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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Document 12. Lettre 443 au P. Hue229, du 2 décembre 1865. (Orig. A.B.)La lettre suivante, adressée par le P. Lataste au P. Hue quelques semaines après la dernière retraite de Cadillac, est importante à plus d'un titre. C'est une des plus longues lettres qui aont été conservées. Elle donne une bonne appréhension du style épistolaire du fondateur : à la fois spirituel et profondément confiant dans la Providence, et en même temps d'une incroyable précision quant aux détails matériels. Elle contient l'un des récits « autobiographiques. » Concernant les retraites de Cadillac et les impressions laissées dans le cur du prédicateur. Enfin, ce texte permet de mesurer l'état d'avancement des projets de fondation au mois de décembre 1865, c'est-à-dire avant la diffusion au public des Réhabilitées, avec notamment une description d'un certain nombre de vocations qui s'annoncent, répondant au double projet d'ouvrir la vie religieuse à des femmes pour qui ce rêve était impossible du fait soit de leur passé judiciaire, soit de leur absence de dot230. Flavigny, le 2 décembre 1865. Mon Très Révérend Père, Un jeune homme de nos connaissances, M. Delorme, de Dijon, va partir demain pour se fixer quelque temps à Nancy. Il vous remettra un manuscrit que je vous prie de lire attentivement, et en même temps qu'à vous je m'adresse à la révérende mère prieure et s'il y a lieu, aux révérendes mères du conseil. Ce manuscrit est fait depuis un an, je l'ai retouché et développé un peu, mais à la hâte, et sans avoir eu le temps de revoir suffisamment mon travail et de fixer les feuilles. Vous regarderez au fond et ne tiendrez pas compte de la forme. Je vous prie, si vous le pouvez, de faire fixer les feuilles et de faire faire une copie du manuscrit, par une bonne main. Cela me serait bien utile. Vous me renverriez le tout par la poste, manuscrit et copie, le plus tôt possible, après vous en être servi. Maintenant je suppose ce manuscrit lu et je vous donne quelques explications 1, sur l'origine et l'historique de ce projet ; 2, sur nos espérances quant au personnel ; nos espérances quant au matériel. 1. Son origine est simple et vous montrera, comme le manuscrit, l'importance de cette uvre au point de vue spirituel. En septembre 1864, j'ai été envoyé par mes supérieurs prêcher une retraite dans une maison de force ou de travaux forcés pour les femmes. J'y suis entré avec un grand serrement de cur et la pensée que c'était ou ce serait peut-être peine inutile. J'ai été émerveillé de tout ce que j'ai vu, non à l'extérieur certes, mais dans les âmes. Jamais retraite ne m'a donné de joies comme celle-là. Je ne puis entrer dans tous les détails, vous en lirez quelques-uns dans le manuscrit. Bref, dès les premiers jours, en priant pour elles devant le Saint-Sacrement, Dieu m'a inspiré subitement le projet de cette uvre presque aussi distinct déjà qu'il l'est aujourd'hui, au moins pour les grandes lignes. Ce projet ne m'a plus quitté depuis. J'en ai parlé comme d'une idée vague à quelques personnes, prêtres, laïques et même laïques non chrétiens - à quelques personnes dont j'apprécie le jugement - tous ont trouvé cette uvre difficile mais admirable. Je ne me suis pas endormi sur cette pensée, je ne le pouvais pas d'ailleurs ; elle m'accompagnait partout et plus je voulais en faire à Dieu l'abandon, plus je me sentais pressé d'y penser et d'y travailler, avec cette pensée intime, profonde, que rien n'a pu m'enlever du cur depuis le premier jour : « Cette uvre est nécessaire ; Dieu la veut ; elle se fera. Patience !.. » A cette époque, j'ai rédigé une notice sur l'uvre des Réhabilitées. Le T. R. P. Minjard231, alors mon prieur, car j'étais à Bordeaux, a porté ce projet à Paris pour y être soumis au conseil des prieurs réunis pour une autre