Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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6.1865, l'année des grandes décisions

Après l'événement que constitue la rencontre des détenues et la naissance du projet de fondation de Béthanie, le serviteur de Dieu reprend une activité de prédication de manière soutenue, ce qui lui laisse peu de loisirs pour faire avancer son projet. Une station d'avent à Villefranche1 est suivie, au début de 1865, d'une mission à Puy Fort Aiguille, du 15 janvier au 2 février2. Le P. Lataste assure en février deux prédications sur l'adoration du Saint-Sacrement, dont une à la paroisse de Cadillac3, puis il part pour assurer la prédication du carême à Notre-Dame de Cannes, cette paroisse où il s'était présenté en vain l'année précédente. Vingt-six sermons sont conservés pour ce carême4, avec en particulier une retraite pour les dames sur l'amour de Notre Seigneur, une retraite pour les hommes sur un thème plus moral, et la prédication de la semaine sainte. Peu de temps après, il part de nouveau en mission : il prêche durant tout le mois de mai à Challans en Vendée5. Il en profite pour visiter, au grand séminaire de La Rochelle d'anciens condisciples du collège de Pons6. Enfin, la fin du mois de juin le trouve de nouveau en prédication, pour une retraite de fin d'année aux élèves du collège de Bazas7. Cette énumération rapide des activités apostoliques du serviteur de Dieu donne une idée de la surcharge de travail à laquelle il est soumis, puisque dans toutes ces missions, une grande partie de son temps est prise par les confessions. Il ne change rien au sérieux qu'il apporte au travail de rédaction de ses sermons ; en revanche, sa correspondance se simplifie. Il a prêché quatre-ving-sept sermons en sept mois, devant des auditoires divers, ruraux et urbains, adultes et enfants. Les événements qui vont se succéder à un rythme soutenu entre juillet et octobre 1865 vont apporter à son existence un changement brutal, dont lui-même ne sera pas fâché, car il éprouve le besoin de reprendre ses esprits, et de retrouver la régularité de la vie conventuelle8.

Restauration de la province de Toulouse et choix de la province de France.

Le 4 juillet 1865, le P. Jandel9, maître général de l'Ordre, prend la décision de restaurer la province de Toulouse. Cette province a une place particulière, symbolique dans la vie dominicaine, puisque l'Ordre a été fondé sur son territoire. Disparue avec les autres provinces françaises à la Révolution, elle est restaurée par division de la province de France en deux. Quelques années plus tôt, Lacordaire vivait encore, le P. Jandel avait créé la province de Lyon dans un climat de conflit ou, au moins, de différenciation forte avec les idées lacordairiennes. Dans la restauration de Toulouse, il n'a pas la même attitude. Il veut seulement profiter de la croissance démographique de l'Ordre en France pour remettre en place ses anciennes structures. Cependant, si le propos à la tête est sans ambiguïté, la base ne réagit pas de manière aussi objective, et la naissance de la nouvelle province donne lieu à des débats particulièrement vifs entre les frères. La restauration est vécue par certains comme une occasion de réforme des mœurs, de prise de distance à l'égard d'un mode de vie qui semble relâché à certains. L'exemple du rythme de prédication du P. Lataste a montré que les frères étaient en effet peu dans leurs couvents, pour des raisons apostoliques.

La place du P. Lacordaire est si importante dans le cheminement du P. Lataste que ce dernier ne peut supporter ces nouvelles attaques contre notre « saint et bien-aimé père. » Les frères originaires du Midi de la France ayant la possibilité de choisir leur province, il est le premier à se déclarer en faveur de la province de France10, par fidélité au P. Lacordaire et aux pères qui l'ont formé à Flavigny. C'est une décision sans doute douloureuse, car elle entraîne pour lui le départ définitif dans des régions éloignées de sa terre natale. Il la prend, comme à son habitude, de manière franche et rapide, et il cherche à entraîner dans sa décision les frères dont il est le plus proche. La correspondance qu'il échange à ce sujet, en particulier avec le P. Nespoulous, est significative de son état d'esprit dans ce conflit. Deux arguments sont mis en valeur : le désir de réforme doit être porté par tous, il doit être avant tout un désir intérieur de conversion. Il n'est pas admissible que l'on montre du doigt les religieux qui se sont usés au service de leurs frères, en les accusant de mener une vie relâchée, la réforme doit se faire dans le respect des personnes. Le P. Lataste, presque instinctivement, se met du côté de ceux que l'on juge :

