous promenez lentement dans ce beau domaine, ne vous lassant pas de tout voir, de tout admirer, jouissant de tout, surtout respirant à pleins poumons enfin l'air pur, l'air enivrant de la liberté... Cependant une foule de serviteurs est à vos ordres, vous n'avez qu'à désirer pour voir satisfaits tous vos désirs, tous vos moindres caprices ; et vous aujourd'hui si dédaignée vous voilà entourée comme d'une immense famille d'hommes et de femmes de la plus grande distinction, qui vous entourent des marques les plus évidentes de leur respect et de leur affection - et de fait, vous ne vous reconnaissez pas vous-même, votre corps a retrouvé toute la vigueur de votre jeunesse et avec cela une fraîcheur, une beauté qu'il ne connut jamais et si vous regardez votre intelligence vous vous étonnez de savoir tant de choses et de pénétrer d'un seul regard les mystères les plus profonds ; quant à votre cœur il n'est plus le même ; autant autrefois il était naturellement incliné vers les choses basses et honteuses, autant aujourd'hui il déborde de noblesse et de générosité. - Vous êtes méconnaissable à vous-même ; le passé même, ce triste passé, votre présent d'aujourd'hui a disparu de votre mémoire, il ne vous reste plus qu'un souvenir confus de vos chutes et de vos souffrances, assez seulement pour vous faire mieux goûter la joie de votre félicité.

Quel rêve !.. S'il se réalisait jamais !

Eh bien il se réalisera, pauvres enfants ! Si vous êtes fidèles à la bonne voie que vous avez embrassée il se réalisera au Ciel !.. Là vous serez à tout jamais réhabilitées142, réhabilitées à la face de l'univers entier, de Dieu, des anges et des hommes. - Là toute douleur sera passée, le passé sera à jamais dans l'oubli !.. Oui, si vous le voulez, tout ce beau rêve se réalisera ; que dis-je, il se réalisera ; il ne sera lui-même qu'une ombre pâle et incolore de la vérité ; car tout cela nous nous le représentons sans peine, nous pourrions imaginer encore beaucoup mieux ; or, écoutez l'apôtre S. Paul, lui qui n'avait été ravi pourtant que jusqu'au troisième ciel : « Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui le servent143 ».

Dieu ne vous demandera pas ce que vous fûtes autrefois.

Hier je vous parlais du malheur de celles qui seraient rejetées de Dieu au jour du Jugement, mais si vous mourez en état de grâce, comme je l'espère, comme il vous est facile de le faire maintenant, Dieu vous placera au nombre de ses brebis, de ses élus, de son peuple saint, de sa nation choisie, de sa famille d'acquisition. Il ne vous demandera pas ce que vous fûtes autrefois, il le sait ; il le sait tout comme vous et mieux que vous, car il sonde jusqu'aux plus profonds les replis des consciences ; eh bien, il ne voudra plus s'en souvenir ; il ne s'en souviendra plus, ni lui, ni ses anges, ni ses élus, - « le monde ancien s'en est allé144. » - ou s'ils s'en souviennent ce sera pour admirer avec vous les admirables industries par lesquelles son amour vous a retirées de la voie mauvaise pour vous emmener et vous affermir dans celle des saints, ce sera pour le remercier et le louer avec vous, « parce qu'il est infiniment bon et que sa miséricorde est éternelle145 ».

Vous voilà : toute la cour des anges et des saints fête votre bienvenue ; votre ange gardien qui ne vous a pas quittée durant la vie est encore là, il vous introduit au Ciel, il vous en fait les honneurs. Vous y voilà. Quelle splendeur en ces lieux ! quelle douceur en cette société, quelle gloire et quelle félicité !

Et bien qu'il soit impossible de s'en faire une idée approchante, essayons néanmoins de balbutier quelques mots de chacune de ces choses.

I 146

Le ciel, un palais splendide.

Parlons du lieu d'abord.