affaire. Je demandais que l'uvre fût adoptée par l'Ordre et qu'on m'autorisât à m'y employer activement. Quant au fond, l'idée a été goûtée et approuvée ; on m'a dit que je ne devais pas la laisser tomber mais que l'Ordre ne devait pas, avec les charges qu'il a déjà, se charger de cette fondation. On me conseillait d'en référer à Son Eminence le cardinal de Bordeaux, de faire accepter l'uvre comme uvre diocésaine et qu'alors je pourrais y travailler. Je l'ai fait. Monseigneur a paru goûter ce projet, il m'a montré à cet égard la plus grande bienveillance. Il m'avait même écrit d'aller déjeuner avec lui pour causer de cette affaire, mais j'étais en ce moment en mission et à mon retour il était en tournée épiscopale. Il a donc remis l'affaire à son conseil archiépiscopal. J'ai vu le vicaire général chargé de présenter l'affaire. Il trouvait l'uvre fort belle et n'y trouvait à peu près qu'une objection : « C'est bien difficile et peut-être le projet n'est-il pas encore assez mûri. » C'était alors le seul obstacle ; un autre s'est levé : une maison de refuge fondée à Bordeaux, patronnée par la ville et par Monseigneur avec raison car elle fait beaucoup de bien (mais d'un autre genre), s'est émue de ce projet et a fait et fait faire toutes sortes de démarches pour en empêcher l'acceptation, faisant valoir que ce serait la ruine de leur maison ; ce que je n'ai jamais eu en vue certes ; et ce que je ne veux pas, et ne fût pas arrivé, j'en suis sûr ; je n'ai pas le temps d'expliquer davantage ma pensée à cet égard. Je savais toutes ces démarches, j'ai refusé de faire agir en sens contraire, voulant faire l'uvre de Dieu et pas autre chose et attendant la décision du conseil comme manifestation de la Volonté divine en ce moment. Le conseil m'a répondu par une lettre du vicaire général chargé de l'affaire « que l'établissement du refuge d... pouvait répondre, au moins actuellement, au besoin qui préoccupe si justement votre zèle. Vous avez, en tout cas, le mérite d'avoir vivement désiré une uvre dont l'importance ne saurait être méconnue. » J'en ai conclu que Dieu ne voulait pas cette uvre encore et je l'ai abandonnée, c'est-à-dire que j'ai cessé de m'en occuper, mais assuré dans le cur que tôt ou tard il faudrait une fondation de ce genre et qu'elle aurait lieu. J'ai répondu dans ce double sens à Son Eminence. C'était au mois de décembre 1864. Là-dessus sont venus les missions, jubilés, retraites, stations de carême, etc. Je n'avais à peu près plus de relation avec la maison de force qui avait donné naissance à ce projet. L'aumônier, je l'ai compris, avait été prévenu contre moi et ne se souciait plus d'employer mon ministère ; je me suis tenu à l'écart. Aussi n'ai-je pas été peu surpris quand cette année, quelques jours avant seulement, M. l'aumônier est venu me prier instamment de venir prêcher la même retraite que l'année précédente, et par un hasard tout providentiel, tandis que tout mon temps, avant et après, était pris par des prédications, je me suis trouvé libre justement à cette époque-là, qui est le temps de l'Adoration perpétuelle à la prison. J'ai su depuis que ces pauvres détenues avaient prié toute l'année pour me voir revenir, aussi ai-je été accueilli par elles avec la plus grande ouverture de cur. Le jour de la clôture, depuis 8 heures du samedi soir jusqu'à 4 heures du dimanche soir, on a vu avec admiration 150 détenues à la fois, devant le Saint-Sacrement, constamment, à toutes les heures de la nuit d'abord puis du jour, alors qu'elles sont en tout moins de 400 et qu'elles étaient laissées entièrement libres. A part 30 ou 40 toutes ont fait la sainte communion. C'était bien beau. J'ai eu l'occasion une fois de plus d'admirer le travail de la grâce dans ces âmes et de constater la nécessité et l'opportunité de cette fondation, non seulement pour plus tard, mais dès maintenant. Cependant, j'ai