    il répugne à ma conscience autant qu'à mon caractère et à mon cœur de me retirer, d'infliger à nos Pères cette insulte de les traiter comme une société pervertie d'où il n'y a plus rien de bon à attendre et cela pour entrer dans une province qu'ils regardent comme adversaire et me trouver côte à côte avec des religieux qui, en dépit de toutes leurs bonnes intentions, ont des façons anguleuses d'agir qui ne me vont nullement. Par-dessus tout ayez la charité, qui est le lien de la perfection. C'est là ma devise. Après tout si nos Pères ne sont pas parfaits, qui donc peut prétendre à l'être et qui peut s'en flatter. Et leurs imperfections, d'où sont-elles venues sinon que, pressés de travaux, ils se sont épuisés pour y satisfaire11.

D'autre part, il faut se rappeler dans ces débats sur l'observance que dans l'ordre des Prêcheurs, celle-ci doit toujours être soumise aux exigences de l'apostolat. Le serviteur de Dieu défendra particulièrement ce point de vue au chapitre provincial auquel il sera amené à participer quelques semaines plus tard.

La décision du P. Lataste de rester dans la province de France ne change pas immédiatement son mode de vie puisque, pour équilibrer les forces entre les provinces, il a été décidé que le couvent de Bordeaux resterait temporairement rattaché à la province de France. Durant le mois de juillet, il est élu socius 12 du prieur de Bordeaux pour le chapitre provincial qui doit se réunir à Flavigny. Avant de se rendre à ce chapitre, convoqué pour le 17 août, il passe quelques jours de repos au Moulleau, une annexe du couvent de Bordeaux située près d'Arcachon : il y prêche pour la fête de sainte Marie-Madeleine13. Avant de se rendre au chapitre, il prêche durant l'octave de la saint Dominique14 au couvent de Bordeaux, puis il prend la route de Flavigny. Il apporte au chapitre un document important, qu'il vient de rédiger, son rapport sur les observances15. Dans le débat sur l'observance qui agite les frères à l'occasion de la naissance de la province de Toulouse, mais qui a commencé du vivant de Lacordaire, le serviteur de Dieu adopte une position très équilibrée.

Dans la première partie, le P. Lataste développe sa réflexion sur les observances en cherchant à distinguer dans les prescriptions constitutionnelles ce qui est manifestement inapplicable et inappliqué (marcher pieds nus...), ce qui demande modification par le chapitre général (demande de la suppression du jeûne pour les prédicateurs en dehors du couvent), ce qui est légitime mais ne peut être appliqué pour le moment dans la province, étant donné le petit nombre de religieux dans les couvents (règle du socius, chant intégral de l'office) et ce qui doit être maintenu et appliqué dès maintenant sans quoi certains tomberont dans l'excès, d'autre dans l'assoupissement.

Il mène sa réflexion en ayant sous les yeux les deux fameux mémoires, celui de Lacordaire16 et celui du P. Jandel17, qui circulaient dans les couvents sous une forme manuscrite. Il prend résolument parti pour Lacordaire, rappelant que la santé de Jandel n'a pas résisté à quelques années de prédication à Nancy sous un régime d'observance stricte. C'est en effet le bon sens et non un idéal de vie religieuse qui préside à ces pages : le P. Lataste a vécu la plus grande partie de sa formation dominicaine à l'infirmerie, « accablé de dispenses », il a appris que les limites humaines viennent parfois contrecarrer un désir de vie ascétique. C'est ainsi que, par exemple, il insiste longuement sur le fait qu'il n'est pas possible de soumettre les prédicateurs aux mêmes règles de jeûne et d'abstinence que les frères restés au couvent, car il est impossible de faire correctement son travail le ventre vide, durant les longues journées de prédication et de confession des stations de carême ou d'avent.

