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Document 8. Lettre 439 au Père Lévy, du 12 octobre 1865. (Orig. A.B.).
Voici l'une des deux lettres qui ont été conservées de la correspondance entre le P. Lataste et son grand ami, entré dans l'Ordre en même temps que lui en 1857, le P. Lévy, missionnaire en Irak. Malgré les distances les liens sont restés profonds entre les deux hommes. Le P. Lataste lui donne des nouvelles des événements qui secouent les provinces françaises, et lui fait part de quelques nouvelles personnelles, en particulier de sa nomination comme père maître.
Flavigny, 12 octobre 1865.
Bien cher père et frère et ami,
Vous devez vous croire oublié bien sûr ; il n'en est rien cependant. Que de fois j'ai causé de vous, avec votre marraine dans quelques lettres échangées, avec Mgr Amanton, avec moi-même, avec Dieu surtout ! Que de fois j'ai dit : tel jour j'écrirai. Mais le jour venait, le courant des affaires et des choses m'entraînait et je renvoyais à plus tard pensant que plus tard j'aurais plus de choses à vous dire ; et voici que j'en ai tant aujourd'hui que je ne sais par quel bout commencer.
Et d'abord parlons de ceux que Dieu nous a retirés. Vous le savez depuis longtemps sans doute, notre bon vieux, le frère Jérôme, le bon père Gaidan, est mort. Il est allé rejoindre l'autre vieux, le bon père Chevallier, au cimetière de la Sainte-Baume et au Ciel. Il m'avait annoncé sa mort deux mois à l'avance. En revenant de prêcher le carême à Cannes j'avais obtenu un jour pour aller à Saint-Maximin. Je l'ai vu là. Il était bien changé, au physique et au moral. Au physique - brisé, plein de boursouflures, d'une voix méconnaissable - au moral, doux, patient, détaché de tout, s'étant dépouillé de tout, n'ayant plus rien au monde que son vieux cadavre, disait-il. Il se préparait à mourir et m'a demandé mes commissions pour le ciel. Ce fut alors que je lui parlai pour la première fois de ce que vous savez dont l'anniversaire est le 17 novembre, je lui fis mes commissions pour le jour où ils se verraient. Ils se sont vus maintenant j'en ai la ferme espérance, car il a fait, bien sûr, son purgatoire avant de mourir.
16 octobre.
Je reprends ma lettre.
J'ai ici un novice profès qui l'aima beaucoup, je l'ai prié de vous écrire pensant que cela vous ferait plaisir, il l'a accepté avec grande joie. Priez pour lui, et pour moi et pour notre pauvre vieux.
Saint-Maximin a perdu encore le bon et gros et fort frère Poyard. Voilà trois de mes infirmiers d'autrefois qui dorment aujourd'hui à la Sainte-Baume ! Et moi je suis fort et gras, plus fort même que dans le monde. O desseins de Dieu inscrutables ! O folie de compter sur l'avenir ! Et folie de désespérer !... Folie surtout de vouloir calculer, et substituer nos calculs souvent à ceux de la Providence, nous, pauvres hommes, qui n'y voyons pas plus loin que le pas que nous venons de faire, nous qui ne savons pas même ce qu'il en sera de nous dans un an, demain, dans une heure... - Jacta in Domino curam tuam et ipse te enutriet. - Votre Père céleste ne sait-il pas mieux que vous ce dont vous avez besoin ?..
Mon Dieu, ce que vous voudrez ! que je sois en vos mains comme la cire molle. La santé ou la maladie, la tristesse ou la joie, ici ou là-bas, en haut ou en bas tout ce que vous voudrez, en tout je veux voir votre main, la baiser amoureusement, vous bénir toute ma vie...