laissé ces idées s'asseoir dans mon âme avant de recommencer à agir. Sur ces entrefaites, j'ai été retiré du couvent de Bordeaux pour être chargé ici du noviciat-profès. Il semblait que tout projet était enrayé par là ; j'y vois maintenant une action de la Providence qui veut au contraire me donner plus d'expérience des âmes, et plus de moyens d'agir avec prudence et maturité en cette question. Vous verrez d'ailleurs que ma venue ici, loin de rien arrêter en m'éloignant des lieux où se devait faire la fondation, la rend au contraire plus facile. Ici, j'ai toujours été poursuivi de cette pensée, surtout dans mes prières et malgré des occupations plus nombreuses et inaccoutumées. Je m'en suis ouvert à un religieux grave, très connu pour sa piété, sa science théologique et des âmes, et son bon sens, au jugement duquel j'ai la plus grande confiance. Il a lu la notice, écouté mon récit ; il y a mûrement réfléchi et il m'assure que c'est une uvre providentielle, de nature à opérer le plus grand bien. J'ai écrit au T. R. P. provincial que j'avais recommencé à m'occuper de ces projets et il m'y autorise. Il est entendu seulement que je le tiendrai au courant de l'affaire et n'entreprendrai rien de grave sans son avis. Voilà où en sont les choses, sur le premier point. 2. Je passe au second : nos espérances quant au personnel. Au moment où Dieu m'inspirait cette pensée, il m'a envoyé coup sur coup un assez grand nombre d'âmes telles qu'il les fallait, et dont plusieurs se trouvaient précisément dans la catégorie de celles dont il est parlé dans le manuscrit : aspirant à la vie cloîtrée, mais non purement contemplative, et n'ayant pas d'attrait ou d'aptitude suffisante pour l'enseignement, et accoutumées en outre aux travaux d'aiguille. Elles ont plus ou moins bien répondu à l'appel et aux grâces de Dieu ; voici, du moins l'état actuel des choses. J'avais écrit à nos surs de Sète que j'estime beaucoup, les seules d'ailleurs que je connaisse dans le tiers ordre cloîtré. En quelques mots seulement j'ai parlé d'une uvre en projet et j'ai proposé d'envoyer quelques sujets pour y être formés à la vie religieuse. La supérieure a été de la dernière obligeance232 : elle m'a répondu que l'on acceptait ces sujets, qu'on les rendrait quand ils seraient réclamés par l'uvre et si le projet n'avait pas de suite qu'on les garderait si elles ont la vocation. On ne pouvait faire mieux. Diverses raisons m'ont retenu d'en envoyer quelques-unes ; j'en ai envoyé deux seulement ; l'une n'a pu se faire à la vie religieuse, elle est rentrée dans sa famille, l'autre est là-bas depuis un an ; elle a l'habit aujourd'hui et fait son noviciat233, c'est celle à laquelle je tenais vraiment pour cette uvre. Appartenant à une famille autrefois riche, bien élevée, elle-même employée autrefois à Paris dans la visite des pauvres à domicile, en particulier des pauvres honteux ou de jeunes filles exposées ; depuis, frappée du malheur, devenue orpheline et sans ressources elle a gagné sa vie à faire des travaux d'aiguille fins pour de grands magasins de châles. Elle en était là quand Dieu me l'a envoyée ; elle travaillait plus de dix-huit heures par jour pour pouvoir se suffire et garder un certain decorum dans sa mise. Elle avait toujours aspiré à la vie religieuse, ses parents la retenaient ; orpheline et sans dot, elle n'osait plus y prétendre. Je lui confiai une part de mes projets, elle m'a assuré que cela avait toujours été son rêve, si elle pouvait être religieuse, de s'employer à des uvres de ce genre, qui se rattachassent au salut des âmes. Elle fait son noviciat maintenant ; je lui ai même laissé croire que tout projet est évanoui afin de ne pas la distraire des classes qu'elle fait, mais son cur est tout à l'uvre, si elle se fonde ; et la révérende mère Marie de Jésus m'a écrit encore il y a quelques jours que si j'en ai besoin on n'hésitera pas