Le bon sens, la prise en compte lucide des limites des forces humaines de frères peu nombreux et surchargés de travail ne sont pourtant pas les seuls arguments du P. Lataste. Souvent au cours de ces pages, apparaît un autre argument, plus directement inspiré par Lacordaire :

    Saint Dominique, au lieu de disperser si promptement les frères, eût pu, comme on l'en priait de toutes parts, les retenir tous auprès de lui et former déjà un couvent suffisamment nombreux pour observer intégralement toutes les observances monastiques ; mais non, il ne l'a pas voulu, il a estimé que nous étions frères prêcheurs plus encore que moines ; que l'apostolat et la charité des âmes devaient avoir le pas, dans les cas de nécessité, sur les observances monastiques et la pure contemplation. Le père Lacordaire a pensé de même : s'il a commis une faute, c'est celle-là ; mais j'estime au contraire que du haut du ciel, saint Dominique l'aura béni en retrouvant en lui une si grande intelligence de l'esprit de nos lois, en même temps qu'un si sage interprète de la lettre.

Un peu plus loin, il rappelle que l'expérience a prouvé la justesse du choix de Lacordaire :

    Où ont abouti nos Pères de Lyon en voulant pratiquer tous les détails d'une observance faite pour des temps meilleurs et des couvents mieux fournis ? Ils se sont vus contraints peu à peu de rabattre beaucoup de leur rigueur primitive, et ils n'ont plus fait de l'apostolat, qui est notre vie propre, qu'un accident de leur vie, à eux. Ils ont descendu en observance et changé ou du moins étrangement amoindri en apostolat, qui est l'essence du frère prêcheur.

Dans la seconde partie, le P. Lataste s'attache à préciser comment la province de France pourrait faire grandir en son sein l'esprit religieux, même s'il constate que les observances en usage sont tout ce qu'elle peut faire sans mettre en péril l'apostolat. Divers moyens sont proposés : amélioration du rythme et de la façon de tenir les chapitres des coulpes, afin qu'ils soient de véritables lieux de stimulation réciproque ; mise en place de conférences spirituelles plusieurs fois par semaine ; et, enfin, mise en place dans la province, comme le prévoient les constitutions en vigueur à cette date, d'un ou de deux couvents d'observance, où les constitutions seraient appliquées intégralement, par des religieux assoiffés d'une vie plus austère pour un temps plus ou moins long, pour se retremper dans la vie monastique. Il est intéressant de noter les deux points sur lesquels insiste à ce propos le P. Lataste : d'une part, la création d'un tel couvent empêchera les cissions, les rejets mutuels ou les départs ; mais, d'autre part, il faudrait modifier les textes qui imposent de n'accorder aucune dispense dans un tel couvent.

Le remarquable équilibre de cette prise de position a permis l'intégration de la plupart des suggestions qu'elle proposait dans les usages de la province de France dans les années qui ont suivi le chapitre de Flavigny. C'est probablement le bon sens et le réalisme dont font preuve ces pages qui poussent également les capitulaires à nommer le P. Lataste socius du père maître des novices, avec la charge du noviciat profès, c'est-à-dire des jeunes religieux ayant fait profession simple. Il ne prend concrètement sa charge qu'au mois d'octobre, car deux prédications le retiennent dans la région bordelaise durant les premiers jours de septembre. Il commence par une retraite préparatoire à l'Adoration perpétuelle qui doit être célébrée à Loupiac18, le village de son enfance, du 8 au 13 septembre, avant de retrouver les détenues de Cadillac, du 14 au 17.


1 . Sermons 99-105, du 6 au 25 décembre 1864. Voir aussi la lettre 430, du 2 janvier 1865, au P. Nespoulous, reproduite intégralement p. 153 (Orig. A.B.).

2 . Sermons 117-134. (Orig. A.B.).

3 . Adoration perpétuelle à Cadillac, sermons 136-138, du 20 au 23 février 1865 ; Adoration perpétuelle à Belin, sermons 139-140, (s. d.).(Orig. A.B.).

4 . Sermons 141-167. (Orig. A.B.).

5 . Sermons 169-178.( Orig. A.B.).