Si tant de gens s'extasient en présence des palais des rois, à la vue de tant de richesses, tant de beautés entassées, à la vue de tant de magnificence et de grandeur, que sera-ce au Ciel ? Si nous voyons quelquefois chez les grands d'ici-bas tant de magnificences et de splendeurs, de si somptueuses maisons de plaisance et des parcs si beaux qu'ils ravissent les yeux et enchantent les sens, que sera-ce au Ciel, que sera-ce ? Si Dieu a tant fait pour l'exil, que ne fera-t-il pas dans la patrie147 ? S'il a tant fait pour des mondains, pour des impies quelquefois et des ennemis de son nom, sur la terre, que ne fera-t-il pas là-haut pour ses familiers et ses amis ?.. Ville de Jérusalem, ville bienheureuse, chante l'Eglise148, véritable Vision de paix, vous qui êtes construite au Ciel de pierres vivantes, qui sont les âmes des élus, toute radieuse et toute parée comme une fiancée destinée au Roi des Rois !.. Cité de Dieu, s'écrie à son tour, le Psalmiste, on raconte de vous des choses merveilleuses !.. Vos fondements sont assis sur les saintes montagnes, et vos murailles sont plus glorieuses et plus chères au Seigneur que toutes les tentes de Jacob149 ! ces tentes dont le Prophète pourtant s'était écrié dans un élan d'admiration impossible à comprimer : « Qu'ils sont beaux tes tabernacles, ô Jacob, qu'elles sont belles tes tentes, Israël ; comme des vallées ombreuses, comme de splendides jardins sur les rives des fleuves, comme des tentes dressées par Dieu lui-même, comme des cèdres le long des eaux150 !.. »

Saint Jean, essayant la description du Ciel, ne trouva pas assez d'images pour en reproduire la beauté : « Moi, Jean, je vis (nous dit-il) la Sainte Cité, la nouvelle Jérusalem, descendre du Ciel, d'auprès de Dieu, parée comme une épouse, et ornée pour son époux - Et j'entendis une voix forte sortie du trône et elle disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ; il y demeurera avec eux. Et ils seront son peuple, et lui-même, Dieu, au milieu d'eux, sera leur Dieu - Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et il n'y aura plus ni mort, ni deuil, ni cris, ni douleur (d'aucune sorte) parce que les premières choses sont passées151... » - Et il nous la représente toute étincelante comme le cristal et les pierres précieuses, et il nous fait le [152] de ses douze portes et de ses douze fondements, tous de pierres précieuses, nous dit-il, pour nous donner une image de sa richesse. - « Et la muraille (de la cité) était bâtie de pierres de jaspe ; et la ville elle-même était d'un or pur, semblable à du verre très clair153 », « ses douze portes étaient douze perles, et la place de la ville d'un or pur comme du verre transparent - Et je ne vis point de temple dans la ville (nous dit-il) parce que le Seigneur Dieu tout puissant et l'Agneau en sont le temple - Et la ville n'a pas besoin du soleil ni de la lune pour l'éclairer, parce que la gloire de Dieu l'éclaire et que sa lampe est l'Agneau154... et ses portes ne se ferment point pendant le jour car là il n'y aura point de nuit155. »

Sainte Catherine de Sienne, dans une extase, avait aperçu comme une entrelueur de ce séjour de délices et revenue à elle-même elle s'écriait : « J'ai vu des merveilles ! j'ai vu des merveilles ! » et elle ne savait pas dire autre chose. - Et comme son confesseur l'interrogeait sur ce qu'elle avait vu : « A Dieu ne plaise que je l'entreprenne, répondait-elle ; je croirais faire une faute, car nos paroles n'étant faites que pour exprimer les choses d'ici-bas elles resteraient toujours infiniment au-dessous de tout ce que j'ai vu156. » - Sainte Thérèse eut une vision semblable et elle en parlait à peu près dans les mêmes termes. « Les choses que je vis étaient si grandes et si admirables que la moindre suffirait pour remplir une âme d'étonnement... Il n'est pas d'esprit ni d'imagination qui puisse se les figurer, et leur vue me causa un plaisir si exquis et embauma tous mes sens d'un contentement si suave qu'il est impossible de les exprimer. - En me montrant toutes ces choses Notre Seigneur me disait : Regarde, ma fille, ce que perdent ceux qui m'offensent et ne manque pas de le leur dire. - Le mépris qui me demeura pour toutes les choses d'ici-bas fut tel que tout me semblait vanité et fumée, tout me paraissait plus que mensonge et je tenais pour moquerie tout ce qui se présentait à mes yeux ; elles m'inspiraient un tel dégoût que si Notre Seigneur ne permettait parfois qu'on oubliât ces choses, je ne sais comment on pourrait vivre ; et il arriva vers ce temps, qu'étant assaillie de mes maux de cœur, une grande dame pensa me réjouir beaucoup en m'apportant des pierreries et entre autres un diamant de très grand prix ; mais j'en ai ri beaucoup et je ressentis grande pitié de voir ce que les hommes ont en estime, me souvenant de ce que Notre Seigneur nous réserve au Ciel157. »

Tel sera le lieu de délices, autant que j'ai su le balbutier.