à la rendre à l'uvre, bien qu'elle soit utile à leur maison. Cette personne a une trentaine d'années, et le malheur l'a bien mûrie. Dans le monde, trois autres personnes paraissent appelées de Dieu à venir à cette uvre dans un temps plus ou moins rapproché, et deux ou trois autres pourront y aller aussi comme surs converses ou surs tourières234. De toutes, la plus près du couvent est une personne de Bordeaux, ayant là-bas un atelier de tailleuse. Divers motifs l'ont empêchée jusqu'ici ; mais aujourd'hui elle est entièrement libre, sans parents, n'attendant qu'un signal pour partir. Je regarde sa vocation comme sûre ; elle est allée faire une retraite dans un couvent, par mon conseil, et la supérieure m'a dit d'elle et de son bon esprit les choses les plus consolantes. Elle est mûre, (elle a vingt-huit ans) et pourrait très bien s'employer dans un ouvroir ou même le diriger et le fonder. Quoique d'une instruction ordinaire, elle a de très bonnes manières, parle bien, écrit convenablement et me paraît très intelligente. Elle a à elle une machine à coudre qu'elle sait manier et qui pourrait servir à l'ouvroir. Une jeune fille de vingt ans très pieuse, appartenant à une famille nombreuse et fort chrétienne, employée à Bordeaux dans l'atelier de sa mère qui est tailleuse aussi, accoutumée au travail, mais sans dot, viendra au premier signal. Je ne dis rien des autres vocations parce qu'elles ne sont pas encore entièrement prêtes. Voilà approximativement l'état des choses. Primitivement, je songeais, pour la fondation, à nos surs de Sète. On m'a encore écrit il y a un mois que l'on ferait tout le possible pour cela ; mais elles sont peu nombreuses et viennent de fonder un pensionnat ; je comprends que cela les gênerait un peu et leur serait bien difficile. Et puis, je songeais alors à fonder près de Bordeaux, maintenant que ce sera sans doute dans ces pays, il m'a semblé que par tout cela Dieu me montrait que je devais m'adresser à vous de préférence. Je ne connais pas personnellement nos surs de Nancy, mais je les connais par ouï-dire et je sais que c'est là d'ailleurs que s'est formée la supérieure de Sète. Voilà pour le personnel des surs. Voici pour celui des Réhabilitées. De la maison de force dont je parlais plus haut, il sort bien environ de douze à vingt personnes par an ; certaines retournent dans leurs familles ou veulent encore du monde, soit qu'elles ne soient pas bien converties, soit qu'elles espèrent s'y sauver quand même. D'autres iront au refuge et pour qu'on ne pût croire à quelque hostilité de ma part pour le refuge de Bordeaux, j'y ai poussé toutes celles que j'ai pu, j'en ai même décidé qui n'en voulaient point d'abord ; il y en aura quatre ou cinq qui y entreront cette année. Restent deux autres qui ne veulent ni du monde, ni du refuge, une entre autres dont la supérieure m'a dit le plus grand bien tant pour sa piété, son bon esprit que pour son habileté et son intelligence en toutes choses. Il y a quinze ans qu'on la connaît, elle n'a pas varié. Toutes les deux sortent l'année prochaine, l'une en juin, l'autre en septembre ou octobre. Une troisième est sortie depuis un an et bien que reçue à bras ouverts par ses vieux parents, elle a l'intention bien arrêtée de quitter le monde quand ils seront morts ou qu'ils n'auront pas besoin d'elle. Elle m'écrit de temps en temps. En outre, il y a huit ou dix maisons de ce genre en France ; je me propose, quand le temps en sera venu, d'écrire aux aumôniers de leur ouvrir cette maison, et il en est sans doute qui nous enverront plus d'un sujet. J'ai dit huit ou dix seulement, car il ne nous faut pas recevoir les personnes sortant des prisons où l'on ne reste que quelques mois, un an au plus ; la conversion n'est ni assez sûre, ni assez complète ; c'est le refuge qu'il faut à celles-là. Enfin, je crois préférable de commencer avec un très petit nombre, d'être sévère pour les admissions, de n'en recevoir que très peu chaque année, afin de pouvoir mieux les connaître, les diriger, les former et les fondre dans l'esprit de la maison. 