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Document 10. Lettre du P. Alvare Duley, maître des novices, au P. Jandel, maître de l'Ordre, du 10 novembre 1865. (Orig.A.o.p. Rome).
Cette lettre est écrite par le frère Duley, dont le serviteur de Dieu est socius comme maître des novices. Elle exprime bien le trouble dans lequel se trouvaient les novices de la province au moment où le P. Lataste les rejoint. Les perturbations liées à la division de la province, au déménagement et à la coexistence dans le même couvent des deux noviciats se traduisent par des tensions entre les frères qui prennent position en faveur de l'un ou de l'autre des deux pères maîtres. La bonté du serviteur de Dieu est appréciée par la majorité des frères, mais elle est interprétée ici comme un signe de faiblesse.
Mon Révérendissime Père,
Je viens poussé par ma conscience, vous entretenir d'une affaire qui me paraît avoir une certaine gravité. Après la décision que vous avez bien voulu donner à mon sujet, ou plutôt au sujet de l'état du noviciat profès, je me suis empressé de céder au R. P. Lataste la tenue du chapitre et n'ai retenu que la confession, pour ceux qui m'avaient choisi comme confesseur, car j'avais cru devoir laisser une entière liberté à cet égard. Or, depuis cette époque une nouvelle lettre du T. R. P. provincial vient de me demander de céder même ce reste d'action au R. P. Lataste. Le conseil s'est réuni et le motif qui a été donné par le R. P. Lataste c'est qu'on craint une certaine division d'esprit dans le noviciat profès et que cette division commence déjà à se manifester entre les nouveaux et les anciens. On ne croit pas que je puisse réunir tous les suffrages ; le R. P. Lataste, lui, n'ayant pas de prévention contre lui, y arrivera plus facilement : on m'engage donc à tout céder. En attendant, pour le bien de la paix, et selon l'avis des pères du conseil, j'ai engagé mes pénitents à aller en direction auprès du R. P. Lataste, afin qu'il les connaisse et puisse mieux entretenir l'unité. J'ai tâché de faire comprendre l'état de la question au conseil et je vais vous le soumettre, mon Révérendissime Père, afin que vous puissiez me guider de vos conseils, et que vous sachiez aussi l'état vrai des choses, lorsqu'on insistera auprès de vous pour la séparation complète des deux noviciats, même ici ; jusqu'à nouvel ordre, je m'en tiendrai à votre décision, à laquelle je trouve, outre le mérite de l'obéissance, de très précieux avantages.
Il faut bien savoir d'abord d'où vient le double esprit que l'on croit voir poindre dans le noviciat profès et en quoi consiste ce que l'on appelle un commencement de division. Parmi les anciens, il est des frères au nombre malheureusement trop grand, qui, après avoir été pendant le noviciat simple très portés pour la ferveur et surtout pour la pénitence, ont réagi à Saint-Maximin et sont devenus larges et un peu négligents pour l'intérieur. Le défaut le plus répandu que j'ai constaté, soit par le chapitre, soit par les conseils que j'étais amené à donner aux meilleurs frères pour leur gouverne, c'est un certain orgueil d'esprit qui fait qu'on juge facilement ses frères et même ses supérieurs ; on trouve mauvais que ceux-ci urgent pour l'observation des petits points ; on prétend qu'arrivé à un certain point de sa formation, il faut laisser à nos religieux une certaine latitude ; on blâme bien des choses dans les supérieurs ; on se sert de termes inconvenants pour les désigner ; enfin on entend la vie religieuse dans un sens large ; on trouve mauvais que d'autres frères, les nouveaux surtout devant qui l'on dit ces choses, ne croient pas devoir se mêler à la conversation. On critique aussi facilement certains frères, surtout les fervents ; on trouve insupportable qu'on montre sa piété à l'extérieur et l'on prétend qu'on n'en doit rien laisser paraître. Ces principes se combinent avec un amour dominant pour les opinions libérales ; et les nouveaux sont étonnés de trouver l'esprit libéral dans presque tous les anciens (ceci est le grand crime que l'on m'impute). Lorsqu'on parle de libéralisme, lorsqu'on montre une grande confiance dans les moyens vantés par cette école, les nouveaux se taisent encore. Or, c'est là un sujet de conversation qui revient assez souvent, ainsi que la question de la vie religieuse. Enfin les mêmes anciens ont le culte des conférences, et à la réunion où l'on se livre à des exercices de prédication, tout autre genre est sévèrement critiqué : on est d'une sévérité outrée pour ceux qui voudraient [mot omis] un peu leur âme et prendre des idées plus simples. Je puis vous assurer, mon Révérendissime Père, que je n'exagère rien et que je ne vous parle que sur des renseignements donnés par les frères les plus judicieux, les plus modérés, ou sur des faits que j'ai constatés moi-même. Hier encore, au chapitre, le T. R. P. prieur a proposé l'élection de trois examinateurs pour les postulants. Le conseil les avait admis à l'unanimité. La communauté en a admis deux, le R. P. régent et le R. P. Lataste, elle a rejeté le maître des novices. Il se trouvait qu'on avait des boules de nature différente, et, par le bruit qu'elles faisaient en tombant, on reconnaissait les noires. Il a été évident que c'était surtout la partie ancienne du noviciat profès qui ne voulait pas du maître des novices. Le T. R. P. prieur a fait recommencer l'élection parce que les votes n'avaient pas été secrets : le résultat a été le même.