II

Au Ciel, la compagnie des grandes dames.

Mais quelle sera notre compagnie au Ciel ?

Au moment où vous souffrez ici, pauvres et humiliées, il est des femmes qui trônent dans des salons, des femmes de mérite et de vertu (car je ne parle pas des autres) des femmes douées de tous les dons de la naissance et de la piété, de la nature et de la grâce, qui se sont conquis par ces dons l'estime et l'amour de tous ceux qui les approchent, et par là se sont créé, si je puis ainsi dire, un cercle, une société d'élite, où tous les plus grands cœurs et tous les plus nobles caractères se sont données rendez-vous.

Quelle différence entre leur position et la vôtre, pauvres enfants !.. Que vous sembleriez déplacées à côté d'elles ! Les jeunes filles les plus honnêtes, mais de votre condition, ne seraient admises à leurs côtés qu'à titre de domestiques ou de suivantes, que serait-ce de vous qui avez été publiquement condamnées ? On ne vous permettrait pas même, sans doute, de les approcher.

Et cependant, si vous persévérez dans le bien, un jour dans le Ciel, vous serez admises en leur société, vous serez leurs égales158 ; que dis-je, leurs égales, vous pouvez leur devenir supérieures, si d'ici votre mort vous servez Dieu plus fidèlement et savez l'aimer davantage. Qu'ai-je dit en leur société ? Ce serait peu de chose. Réunissez par la pensée en un même lieu tout ce que la terre, depui s qu'elle est créée, a produit d'hommes et de femmes d'élite en nombre presque infini 159, ces saints et ces martyrs si célèbres par leur science, la noblesse de leur caractère, l'intégrité de leur vie et leur charité héroïque, les Ambroise, les Augustin, les Grégoire, les Basile, les Chrysostome, les Bernard, les Thomas d'Aquin, et les saints apôtres Pierre, Paul, et Jean l'évangéliste et Joseph, l'époux de Marie et le père adoptif du Seigneur, ces saintes et ces vierges connues par leur pureté, leur douceur, leur amabilité, leur âme fortement trempée, les Agathe, les Agnès, les Catherine, les Cécile, les Thérèse, les Madeleine, ajoutez-y les neuf chœurs des anges demeurés fidèles et sans tache ; ajoutez-y toutes les âmes élues de tous les mondes habités, s'il en est. - Enfin ajoutez encore et surtout la présence corporelle et sensible de Marie, la plus pure et la plus aimable des vierges, et de Jésus l'homme-Dieu le plus beau, le plus noble, le plus parfait, le plus aimable des enfants des hommes.

En quelques mots, voilà quelle sera notre société, et notre société continuelle.

Mais ajoutez encore ceci : Sur la terre, même les plus choisies ne sont pas sans quelque mélange, les méchants coudoient les bons, les hypocrites se mêlent aux âmes pures et celles-là mêmes qui sont les plus sincères et les plus honnêtes peuvent faillir, on n'est jamais sûr de rien ni de personne. Dans le Ciel plus de mélange, tous y sont bons, parfaits, et désormais incapables de mal, incapables ni de corrompre ni d'être corrompus ; sur la terre, même dans les plus douces sociétés, le cœur ressent une souffrance : il est impossible de les connaître tous, de s'entretenir avec tous, de lire bien avant dans leur cœur et d'y avoir une place de choix, au Ciel, plus de ces souffrances.

Sans les avoir jamais vus encore, nous les reconnaîtrons ; nous les nommerons par leurs noms ; nous pénétrerons au fond de leur âme, et en pénétrerons les secrets plus intimement que jamais amis intimes ne se sont connus et ne se sont ouverts l'un à l'autre, et nous entrerons avec chacun d'eux et autant qu'il nous plaira dans le commerce de la plus douce familiarité, comme il convient à des frères, des cohéritiers et des concitoyens destinés à passer l'éternité ensemble.