3. Arrivons au côté matériel. Jusqu'à ce jour, je n'avais que des projets de construction, et cela dans le diocèse de Bordeaux ; mais il y a quelques jours, étant en voyage pour autre chose, Dieu m'a fait rencontrer, sans que je la cherche, une maison et une propriété vraiment comme il faut. C'est entre Nancy et Flavigny, à l'extrémité d'un bourg assez important sur un coteau, dans un pays beau et fertile, à deux heures et bientôt à une demi-heure ou trois quarts d'heure de la voie ferrée, avec service régulier d'omnibus passant à quelques pas de là, une propriété de trois hectares environ, toute close de murs magnifiques de cinq mètres de haut, disposés en espaliers. La propriété se compose de bois et jardin d'agrément, grand potager, serre, vigne, terre et vergers. 250 arbres à fruits environ, déjà fort gros, d'excellent choix et d'excellent rapport. On a eu cette année 1.200 pêches, et l'on a quelquefois jusqu'à 4 et 5.000 poires de la seule espèce saint-germain, qui est une espèce très belle et fort estimée. Je sais un homme qui fait un commerce de fruits qu'il achète et expédie, bien emballés sur Paris ; il y gagne considérablement. Il me semble que gardant ces fruits avec soin et les expédiant sur Paris au fort de l'hiver, il serait facile à l'uvre d'en tirer un excellent bénéfice, d'autant qu'on n'aurait pas à les acheter, comme celui dont je parlais tout à l'heure. Enfin, dans cette propriété, est une maison fort belle, une sorte de château, avec treize ouvertures de façade à chaque étage, trois escaliers, un grand au milieu, un à chaque bout ; bâtie en belle pierre de taille et des murs d'une épaisseur considérable, tout en excellent état. Le rez-de-chaussée qui est à 1,50 m au-dessus du sol est tout boisé et parqueté, le premier n'est pas tout en chambres, une partie est encore à l'état brut, mais n'a besoin d'autre chose que de plâtre sur les murs. Le grenier et la charpente sont de toute beauté. Ce grenier est aussi élevé qu'un étage et pourrait parfaitement être habité ; le tout est recouvert d'ardoises, et sous le bâtiment de superbes caves voûtées. Au bâtiment (sans parler des écuries, remises, four, bûchers, poulaillers, deux basses-cours) sont annexées deux ailes en pierres de taille, servant aujourd'hui de cuvier et de greniers, mais qu'on pourrait facilement convertir en habitation en les coupant par un plancher, ou qui même feraient une chapelle. Les réunissant par une construction légère adossée au mur de clôture on aurait une magnifique cour de cloître, si on voulait en faire un plus tard. Vous le voyez, la communauté pourrait s'agrandir tout à l'aise. Je puis vous envoyer le plan de la maison et de la propriété si vous le désirez. Le tout appartient à deux époux excellents chrétiens et sans enfants. Le mari, ancien officier, le meilleur homme du monde, nous cédera le tout quand nous voudrons et attendra le temps qu'il faudra, rien ne le presse ; le tout pour 50.000 francs en capital ou en rentes à 5 %. Le curé est excellent, tout dévoué à notre Ordre et nous aiderait de toutes ses forces ; le maire qui est aussi secrétaire du conseil général et ami du préfet est ami intime du curé ; et avec le curé nous sommes assurés de l'autorisation de Monseigneur qui l'estime beaucoup. Voilà la situation. Mais où trouver ces 50.000 francs ? Rude question. Je compte bien que le bon Dieu nous enverra ou quelque don important, quand l'uvre sera connue, ou quelque vocation avec belle dot ; il est impossible que Dieu d'un côté veuille la chose et de l'autre n'en donne pas les moyens235. Et puis votre communauté déjà ancienne et bien fondée ne pourra-t-elle pas aider à ces commencements ? Pour le moment, voici ce que je