Ici un frère novice est mort aussi de la mort des saints. Il était presque de mon pays. C'est le frère Coiffard. J'ai vu son frère aîné à Bordeaux. Il a été salutairement frappé de tout cela. Il oubliait ses Pâques depuis deux ans ; il est revenu à Dieu et m'a dit confidentiellement : « Quand mon plus jeune frère sera à même de me remplacer auprès de mes parents, c'est décidé au fond de mon cur, je veux aller remplacer mon frère à Flavigny. »
Enfin le doux frère Ghébart est bien souffrant ; ainsi que le frère Duplan. Le frère Dubosquet depuis bien longtemps malade se meurt aujourd'hui chez ses parents ; il est sous-diacre. J'ai appris que depuis deux ans il s'était offert à Dieu en sacrifice pour en obtenir une grâce, Dieu l'a accepté ; durant le cours de sa maladie il a édifié tous ceux qui l'ont approché ; même un vieux impie de médecin, à Arcachon.
Vous voyez que nous aurions encore quelques saints à compter, et à offrir en exemple au monde, si nous avions le temps d'écrire toutes les vies de nos chers défunts.
Aussi j'ai la confiance, que, malgré nos imperfections et nos défaillances personnelles, Dieu aime encore beaucoup notre chère famille dominicaine. J'ai cru en voir une preuve ces jours-ci. Nous avons ici, comme postulant, un jeune avocat de Gray, de ving-cinq ans ; jeune homme de grande intelligence, mais dévoré d'aspirations ardentes pour ramener les âmes à la foi et à la vertu. Il n'avait pas la foi il y a deux ans, il l'a retrouvée à force de patience, de recherches, d'études consciencieuses et de bonne foi, de prières enfin, car la grâce est venue et l'a touché au cur d'une de ses touches extraordinaires qui font les apôtres et les saints. A peine converti, il a voulu travailler à convertir ; pour cela il a songé à être prêtre, puis religieux, et alors, sans avoir jamais vu de nos pères, il entendait une voix intérieure : « il faut que tu sois dominicain », il ne savait ce que cela voulait dire. Sur ces entrefaites, à la gare, je crois, il rencontre un de nos bons frères, le frère Constant Adam qui venait ici, il y a deux mois à peu près. Il l'aborde, lui demande de quel Ordre il était ; « dominicain » : ce fut un trait de lumière. Il lui parle aussitôt de sa vocation, et le voici ici depuis huit jours, après des luttes effrayantes car il n'a voulu quitter sa famille qui est très nombreuse sans avoir convaincu chacun de ses parents, père, mère, frères, surs, oncles, etc. de l'opportunité de sa démarche, et après bien des souffrances intimes, Dieu aidant, il a eu la joie d'y réussir. - Vous voyez bien que Dieu nous aime. - Il nous édifie tous ici. Il va prendre l'habit au premier novembre avec un abbé de Langeac sortant de Saint-Sulpice.
Mais comment suis-je ici ? C'est toute une histoire. J'étais lancé dans les missions et j'y avais pris bien goût. J'avais, avec nos pères de Bordeaux, trois jubilés consécutifs à prêcher, du premier octobre au vingt-six décembre. J'allais partir, j'ai reçu l'ordre de venir ici. - Au lieu de travailler à sanctifier les gens du monde, je vais avoir l'occasion de me sanctifier, ce qui n'est pas trop tôt. A ce point de vue, j'en bénis Dieu de tout mon cur. Autrefois quand j'étais si malade et qu'on désespérait, une voix me disait au cur : « Non, ce n'est pas fini ; quand viendra le moment d'user de tes forces et de tes jambes pour travailler à ma vigne, je te les rendrai. » Quand je partis, je regrettais le noviciat, je ne me sentais formé ni pour l'étude ni pour la piété. Je me disais : « Oui, j'ai besoin d'un peu de vie active, j'ai besoin de déverser le trop-plein de mon âme en celle des autres, de faire un peu de bien aux âmes pour tout le mal que j'ai fait autrefois ; il est bon que je quitte Saint-Maximin ; mais je serai bien vite épuisé, à bout de ressources, ruiné dans mon pauvre bagage de science, et desséché dans mon petit filet d'eau de piété. Si dans deux ans je pouvais rentrer au noviciat et avoir quelques années pour m'y retremper et refaire mes provisions, ce serait mon rêve ! »
Et voici, qu'à peine sorti de Saint-Maximin j'ai retrouvé toute ma santé et mes jambes d'autrefois, si bien que le régime ne me fatigue pas et que je viens avec nos frères de faire à pied le trajet d'ici à la Pierre-qui-Vire (48 kilomètres) et que je n'ai pas eu besoin de voiture qu'au bout du 40e en allant et du 30e en revenant. Et il y a eu deux ans ce mois d'octobre que j'ai débuté à Bordeaux et me voici au noviciat ; que Dieu est bon et qu'il fait bon s'abandonner à sa conduite. Bénissez-le pour moi ; mais ne parlez pas de ces choses ; j'ai quelque scrupule de vous les avoir dites, car quoique tout le bien n'en revienne qu'à Dieu on pourrait en déduire à mon avantage des choses qui seraient juste l'opposé de la vérité.
