Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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La vocation de M. Henri-Dominique.

ur Bernardine.

Anne-Victorine Berthier est née à Tours le 17 juillet 1822. Elle est entrée chez les sœurs de la Présentation de Tours23 à l'âge de vingt et un ans, sous le nom de sœur Bernardine. Les diverses charges qu'elle a reçues durant les vingt-deux années passées dans cette congrégation ont certainement contribué à former en elle les vertus nécessaires à l'œuvre qui l'attendait à Béthanie. Sa forte personnalité a rapidement attiré l'attention de ses supérieures qui lui ont confié des responsabilités importantes. En 1845, elle est envoyée dans une école tenue par la congrégation à Saint-Fargeau (Yonne), puis, en 1849, soit six ans après son entrée dans la congrégation, elle fonde une maison d'œuvres à Auxerre, qui comprend un orphelinat, une crèche, un ouvroir et un asile. Lors de son séjour dans cette ville, elle est très marquée par l'aide qu'elle a pu apporter à une jeune femme « bohémienne » au jugement de laquelle elle avait assisté. Malgré son désir d'une vie plus contemplative et son rêve d'une congrégation vouée au service des criminelles repentantes, il lui est demandé en 1854 de prendre la responsabilité d'un pensionnat qui se trouvait en difficulté, à Bourret (diocèse de Montauban). C'est là, alors qu'elle demandait instamment à ses supérieurs et à son directeur spirituel, le P. Saudreau o.p., de la décharger de cette responsabilité, qu'elle a eu l'occasion de recevoir au parloir, en 1865, la femme du directeur de la centrale de Cadillac, qui lui raconte l'influence surprenante de la prédication du P. Lataste sur les détenues, et son projet de fondation.

    Au cours de la conversation, la visiteuse aborda un sujet très propre à intéresser une âme comme celle de la supérieure et lui apprit qu'un religieux dominicain, après avoir prêché avec fruit une retraite dans cette maison, avait conçu le dessein de fonder un foyer en faveur des libérées de justice converties, une œuvre que beaucoup de personnes estimaient extraordinaire...

    En entendant cet exposé, M. Bernardine ne put dissimuler son trouble : elle était devenue extrêmement pâle au point que l'introductrice dit à la femme du directeur : « Assez, assez, ne parlez plus de cela devant la Mère, elle souffre tant déjà, que votre récit va la gagner tout à fait à cette Œuvre24. »

ur Bernardine écrivit immédiatement au P. Saudreau, alors prieur à Toulouse, pour lui relater le fait et lui dire combien elle était attirée par cette nouvelle œuvre. Le P. Saudreau lui conseilla de ne pas renouveler ses vœux : les religieuses de la Présentation ne prononçaient alors que des vœux annuels, le 21 novembre. C'est ainsi que, sur les conseils du P. Saudreau, sœur Bernardine et une autre sœur plus jeune, sœur Albéric, quittent la Présentation et se rendent, au mois de février 1866, chez les dominicaines enseignantes cloîtrées de Sète (Hérault). Elles reçoivent l'habit dominicain le jour même de leur arrivée25 ; sœur Bernardine devient M. Henri-Dominique ; sœur Albéric sœur Marguerite-Marie. Le père Saudreau les destine à l'œuvre des Réhabilitées, mais, à cette date, le P. Lataste n'est au courant de rien26.

M. Henri-Dominique.

C'est à Flavigny, le 8 mai 1866, que se produisit la rencontre, décisive pour la fondation, de M. Henri-Dominique et du P. Lataste27. Elle croyait rejoindre une communauté de sœurs dévouées au service d'anciennes détenues : elle découvre, en arrivant que la fondation n'est pas encore faite, que seules deux aspirantes commencent une formation à Nancy chez les dominicaines dans ce but, et qu'il ne s'agit pas de s'occuper de détenues, mais de vivre avec elles au point d'être éventuellement prise pour l'une d'elles. Le choc est rude, mais au cours d'une retraite vécue dans le silence et la prière, sous la direction du P. Lataste, M. Henri-Dominique accepte de porter le poids de la fondation. C'est le début d'une collaboration étroite entre le prédicateur et la fondatrice. Celle-ci fait dès le début preuve d'une confiance totale dans ce religieux de dix ans son cadet. Durant les deux ans et demi que va durer leur collaboration, une intense activité épistolaire28 manifestera le souci des deux fondateurs de travailler en profonde communion, malgré quelques divergences de vues. M. Henri-Dominique entre immédiatement dans une relation de confiance envers le serviteur de Dieu29, non seulement pour la fondation, mais aussi pour elle-même, puisqu'elle le choisit comme directeur spirituel. A la fin du mois de mai, M. Henri-Dominique est envoyée à Nancy30 pour attendre le moment favorable à la fondation.