vois. 1. Je me propose (si on l'approuve comme je le crois) de faire imprimer, après l'avoir un peu retouché s'il le faut, le manuscrit que vous avez en main, le vendre au profit de l'uvre et faire courir avec lui partout où je pourrai des listes de souscriptions qui pourront être couvertes par les personnes même non chrétiennes, car cette uvre me paraît de nature à attendrir même les sympathies de ces personnes-là et peut-être, Dieu aidant, des dons. 2. Il m'est difficile de travailler pour cette uvre. J'ai bien quelques petites publications en projet, mais nos noviciats ont tant de besoins ! ce sera pour eux. Néanmoins je ne désespère pas d'obtenir qu'une partie soit affectée à l'uvre, au moins à titre provisoire. J'espère même décider un homme du monde, de mes amis, à faire quelque chose spécialement au bénéfice de l'uvre. 3. On pourra peut-être obtenir quelque chose des évêques et même du gouvernement, comme uvre moralisatrice, ainsi qu'il arrive aux pénitenciers, à la colonie de Mettray236, par exemple. 4. Je crois qu'après avoir retranché ce qu'il faut pour la communauté, on pourra retirer des bénéfices des autres produits, surtout des fruits. 5. Je crois aussi qu'avec les personnes que vous pourrez envoyer et celles qui viendront et dont je vous ai parlé, on pourra organiser un atelier où l'on ferait non des choses communes qui ne se paient presque point, mais des choses plus fines qui ne feraient pas concurrence aux ouvrières ordinaires et seraient payées plus cher. Les femmes que Dieu nous enverrait des prisons pourraient, suivant leurs aptitudes, ou travailler la terre ou travailler à l'atelier. La plupart de celles qui sortent de la prison que je connais sont accoutumées à la machine à coudre, et à travailler beaucoup. Pour tout cela, si Dieu nous envoie l'argent nécessaire, comme j'en ai la ferme espérance, il suffira pour commencer que vous puissiez envoyer trois à quatre surs dont une réunissant toutes les qualités nécessaires à une prieure, surtout à un début237 ; et avec elles trois ou quatre surs converses et une tourière au moins. Et alors, je ferai arriver sans retard les personnes dont je vous ai parlé. Je m'arrête, voilà un assez long exposé. Jamais je n'avais pris la peine de le faire et parce que je puis en avoir besoin pour d'autres occasions et que je n'ai point le temps de le recommencer, je vous prie ou de me renvoyer cette lettre, ou de m'en envoyer copie. Je vais prier et ne cesse de prier pour cette affaire. Il me paraît bon que vous ne soyez pas longtemps à prendre un parti, surtout s'il devait être négatif, car à tous les points de vue, de la maison à acquérir et qu'un autre pourrait acheter, des femmes qui vont sortir et qui attendent, des vocations qui attendent aussi et trouvent le temps long, il n'y a pas de temps à perdre. Cependant prenez le temps de réflexion que vous jugerez convenable238. Je me recommande à vos prières, le couvent, le noviciat et moi. Tout à vous en Notre Seigneur, Marie Immaculée et saint Dominique. Vous voyez, mon Très Révérend Père, qu'il eût été bon que nous puissions nous voir ; ou si ce n'était pas impossible, que j'aille vous voir et m'entretenir en même temps qu'avec vous, avec nos surs. Mais chargé du noviciat profès et sous-prieur, cela me paraît tout à fait impossible. Il va sans dire que je désire le secret sur cette affaire jusqu'à nouvel avis. Je n'ai pas le temps de me relire entièrement. Fr. M.-Jean-Joseph Lataste. 229 . Le P. Marcolin Hue, né le 10 août 1809 à Sainte-Croix-sur-Mer. (Calvados), a reçu l'habit de l'Ordre le 19 juin 1843 et a été ordonné prêtre à Nancy le 6 juin 1846. Il a été sous-prieur et maître des novices avant d'être élu prieur de Nancy en 1850. C'est alors qu'il prend une part active à la fondation des dominicaines enseignantes dans cette ville. Après un séjour à Rome, de 1868 à 1871, il séjourne au collège d'Arcueil, où il meurt le 16 mars 1879. 