Quelle ne sera pas alors notre joie. Vous-mêmes vous ne vous y trouverez pas déplacées, toutes vos fautes passées seront oubliées, on ne s'en souviendra plus que pour votre gloire et pour admirer les miséricordes de Dieu en vous, vous-même vous vous trouverez à la hauteur de votre position.

III

Au Ciel, une transformation profonde de tout l'être.

Vous serez transformées. Vous aurez peine à vous reconnaître.

Votre corps d'abord.

Ce corps si chétif et si frêle dans votre enfance, si flétri plus tard par le péché, si usé depuis par les maladie, le travail et les larmes surtout, votre corps, après être resté longtemps en pourriture, comme le grain jeté dans la terre, votre corps, si vous avez été fidèle, ressuscitera un jour plein d'une grâce, d'une force, d'une beauté que vous ne vous serez jamais connues même dans vos plus belles années, même aux jours de vos plus grandes illusions !.. Et puis il sera doué de qualités qui ne se sont jamais rencontrées en un corps mortel, que vous ne soupçonnez même pas. Vos corps seront revêtus d'une160 :

1. - Clarté inaccoutumée ; lumineux et étincelant comme des soleils, et « Les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père161 » et cette clarté vous vêtira comme d'un vêtement de gloire et de pureté qui vous tiendra lieu de tout vêtement, car là-haut tous les regards seront purs, et tout est pur à ceux qui sont purs, a dit le Sauveur162.

2. - Dans le Ciel, au lieu de cette pesanteur naturelle qui nous attache au sol et nous a fait envier quelquefois le sort de l'oiseau, nous serons doués nous-mêmes d'une agilité merveilleuse pouvant nous transporter où il nous plaira, et parcourir tous les mondes, avec la rapidité de la pensée, comme la lumière et l'électricité qui, en quelques secondes, passe d'une extrémité à l'autre de l'univers. - « Les justes étincelleront, et ils courront comme des étincelles à travers le chaume163. »

3. - Dans le Ciel, au lieu de cette masse corporelle qui nous interdit d'aller où nous voulons, de pénétrer où il nous plaît, nous aurons le don de subtilité, c'est-à-dire que nous pourrons, à la manière des fluides des esprits, pénétrer les corps les plus compacts et les plus durs, comme l'électricité ou la chaleur pénètrent le fer ; comme le corps du Sauveur ressuscité pénétrait dans le Cénacle où les disciples étaient assemblés, et y pénétrait les portes closes164. De telle sorte, que cette sorte de besoin chimérique que nous éprouvons quelquefois de nous transformer, de nous fondre en un être que nous aimons, de manière à ne plus faire avec lui qu'un seul être, sans pourtant cesser d'être nous-mêmes, ce rêve ridicule aujourd'hui se réalisera pleinement alors, aussi souvent que nous le voudrons ; et non seulement pour les élus entre eux, mais entre les élus et Dieu et Notre Seigneur lui-même d'où il est écrit : « afin que Dieu soit tout en tous165. » « Le Christ qui est tout et en tout166. »

4. - Enfin dans le Ciel, plus de maladies, ni de douleurs, ni d'infirmité d'aucune sorte... plus toutes ces nécessités auxquelles nous sommes sujets, plus de faim, ni de soif, plus de froid ni de chaud, ni d'insomnie, ni de sommeil, ni de désirs inassouvis, ni de ces rassasiements pleins de dégoûts... Nous serons impassibles et immortels. « Ils trouveront tout sous leurs pas, dit le Prophète, ils auront tout à souhait. - Ils n'auront plus faim ni soif, ni le froid ni le soleil ne les affligera, car leur Dieu plein de bonté les régira et il les abreuvera aux fontaines d'eau vive167. Ils n'auront plus à jamais ni faim ni soif, dit à son tour le Prophète du Nouveau Testament, ni le soleil ni le froid ne tombera sur eux, car l'Agneau lui-même les régira, et les emmènera aux fontaines de la vie et Dieu essuiera toutes larmes de leurs yeux168. »

Ces quatre dots169, si merveilleuses des corps glorifiés, le grand apôtre S. Paul les énumère une à une en termes qui ne laissent aucun doute : « Voici, nous dit-il, ce qui arrivera en la résurrection des morts. Mon corps aura été semé dans la corruption, il ressuscitera incorruptible (voilà l'immortalité). - Il a été semé dans l'abjection, il ressuscitera plein de gloire (c'est la clarté) ; il a été semé dans l'infirmité, il ressuscitera dans la force ; il a été semé corps animal, il ressuscitera spirituel170 » (c'est l'agilité et la subtilité).