Veuillez bien croire, mon Révérendissime Père, que je vous dis ceci uniquement pour vous faire connaître la situation. Grâce à Dieu, ce fait ne m'a pas fait de peine. Dans cet état de choses, je crois sentir pour les religieux que j'ai formés et qui tiennent, je le sais, à continuer auprès de moi, une utilité réelle à ce que je puisse les confesser. Leurs bonnes dispositions ont besoin d'être soutenues, encouragées ; et je sais très bien que l'influence que j'ai acquise sur eux pendant le noviciat me met à même de leur faire plus de bien. Je fais de plus à tous les novices une instruction chaque dimanche. C'est encore un moyen pour moi de soutenir les mieux disposés, et je tâche en même temps d'éclairer, de gagner peu à peu les autres au sacrifice d'eux-mêmes. Je ne fais absolument que cela. J'ai tout laissé entre les mains du R. P. Lataste. Seulement, j'ai béni Dieu qui avait inspiré votre décision par rapport aux confessions. Je sens maintenant le prix et la portée de la règle qui veut que le même maître des novices soit continué pendant les études. Jusqu'ici la crise des études coïncidant avec une direction nouvelle et qui n'avait pas encore eu le temps de prendre sur l'âme a laissé et laisse encore bien des formations religieuses incomplètes. J'ai la consolation de voir que la plupart des nouveaux religieux tiennent à rester sous la tutelle de leur maître des novices précisément pour être plus stimulés et pouvoir continuer la formation de leur noviciat. Or, il faut bien le dire, l'on a poussé le T. R. P. Lataste à demander au T. R. P. provincial une séparation absolue, sous prétexte de division d'esprit. Mais ce n'est qu'un prétexte. La vraie raison, je le sais à n'en pouvoir douter, c'est que les frères les plus larges se voient menacés de voir diminuer leur nombre, leur influence. Il y a parmi les nouveaux plusieurs sujets très judicieux et des plus heureusement doués qui ne partagent pas les idées de plusieurs des anciens. On est plus sévère pour eux au chapitre comme je l'ai vu moi-même. On ne voit pas avec plaisir qu'ils viennent se confesser à moi. On craint l'envahissement d'un nouvel esprit qu'on qualifie d'étroit et d'exagéré. On demande l'union, la paix. Mais la paix, l'union ne me semble possible qu'à la condition que plusieurs anciens se rapprochent de l'esprit des meilleurs religieux. Tout le monde convient, par exemple, que les anciens critiquent très souvent leurs professeurs et leurs supérieurs, ils croient que c'est un droit pour ainsi dire. Pour qu'il y ait union, il faut qu'ils cessent de critiquer, ou bien que l'élément relâché s'écoulant peu à peu, l'autre prévale.
J'ai cru devoir, mon Révérendissime Père, vous exposer l'état des choses, après l'avoir consciencieusement étudié. Je sais qu'on doit faire des instances auprès de vous pour m'ôter toute action sur le noviciat profès. Je dois vous dire aussi que le T. R. P. Lataste, tout bon religieux qu'il est, me paraît au-dessous de sa tâche, surtout s'il était tout seul. Il est vrai qu'elle est des plus difficiles, surtout à cause de cet esprit de critique si difficile à corriger. Le mal est qu'il ne voit guère les défauts du noviciat ; quand je lui en parle, il semble ne pas admettre ou n'admettre qu'en partie ce que je lui dis. Il me semble qu'il est trop confiant, trop large, et que sa direction consiste plutôt à laisser les frères se diriger que les diriger lui-même. Il ne me paraît pas s'entendre beaucoup à la connaissance des maladies de l'âme. Il ne peut pas non plus avoir une influence bien réelle par la parole, les instructions. Seulement il va à tous parce qu'il est bon, conciliant, large et confiant.
Voilà, mon Révérendissime Père, ce que j'ai cru de mon devoir de vous faire connaître. Veuillez bien prier pour moi, pour mes chers novices et nous accorder à tous votre paternelle bénédiction.
Veuillez agréer l'expression du profond respect et du dévouement tout filial avec lequel je suis votre très humble et très obéissant serviteur et fils en N. S.
Fr. Joseph Alvare Duley
des Frères Prêcheurs
P.-S. Je vous prierais de bien vouloir me faire transmettre la réponse du P. J. au sujet de la traduction des Septante.
   
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