230 . Une description argumentée de ce double objectif de la fondation de Béthanie sera publiée par le serviteur de Dieu dans le texte Quelques détails sur la maison de Béthanie. 231 . Le père Minjard, provincial de France de 1865 à 1867, était le supérieur majeur du P. Lataste au moment de la fondation de Béthanie ; il lui donnera l'autorisation et lui facilitera la tâche en le déchargeant de ses fonctions de sous-prieur et de père-maître des frères étudiants. 232 . Une méconnaissance complète du droit canonique s'ajoutant à la bonne volonté de la supérieure des dominicaines du tiers ordre cloîtré de Sète, amènera celle-ci à donner l'habit dominicain à Mère Henri-Dominique et à soeur Marguerite-Marie à leur sortie de la congrégation de la Présentation de Tours, avant leur premier contact avec le P. Lataste. Les soeurs de Nancy découvriront, en accueillant Mère Henri-Dominique à la fin du mois de mai, qu'elle a reçu « le saint habit à Sète, après deux heures d'arrivée, n'ayant plus aucun voeu, étant sortie de sa congrégation furtivement sans autorisation de ses supérieurs (lettre de Mère Marie de Jésus du 1er juin 1866 au P. Lataste Orig. A.B.). La régularisation des conséquences de ce geste maladroit demandera de longs efforts aux fondateurs. 233 . Céline Flambeau, qui a reçu l'habit à Sète le 18 septembre 1865, comme l'atteste les actes capitulaires de Sète. 234 . Les soeurs chargées des contacts à l'extérieur de la communauté, que le P. Lataste appellera finalement à Béthanie des soeurs auxiliaires ; voir à ce sujet le texte Quelques détails sur la maison de Béthanie, p. 337. 235 . Cette conviction profonde de la volonté de Dieu sur l'oeuvre habitera le P. Lataste jusqu'à la fin de sa vie, et lui permettra d'affronter sereinement et dans l'obéissance les attaques ou les menaces qui pèseront de plus en plus sur l'avenir de Béthanie. Voir p. 281. 236 . Il s'agit d'une alternative à la prison cellulaire bâtie sur le modèle d'une ferme coloniale. « En 1840, M. Demetz fonda à Mettray (Indre-et-Loire) une colonie agricole et pénitentiaire pour les jeunes détenus. Cette maison devint bientôt célèbre et lord Brougham dit un jour en plein Parlement que Mettray suffisait pour un siècle à la gloire de la France. Le temps a justifié cet éloge.» (P. Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, 1875, t. 13, p. 170). 237 . Le P. Lataste ne connaît pas encore Mère Henri-Dominique, qu'il rencontrera quatre mois plus tard, le 8 mars 1866. 238 .Le P. Hue et la Mère Sainte-Rose, prieure de Nancy, répondront un mois plus tard, de manière nuancée. Ils encouragent l'oeuvre mais ne peuvent lui donner du personnel à cause d'une fondation récente et surtout de la différence d'objectif entre Béthanie et une congrégation enseignante : « ce serait leur imposer une vocation autre que la leur. » Le P. Hue, lui-même fondateur, conseille au P. Lataste, en connaissance de cause : « Que si vous me permettez un avis en cette grave affaire, je vous dirai d'abord qu'en général, les oeuvres neuves veulent des instruments nouveaux et fabriqués exprès » (lettre du 30 décembre 1865 au P. Lataste, Orig. A.B.). Pourtant le soutien de la congrégation de Nancy à l'initiative béthanienne est total, et s'accompagne de propositions concrètes : « Si vous aviez en vue, mon Révérend Père, quelque personne à qui vous désiriez confier votre oeuvre et que nous puissions initier cette personne à la vie religieuse, nous l'accueillerions avec toute la cordialité et le dévouement dont nous sommes capables » (lettre de Mère Sainte-Rose, du 2 Janvier 1866, Orig. A.B.). Mère Henri-Dominique et quelques soeurs profiteront de cette proposition, cela explique que la publication des Réhabilitées porte in fine : « le noviciat de l'oeuvre est provisoirement à Nancy. » |
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