Quant à notre âme, nous aurons l'imagination la plus riche, la mémoire la plus heureuse, l'intelligence la plus puissante, la volonté la plus parfaite à tous égards.

Par notre intelligence désormais inaccessible à toute erreur, nous pénétrerons les plus profonds et les plus étranges mystères de la nature, toutes ces merveilles qui depuis quarante siècles ont exercé l'intelligence de tous les savants et dont ils n'ont encore pu pénétrer le pourquoi ? Et cela nous le verrons à l'œil nu de notre raison, tous le toucheront du doigt pour ainsi dire !

Et notre cœur, désormais incapable de faiblesse et de dureté, libre de toute tyrannie qu'exerçaient autrefois sur lui les hommes et les choses extérieures et ses propres passions, notre cœur parfaitement maître de lui-même sera en même temps doué d'une douceur d'affection ineffable, et d'une force de volonté indéfinissable.

IV

Au Ciel, la contemplation de Dieu.

Et cependant, le croiriez-vous, toutes ces félicités, toutes ces splendeurs ; ce lieu de délices, ce commerce intime et familier avec cette société choisie ; ces dons merveilleux accordés à notre corps et à notre âme, tout cela n'est rien encore, absolument rien à côté de la béatitude et de la gloire qui nous reviendront de la vision et de la possession béatifique, seule Béatitude essentielle 171 des élus.

Saint Augustin appelle vision du soir cette lumineuse vision des choses de la nature par notre raison transformée par comparaison à la vision béatifique qu'il nomme vision du matin. A côté de cela, dis-je, tout ce que nous avons dit est si peu, que l'Eglise ne craint pas d'appeler damnés 172 tous ceux qui, admis à prendre part à tout le reste, seraient privés de la seule vision de Dieu, comme sont par exemple les enfants morts sans baptême ; estimant que celui qui ne jouit pas de Dieu n'a rien, eût-il tout le reste, selon la parole de S. Jean : « la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent173. »

1. - Au Ciel nous verrons Dieu tel qu'il est, nous dit S. Jean174, tel qu'il est, c'est-à-dire intérieurement et extérieurement nous verrons sa divine essence avec toutes ses perfections, l'infinité de sa nature, l'immensité de sa grandeur, l'éternité de sa durée, l'éminence de sa majesté, la fermeté de son trône, les lumières de sa sagesse, les abîmes de ses jugements, la douceur de sa bonté, les tendresses de sa miséricorde, la rigueur de sa justice, la raideur de sa puissance, les charmes de sa beauté et l'éclat de sa gloire. Nous pénétrerons par là tous les mystères, non plus de la nature seulement, mais de la grâce et de la gloire. « Les élus, dit S. Augustin, voient toujours votre face, ils y lisent comme dans un livre, mais sans l'aide de nos syllabes, ils y lisent toujours et ce qu'ils lisent ne passe point, et leur livre ne se ferme point ni ne se fermera jamais car c'est vous-même, ô mon Dieu, qui leur êtes ce livre et vous êtes éternellement175. »

Ah ! s'il est si doux aujourd'hui de contempler un beau paysage émaillé d'eaux, de soleil, de bois, de champs, de prairies et de fleurs ; s'il est si doux de contempler un visage où se reflète une âme pure, une âme aimée et où brille un rayon de beauté, que sera-ce quand il nous sera donné de contempler face à face Dieu lui-même, le bon Dieu, cette Beauté première, infinie, incréée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, Dieu de qui découle toute grâce et tout don parfait, Dieu auprès duquel toutes les vérités créées ne sont que mensonges, toutes les beautés que laideurs, toutes les sagesses qu'ignorances, et tous les êtres que des néants. Seigneur, dit le Prophète vous m'enivrez de joie par la vue de votre visage176. Nous le verrons lui-même et nous verrons tout en lui, comme dans un miroir, parfaitement, d'un seul coup d'œil, non peu à peu, ni successivement mais tout à la fois et toujours.