Mais comment suis-je ici ? reprenons de plus haut.
Il y a cinq ou six mois ne sachant ou trouver un homme qui ne fût pas trop utile dans les couvents et qu'on pût utiliser à Saint-Maximin pour en faire un sous-prieur, en désespoir de cause on se rejeta sur moi. Bien entendu, je refusai net. Je me sens l'obéissance assez facile, mais je n'ai ni goût ni aptitude pour le commandement. On insista - sur ces entrefaites arriva la nouvelle certaine de la division de la province en deux, ce qui trancha aussitôt la question. Je désire ardemment la prospérité spirituelle de notre Ordre, et le perfectionnement de chacun de ses membres, à commencer par moi, mais il répugne à ma conscience sous prétexte de vouloir faire mieux, de me séparer de nos vieux Pères, comme de branches mortes ou de membres gangrenés, eux qui se sont épuisés pour nous jusqu'à ce jour, à qui je dois, en définitive, après Dieu, mon accès et ma formation dans la vie religieuse, et qui, s'ils ont des imperfections, ne les ont contractées qu'à notre service. Je me suis souvenu de la parole du P. Lacordaire trop oubliée souvent : « Avant d'être un fervent religieux, il faut être un parfait honnête homme ; impossible d'être vraiment l'un sans l'autre. » Or, me dis-je, il répugne à mon honneur d'homme de me séparer de mes Pères dans les circonstances telles qu'on les a faites, j'y resterai. Je me suis prononcé (le premier de tous, je crois, parce qu'il le fallait ou partir) pour la province de France. J'ai ensuite étudié plus à fond toute la question et ce que j'ai vu et ce que ma conscience m'a dit, m'ont confirmé dans ma première résolution. Depuis j'ai eu le bonheur de voir que la très grande majorité des pères et frères a fait de même. Vous verrez cela par l'ordo. Je respecte et j'aime de tout cur nos frères de la province du Midi ; je suis assuré qu'ils ont suivi leur conscience, seulement elle leur a parlé autrement que la mienne ; ou ils n'ont pas envisagé les choses au même point de vue. Ils sont bien au large dans leurs couvents, dix ou douze à Saint-Maximin, cinq ou six dans les autres, je crois. Ici nous regorgeons. Nous sommes plus de quarante et de même dans tous nos couvents, en proportion, bien entendu.
Bref je suis resté à Bordeaux ; on a voulu que je sois socius du chapitre où a régné la plus grande entente et le calme le plus parfait ; toutes les élections y ont été faites en un seul tour de scrutin. A peine rentré à Bordeaux, j'ai reçu ordre de partir soi-disant comme socius du maître des novices ; j'ai craint en refusant de me laisser influencer par mon goût naturel et le voisinage de ma famille, je suis venu, et me voilà de fait à peu près, bientôt de nom, chargé des novices profès, dix-huit, bientôt vingt, et de plus sous-prieur ce que je croyais avoir échappé tout de bon.
