Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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La publication des « Réhabilitées ».

Le 1er mars, le serviteur de Dieu croyant désormais mûr son projet, écrit au maître général de l'Ordre, le P. Jandel16 pour lui demander son approbation à propos de la publication d'une brochure intitulée les Réhabilitées, pour laquelle l'imprimatur déjà été accordé par le provincial, le P. Minjard. Cette approbation lui est accordée ; toutefois le P. Jandel, ne lui cache pas les difficultés qu'une telle fondation va rencontrer, et lui recommande d'adopter les constitutions d'une congrégation existant déjà, pour faciliter l'approbation de la fondation par le Saint-Siège. Au même moment, le P. Lataste adresse à des évêques une première version de sa brochure, revêtue de l'imprimatur, pour recevoir leur approbation.

Sur le plan spirituel, il est important de souligner que le serviteur de Dieu expédie les premiers exemplaires de sa brochure17 le 19 mars 1866, fête de saint Joseph. En le faisant, il fait un vœu en faveur de saint Joseph : si celui-ci mène à bonne fin la fondation de Béthanie dans les deux ans, le P. Lataste s'engage à essayer d'obtenir que son nom figure au canon de la messe et que l'Eglise lui fasse une messe propre18. Quelques années plus tard, un autre vœu à saint Joseph manifestera à nouveau la dévotion du serviteur de Dieu à ce saint et son engagement personnel dans la fondation de Béthanie. Dans les semaines qui suivent, le P. Lataste reçoit des lettres d'encouragement des évêques et du P. Saudreau, qui lui annonce qu'il va sans doute lui envoyer deux religieuses qui seraient susceptibles de participer à la fondation. En outre, il fait fortuitement la connaissance, dans un train19, de la vicomtesse Foullon de Doué qui deviendra une importante bienfaitrice de Béthanie en finançant l'achat de la première maison.

Au mois de mai, Les Réhabilitées sont livrées au public, précédées d'une copie des lettres d'encouragement de neuf évêques20 et de celle du P. Jandel, et d'un avant-propos de l'auteur qui précise bien, à la demande de ses supérieurs, qu'il accompagne une fondation bien distincte de la province de France21. Cette brochure de 76 pages est un appel adressé par le P. Lataste à ses concitoyens, selon une méthode qui rappelle celle de Lacordaire publiant son Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des frères prêcheurs. L'auteur ne cherche pas seulement à récolter des fonds pour sa fondation - pourquoi aurait-il éprouvé alors le besoin de diffuser sa brochure auprès de tous les députés et de tous les évêques de France ? Il cherche à alerter ses concitoyens sur le drame que vivent les détenues en sortant de prison, et sur la responsabilité que porte la société dans le processus qui aboutit à la récidive. Enfermées dans le mépris public, des femmes qui ont connu la prison se heurtent à d'immenses difficultés pour trouver un travail et un logement, même si elles souhaitent de tout leur cœur vivre désormais dans la vertu. Cette plaie vive que porte la société ne peut être traitée uniquement par l'ouverture de maisons de refuge, car ces maisons imposent une sévère pénitence à leurs pensionnaires et toutes les anciennes détenues, affaiblies par de longues années de travaux forcés, ne sont pas prêtes à une telle vie. On constate dans ce texte l'évolution de la réflexion du P. Lataste depuis ses rencontres inoubliables avec les détenues de Cadillac. Il est désormais convaincu que la source d'une réinsertion des anciennes condamnées dans la société est bien la réhabilitation, que le système pénal présentait comme la conséquence, comme le couronnement de cette réintégration. Comment imaginer une telle réintégration, si personne ne fait confiance, si l'ancienne détenue reste marquée par le déshonneur de sa condamnation.

La fondation de Béthanie, qui est décrite dans Les Réhabilitées comme une façon de sauver les anciennes détenues qui souhaitent entrer dans la vie religieuse, est présentée comme un geste véritablement prophétique. Le P. Lataste est convaincu que sa fondation ne touchera qu'un petit nombre de détenues, un nombre dérisoire par rapport à la population carcérale. Mais son objectif est de manifester dans l'Eglise et donc dans la société que ces femmes sont réhabilitées pleinement aux yeux de Dieu. Si elles sont assez dignes pour être acceptées dans la forme de vie considérée alors comme la plus digne d'honneur (la vie religieuse) pourquoi les traiter comme des « filles perdues » selon l'expression de l'époque, pourquoi leur refuser systématiquement logement et travail honnête lorsqu'on sait d'où elles viennent ?

Soucieux d'agir sur l'opinion publique, le P. Lataste utilise les mêmes moyens que Lacordaire. Il s'appuie sur les thèmes marquants du moment, en particulier la réhabilitation, qui était particulièrement d'actualité depuis la publication récente des Misérables de Victor Hugo ; il cite abondamment le P. Lacordaire, dont l'aura restait vive dans la société française quelques années après sa mort. Le P. Lataste cherche à faire connaître son Œuvre, et par là à sensibiliser l'opinion publique à l'égard des détenues : il envoie sa brochure à de nombreux journalistes et vérifie que ceux-ci publient des comptes-rendus dans leurs journaux22.


16 . Notice biographique sur le père Jandel, voir en note, p. 185.

17 . « Quelques notes sur l'origine de la maison de Béthanie », (Orig. A.B.).

18 . Chronique de Béthanie, notes du P. Lataste au 19 mars 1866 (Summ. Num. III , p. 82, § 121-122 ; Orig. A.B.).

19 . Le P. Lataste fait un voyage en Lorraine pour étudier la possibilité d'une fondation dans cette région en avril 1866 (lettre 437 du 23 avril 1866 au P. Saudreau ; Orig. A.B.). C'est au retour de ce voyage qu'il fait la connaissance de Mme Foullon de Doué dans un train (voir Mercier, p. 211-214). Voir aussi Chronique, Summ. Num. III, p. 82, § 124 ( Orig. A.B.).

20 . Il faut noter la présence, parmi ces évêques, du cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, qui apporte un chaleureux encouragement à la fondation qu'il avait refusée un an plus tôt dans son diocèse.

21 . Ce texte figure p. 291, en tête de la reproduction intégrale des Réhabilitées (Orig. A.B.).

22 . Un carnet d'adresses autographe du P. Lataste, conservé aux archives de Béthanie, contient une page d'adresses de journaux dont certains sont marqués d'une croix. L'étude systématique de ces revues a permis de montrer que tous les journaux marqués d'une croix ont publié un article sur les Réhabilitées, et que les autres sont restés silencieux : une preuve de l'attention que portait le serviteur de Dieu à la réception de sa publication dans l'opinion publique. Voir le sommaire de ces articles de presse, p. 329.

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