Alors, mais alors seulement, sera pleinement assouvi cet ardent désir si dangereux ici-bas, cette soif brûlante que nous avons de tout savoir et de tout voir, qui nous fait toujours chercher et regarder autour de nous et quelquefois affronter de grands dangers et courir en des contrées lointaines, mais jamais rien de créé ne nous satisfait pleinement. Je ne serai rassasié, Seigneur, que par la vue de votre gloire177.

2. - Et non seulement nous le verrons, mais nous l'aurons, nous le posséderons, nous lui serons étroitement unis, nous étreindrons Dieu des bras de notre âme et Notre Seigneur des bras de notre corps si nous le voulons, de telle sorte que par cette étroite union, par ce privilège qu'a l'amour de transformer et de fondre en un ceux qui s'aiment, nous lui deviendrons semblables et nous ne serons qu'un avec lui178.

O amour délicieux que ne viendra troubler aucune amertume ni assombrir aucun nuage ; ô amour à l'abri de toute incertitude, de tout soupçon, de toute inconstance, de toute infidélité ; ô possession sans égale que rien ne pourra finir, ni interrompre, ni troubler ! Alors nous aurons la charité parfaite ; alors vraiment nous aimerons Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces...

« Les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer avec la gloire future qui doit se révéler en nous179. »

« Ce qui est dans le présent une tribulation légère et momentanée pour nous, prépare en nous une masse éternelle de gloire jusqu'à l'excès180. »

« La gloire est cachée, mes frères, elle se dissimule à nos yeux dans la tribulation. Celle-ci est momentanée, l'éternité s'y cache. Elle est légère, une énorme masse s'y dissimule181. »

« Continue donc de murmurer en disant : C'est trop long, c'est trop dur, je ne peux supporter aussi longtemps une si terrible épreuve. L'heure passe, la peine aussi. Pas la gloire, pas la récompense, pas le prix même de l'effort : lui ne connaît pas de variation, il ne connaît pas de fin. Il demeure tout entier pour l'éternité. La peine est diluée, on la boit goutte à goutte. Elle passe petit à petit. Mais quand vient la récompense, c'est un torrent de plaisir, le déferlement d'un fleuve, un torrent de joie qui déborde, un fleuve de gloire, un fleuve de paix182. »


135 . Titre de l'auteur.

136 . He 12, 2. Citation ajoutée au crayon, en latin : proposito sibi gaudio sustinuit crucem confusione contempta.

137 . 2 Co 5, 17. Citation en latin en tête du sermon : Vetera transierunt. Ecce facta sunt omnia nova.

138 . Ap 21, 4. Citation en latin : Prima abierunt.

139 . Es 43, 18. Citation en latin : Ne memineritis priorum, et antiqua ne intueamini.

140 . Le souvenir est imprécis : comme souvent, cette référence donnée par le P. Lataste manque singulièrement de précision. Il a été impossible de retrouver la trace d'un Lanier qui aurait comparu aux assises en France au cours des vingt années précédentes. En revanche, on trouve de nombreux articles dans la presse de l'époque sur le procès retentissant de Jean-François Lesnier, instituteur, dont l'histoire est proche de celle-ci. Il fut condamné à l'âge de vingt-cinq ans, le 2 juillet 1848, par la cour d'assises de la Gironde, aux travaux forcés à perpétuité après avoir été reconnu coupable de meurtre sur la personne d'un vieillard, Claude Gay, dont il avait acheté la maison en viager, et d'incendie de la maison de la victime, dans la nuit du 16 au 17 novembre 1847, à Fieu, arrondissement de Libourne. Il fut détenu au bagne de Rochefort puis à celui de Brest jusqu'au 23 avril 1854, date à laquelle les efforts de son père pour faire réviser le procès avaient abouti à l'arrestation des principaux témoins à charge. Ils furent condamnés pour meurtre, subornation de témoins et faux témoignages le 20 mars 1855. La condamnation de Lesnier fut annulée par un arrêt de la Cour de cassation, du 2 juin 1855. Un nouveau procès devant la cour d'assises de la Haute-Garonne aboutit à l'acquittement de Lesnier et à la condamnation aux travaux forcés à perpétuité de ses accusateurs.