A son arrivée, la supérieure de Nancy fait valoir l'irrégularité de sa prise d'habit dominicain à Sète et lui refuse pour cette raison l'entrée dans la communauté. La supérieure de Sète avait en effet donné l'habit dominicain à M. Henri-Dominique sans postulat préalable et sans tenir compte du fait que M. Henri-Dominique n'avait jamais manifesté l'intention de s'établir dans cette communauté. Si sa sortie de la congrégation de Tours s'était faite de manière régulière, par non-renouvellement de vœux annuels, sa situation en ce mois de juin 1866 était plus compliquée : elle portait l'habit de l'Ordre après l'avoir reçu de manière illégitime et sans être liée par des vœux. Plusieurs échanges de correspondance entre le serviteur de Dieu, la M. Henri-Dominique et les supérieurs de Nancy montrent comment les uns et les autres cherchent à régulariser la situation. Le P. Lataste souhaite que l'on s'adresse à l'évêque de Nancy, mais le P.Hue hésite à le faire car il le sait très exigeant sur les questions canoniques. On conseille plutôt au P. Lataste de s'adresser à l'ordinaire du lieu de fondation dès que celui-ci sera connu. Le P. Lataste se range à cet avis et invite sa dirigée à la confiance31, et manifeste une grande espérance dans cette situation : « Vous n'avez été coupable en rien : il est donc hors de doute que toutes les dispenses s'obtiendront32. »

Durant cette même période, un autre problème surgit : la congrégation de la Présentation de Tours manifeste son mécontentement d'avoir vu s'éloigner un sujet de l'envergure de M. Henri-Dominique. Le P. Lataste adresse le 10 juin une lettre à la supérieure générale33 pour lui proposer la réintégration de ces sœurs dans la congrégation. Il insiste sur le fait que les sœurs et le P. Saudreau ont pris leurs décisions en conscience, sans que lui-même ne soit mêlé en quoi que ce soit à ces démarches. Le P. Saudreau prend rapidement position sur le caractère licite de la prise d'habit de Sète34, et la supérieure générale de Tours exprime son pardon :

    Nous leur pardonnons de bon cœur, assurément, et désirons le bien de leur âme. Elles font maintenant partie de votre ordre, elle ne sont plus sous ma dépendance. Vous avez le droit de leur confier telle mission que vous jugerez convenable. Puissent-elles répondre à vos desseins et procurer la gloire du bon Dieu. Je m'en réjouirai bien sincèrement35.

Cet imbroglio trouvera son dénouement dans l'autorisation qu'accordera36 le cardinal Mathieu au P. Lataste de recevoir la profession de M. Henri-Dominique, le 20 novembre 1866.


23 . Congrégation des soeurs de charité de la Présentation de la sainte Vierge, fondée en 1696 par la bienheureuse Marie Poussepin.

24 . Mgr altmayer o. p., « Vie de la révérende M. Henri-Dominique, fondatrice et prieure générale de la congrégation dominicaine de Sainte Marie-Madeleine, dite de Béthanie » inédit inachevé, Orig. A.B. Voir sur ce sujet la « Chronique de Béthanie » rédigée par le P. Lataste pour la période précédant la fondation, Summ. Num. III, p. 83, § 126.

25 . Actes capitulaires du monastère de Sainte-Marie-des-Anges de Sète, 14 février 1866.

26 . Lettre 341, du 10 juin 1866, à la supérieure de la Présentation de Tour. (Orig. A.B.).

27 . Sur cette rencontre et la retraite de M. Henri-Dominique, voir la « Chronique de Béthanie », Summ. Num. III, p. 83, § 126-128 (Orig. A.B.).

28 . Deux cents lettres de M. Henri-Dominique au P. Lataste et cent soixante-six du P. Lataste à M. Henri-Dominique, ont été conservées, soit une moyenne de deux par semaine durant les périodes où le P. Lataste n'était pas à Béthanie (Orig. A.B.).

29 . La naissance de cette confiance mutuelle a sans doute été aidée par les lettres envoyées par le P. Saudreau, pour recommander M. Henri-Dominique au P. Lataste et le P. Lataste à M. Henri-Dominique. (Orig. A.B.).

30 . Le 1er juin 1866, (voir la Chronique, Summ. Num. III, p. 84, § 128-129, et la lettre du 1er juin 1866 de M. Henri-Dominique au P. Lataste, (Orig. A.B.). La soeur Marguerite-Marie, estimée moins solide par le P. Lataste avait été rapidement envoyée dans sa famille pour attendre la fondation. Elle rejoindra M. Henri-Dominique au mois d'août, après l'achat de la maison de Frasnes.

31 . L'abondante correspondance échangée entre le P. Lataste et Nancy durant la première quinzaine du mois de juin 1866 manifeste le souci des différents partenaires de cette affaire de trouver une solution juste sur le plan canonique sans pour autant faire peser de risque sur la fondation. Le serviteur de Dieu écrit également au P. Saudreau pour lui demander s'il a déjà fait lui-même des démarches pour régulariser la situation (lettre non conservée, mais le serviteur de Dieu informe M. Henri-Dominique, le 3 juin 1866, lettre 76, de cette démarche, et le P. Saudreau rassure M. Henri-Dominique par sa lettre du 18 juillet 1866, lettre 24 ; Orig. A.B.).

32 . Lettre 76 du 3 juin 1866 à M. Henri-Dominique. (Orig. A.B.).

33 . Voir le texte intégral de cette lettre p. 354. ( Orig. A.B.).

34 . Lettre du P. Saudreau, du 18 juillet 1866, à M. Henri-Dominique, reproduite intégralement p. 361 (Orig. A.B.).

35 . Extrait d'une lettre de M. du Calvaire, supérieure générale de la Présentation de Tours, transcrite par le P. Lataste dans la lettre 82 du 20 juin 1866 à M. Henri-Dominique. ( Orig. A.B.).

36 . Autorisation donnée au cours de l'audience accordée par le cardinal à M. Henri-Dominique, le 16 novembre 1866 ( Chronique, Sum. Num. III, p. 101, § 191 ; Orig. A.B.).

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