Pauvre frère, priez bien pour moi. Je n'entends rien à toutes ces choses. Mais S. Paul nous assure que Dieu ne tente personne au-delà de ses forces, j'ai donc le ferme espoir qu'il me donnera toutes les lumières et grâces spéciales dont j'ai tant besoin.
Demain est l'anniversaire du jour où je quittai, il y a huit ans, la bonne ville de Nérac pour venir embrasser ma famille et de là partir pour Flavigny. Que de choses depuis, et que j'ai à remercier le bon Dieu de m'avoir ainsi tiré du sein de la tourmente pour me conduire au port.
17 octobre.
Je termine à la hâte.
Je recommande à vos bonnes prières l'uvre des jeunes Polonais, uvre que j'aime de tout mon cur, dont je me suis occupé activement pendant quelques mois et que je suis obligé de laisser maintenant que je suis ici.
Priez aussi pour une autre uvre, celle-là en projet encore, dont je vous avais entretenu, je crois, dans ma dernière lettre.
J'ai rencontré il y a quelques mois un bon père carme espagnol, le prieur de Broussey, grand dévot de notre B. Imelda et grand ami de notre Ordre. Il m'a remis de vieux manuscrits dont je me suis servi pour faire un petit livre qui vient d'être approuvé et que je vais faire imprimer. Ce sera une édition de luxe destinée surtout aux enfants de la première communion. En tête sera une photographie de la B. Imelda. Si je connaissais le moyen, je vous enverrais quelques exemplaires, vous qui l'aimez tant et le premier me l'avez fait connaître. Vous en souvenez-vous ?
Le R. P. Chocarne est prieur de Bordeaux ; vous le savez peut-être. Sa vie de notre bon P. Lacordaire va paraître le premier décembre, dit-on.
Mon vieux père est toujours le même ; priez bien pour lui. En passant à Paris j'ai fait tous mes efforts pour aller voir le vôtre, lui porter de vos nouvelles ou lui en demander. Il vient souvent au couvent s'informer de vous, mais il m'a été impossible de découvrir son adresse.
Tous mes parents sont bien, un peu triste de mon départ de Bordeaux. Mais Bordeaux nous restera peut-être, et s'il nous reste, je cours bien la chance d'y revenir. Vous savez que Mossoul a été laissé à notre province et la Trinitad donnée à celle du Midi. Bordeaux est encore indécis, on nous le laisse provisoirement ; le chapitre le réclame définitivement pour la France ; nous attendons. Mais si on nous l'enlève nous ne savons plus ou mettre nos religieux et le Midi n'a personne à y placer. Je termine, en attendant que vous ayez l'ordo, par le personnel des pères des deux couvents de Bordeaux et Flavigny (je ne connais pas assez les autres) :
Flavigny. Bordeaux et Arcachon.
P. Leroy, prieur, P. provincial.
P. Martin-Riquet (Dogme et Ecriture Sainte) ; P. Chocarne, prieur.
P. votre serviteur, P. Bayonne sous-prieur.
P. Thomas Bissey , socius du P. provincial.
P. Duley, maître des novices, P. Henriot.
P. Marchand, lecteur de morale, P. Blanchard.
P. Dubroca, lecteur de lieux théologiques. P. Chambeu.
P. Mare, Bibliothécaire, P. Brunet.
P. Reville procureur. P. Nespoulous.
P. Boulanger, étudiant. P. Eveillé-Lagrange.
P. Vallée, Paris.
P. Bourgeois sous-maître, P. Reynaud de S. Maximin.
Je n'ai plus même la place de vous dire à Dieu et de vous embrasser en bon frère.
Tout à vous en Notre Seigneur et Notre Dame du Très S. Rosaire.
Je compte sur vos prières
fr. M.-Jean-Joseph Lataste.
   
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