141 . Quelques jours après l'acquittement, les journaux annonçaient : « Par ordre de l'Empereur, le ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics vient de nommer Mr Lesnier fils commissaire du gouvernement près la société des mines de charbon minéral de la Mayenne et de la Sarthe. [...] A la suite d'un arrrêt prononcé contre les véritables auteurs du double crime, dont les manoeuvres avaient égaré la justice, il a été par arrêt de la cour d'assises de la Haute-Garonne du 27 juin déchargé de l'accusation portée contre lui. Cette réhabilitation solennelle n'acquittait pas complètement la dette de la société et Sa Majesté a voulu, en donnant à Mr Lesnier un emploi honorable, réparer la ruine que lui a causée une fatale erreur judiciaire » (Le Droit, journal des tribunaux, n160, du 8 juillet 1855, p. 656). Cette affaire fit grand bruit dans la région, au point que l'un des chroniqueurs judiciaires qui avaient couvert l'évènement publia dans l'année un ouvrage comprenant une biographie de Lesnier et l'ensemble des chroniques du procès de mars qui avait apporté la preuve de l'innocence du forcat (A. Vincent, Procès Lesnier, erreur judiciaire, Bordeaux , Dupuy, 1855 ; voir aussi J. Bonnet, Tableau des procès criminels révisés depuis François Ier jusqu'à nos jours, Paris, : Durand et Lauriel, 1867, p. 226-241) .

142 . C'est ici le premier emploi du terme de réhabilitées appliqué par le P. Lataste à des détenues converties et pardonnées par Dieu. L'exemple de réhabilitation placé en introduction de ce sermon était celui d'une erreur judiciaire. Mais la réhabilitation dont il est maintenant question est celle qui sera applicable à d'anciennes criminelles justement condamnées , à l'image de ce qui était prévu par la loi du 8 juillet 1852 laquelle précisait que « Tout condamné à une peine afflictive ou infamante, ou à une peine correctionnelle, qui a subi sa peine, ou qui a obtenu des lettres de grâce, peut être réhabilité.» (art. 619 et que « La réhabilitation fait cesser pour l'avenir, dans la personne du condamné, toutes les incapacités qui résultaient de la condamnation »(art. 634).Le projet de la maison de Béthanie avait germé dans l'esprit du P. Lataste lors de la retraite qui s'était terminée un an auparavant, jour pour jour. Le prédicateur avait eu le loisir de continuer à y penser durant l'année. Il est frappant de constater qu'il place ici dans la description de ce qui sera possible au ciel, ce qui est la base de la communauté béthanienne : la réhabilitation des anciennes criminelles par la fusion dans la vie commune de « femmes de mérite et de vertu» et d'anciennes détenues des centrales. Cette prédication sur le ciel n'a donc rien d'une pieuse rêverie. Elle sera suivie onze mois plus tard de la fondation destinée à la concrétiser sur la terre.

143 . 1 Co 2, 9 ; cf. Es 64, 3. Citation en latin : Oculus non vidit, nec auris audivit nec in cor hominis ascendit quæ præparavit Deus iis qui diligunt illum.

144 . Ap 21, 4. Citation en latin : Prima abierunt.

145 . Ps 106, 1 ; 107, 1 ; 118, 1. 29 ; 136, 1.

146 . Le P. Lataste a noté ici en marge le plan de la suite de son sermon, sachant sans doute qu'il n'aurait pas le temps de la rédiger complètement avant d'être à Cadillac; « I. Le lieu : Urbs Jerusalem beata Dicta pacis visio. / II. La société./ III. Béatitude du corps. IV Béatitude essentielle. Vision. »

147 . Cf. s. augustin, Solil. 21, PL XL, 881-882, déjà cité dans le sermon sur le ciel, l'année précédente.

148 . L'hymne Urbs Jerusalem Beata est l'hymne des vêpres du commun de la dédicace.

149 . Ps 86, 3, 1.2. Citation en français.

150 . Nb 24, 5.6. Citation en français.

151 . Ap 21, 1-4. Citation en français.

152 . Espace vide dans le manuscrit.

153 . Ap 21, 18. Citation en français.

154 . Ap 21, 21-23. Citation en français.