6 . Sermon 179 du 7 juin 1865, aux ordinands de La Rochelle. (Orig. A.B.).

7 . Sermons 180-186.(Orig. A.B.).

8 . Il faut noter que ce rythme de travail est assez commun à cette époque, si l'on en croit les annonces de prédications publiées par la revue L'Année dominicaine. L'afflux des demandes de prédication et les besoins d'argent, occasionnés par les fondations et le déséquilibre entre le nombre de frères étudiants et novices et celui des pères en activité apostolique, expliquent cette activité.

9 . Le P. Alexandre-Vincent Jandel, né le 18 juillet 1810 à Nancy, prêtre de ce diocèse en 1834, était entré dans l'Ordre en 1841, devenant ainsi l'un des premiers compagnons de Lacordaire dans la restauration de l'Ordre en France. Nommé vicaire général de l'Ordre en 1850 par décret du pape, puis maître général en 1855, il fut confirmé dans cette fonction par le vote d'un chapitre général qui fut finalement convoqué en 1862. Il mourut le 13 décembre 1872. Très attentif à ce qui se passait dans les provinces françaises, il a toujours soutenu la fondation de Béthanie, malgré l'opposition de plus en plus nette de la plupart des frères contre le P. Lataste. Cinq lettres du serviteur de Dieu au P. Jandel ont été conservées. (Orig. A.B.).

10 . L'imminence de la séparation des deux provinces et le choix qu'il a fait de la province de France l'incitent à refuser la charge de sous-prieur de Saint-Maximin, à laquelle il est élu en juillet 1865.

11 . Lettre 432, du 29 juillet 1865, au P. Nespoulous, reproduite intégralement p. 207. On lit également dans la lettre 439, du 12 octobre 1865, au P. Lévy, reproduite intégralement p. 240 : « Je désire ardemment la prospérité spirituelle de notre Ordre, et le perfectionnement de chacun de ses membres, à commencer par moi, mais il répugne à ma conscience sous prétexte de vouloir faire mieux, de me séparer de nos vieux Pères, comme de branches mortes ou de membres gangrenés, eux qui se sont épuisés pour nous jusqu'à ce jour, à qui je dois, en définitive, après Dieu, mon accès et ma formation dans la vie religieuse, et qui, s'ils ont des imperfections, ne les ont contractées qu'à notre service. Je me suis souvenu de la parole du P. Lacordaire trop oubliée souvent : "Avant d'être un fervent religieux, il faut être un parfait honnête homme ; impossible d'être vraiment l'un sans l'autre." Or, me dis-je, il répugne à mon honneur d'homme de me séparer de mes Pères dans les circonstances telles qu'on les a faites, j'y resterai. Je me suis prononcé (le premier de tous, je crois, parce qu'il le fallait ou partir) pour la province de France.» ( Orig. A.B.).

12 . Le socius du prieur est un frère élu par la communauté pour accompagner le père prieur au chapitre provincial et y faire entendre la voix des frères. Cette élection ne figure pas sur le registre du chapitre de Bordeaux, muet du 26 novembre 1863 au 3 août 1866, mais le P. Lataste appose sa signature sur les actes officiels du chapitre provincial au titre de socius.

13 . Sermon 188 reproduit intégralement p. 199 (Orig.A.B.). Pour être exact, il ne prêche pas pour la fête de sainte Marie-Madeleine : sa dévotion lui fait aborder le sujet le lendemain, 23 juillet, parce que le dimanche lui donne l'occasion de prêcher.

14 . Sermons 189-192. (Orig. A.B.).

15 . Reproduit intégralement p. 209. (Orig. A.B.).

16 . « Mémoire sur le rétablissement de l'ordre des Frères prêcheurs », publié dans Mémoire dominicaine, 4. Ed. du Cerf, 1994.

17 . Edition originale dans b. bonvin, Lacordaire-Jandel, Paris, Ed.du Cerf, 1990.

18 . Sermons 193-198. Le sermon 193, qui fait allusion à l'enfance du serviteur de Dieu à Loupiac et à la première retraite de Cadillac, est reproduit intégralement p. 31. (Orig. A.B.).

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