155 . Ap 21, 25. Citation en français.

156 . Citation approximative de la traduction par e. cartier de la Legenda major de Raymond de Capoue (Bienheureux raymond de capoue, Vie de sainte Catherine de Sienne, publiée par E. Cartier, Paris, Poussielgue-Rusand, 1859, 2e édition, VI, 5-7, p.145-148). On en trouvera le texte complet, p. 191.

157 . Sainte thérèse d'avila, Vie par elle-même, 38, 2-4. Ici se termine ce que le P. Lataste a eu le temps de préparer à l'avance. La fin de ce sermon et tout le sermon suivant sont écrits avec l'encre de Cadillac, manifestement revus à la hâte, avec de nombreuses ratures. Comme souvent dans les passages rédigés à Cadillac, le style est plus direct, les phrases s'adressent plus facilement aux détenues, les allusions à la prison sont plus fréquentes.

158 . Cf. ci -dessus p. 176.

159 . Souligné dans le manuscrit.

160 . Note marginale : « Ô ma joie, lorsqu'on m'a dit : allons à la maison du Seigneur...» (Ps 121, 1 Cité en latin. : lætatus sum in his...).

161 . Mt 13, 43. Citation en latin : Tunc justi fulgebunt sicut sol in regno Patris eorum.

162 . Tt 1, 15 ; Cf. Lc 11, 41. En français, suivi du texte latin : omnia munda mundis.

163 . Sg 3, 7. Citation en latin : Fulgebunt justi, et tanquam scintillæ in arundineto discurrent.

164 . Cf. Jn 20, 19.

165 . 1 Co 15, 28. Citation en latin : Ut sit Deus omnia in omnibus.

166 . Col 3, 11. Citation en latin : Omnia et in omnibus Christus.

167 . Es 49, 9-10. Citation en français.

168 . Ap 7, 16-17. Citation en français.

169 . Ce terme est employé dans la Somme théologique pour désigner les dons offerts aux bienheureux.

170 . 1 Co 15, 42-44.

171 . Souligné dans le manuscrit.

172 . Idem. Une note marginale biffée permet d'imaginer ce que l'auteur entend par «damnés» : « Car damnés veut dire frappés de la peine du dam, ce qui a pu donner lieu quelquefois chez les gens simples à des accusations de sévérité. »

173 . Jn 17, 3. Citation en latin : Et hæc est vita æterna...

174 . 1 Jn 3, 2. En français dans le texte, suivi de la citation en latin : Videbimus eum sicuti est.

175 . Référence donnée par l'auteur : Cité de Dieu, L. 1 , c. 7, 19, 20, 34 (P.L. XLI), Confessions, L. 13, c. 15, (P.L. XXXII, 851).

176 . Ps 16, 11. En français, suivi du texte latin : Adimplebis me lætitia cum vultu tuo.

177 . Ps 17, 15. En français, suivi du texte latin : Satiabor cum apparuerit gloria tua.

178 . 1 Jn 3, 2. En français, suivi du texte latin : Scimus quoniam cum apparuerit, similes ei erimus, quoniam videbimus eum sicuti est.

179 . Rm 8, 18. Citation en latin : Non sunt condignæ passiones temporis hujus ad futuram gloriam quæ revelabitur in nobis.

180 . 2 Co 4, 17. Citation en latin : In quod in præsenti est momentaneum et leve tribulationis nostræ, supra modum in sublimitate æternum gloriæ pondus operatur in nobis.

181 . s. bernard, Sermon 17. in psal. Citation en latin : Latet gloria, fratres nostri, abscondita nobis est in tribulatione, in momentaneo hoc latet aternitas, in hoc levi pondus sublime et supra modum.

182 . s. bernard, Sermon 1, De diversis, PL CLXXXIII, 541. Citation en latin : Perge ergo murmurare et dicere : Longum est, grave est, non possum tam immania et tam diuturna portare. (...) Transit hora, transit et poena ; [...] non sic gloria, non sic remuneratio, non sic merces ipsa laboris ; nescit vicissitudinem, nescit finem ; manet tota simul et manet in æternum [...] Guttatim poena bibitur liquando sumitur, per minutias transit ; nam in remuneratione torrens est voluptatis et fluminis impetus, torrens inundans lætitiæ, flumen gloriæ, flumen pacis.

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