Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

Page précédenteSommairePage suivante

Documents

Document 1. Les Réhabilitées, Paris, Poussielgue, 1866 (texte intégral).

La brochure Les Réhabilitées, envoyée aux évêques et à quelques frères dominicains en mars 1866, publiée à 6.000 exemplaires au mois de mai de la même année, est le texte par lequel le serviteur de Dieu a cherché à agir sur l'opinion publique à propos du drame vécu par les femmes qui sortent de prison. Il ne s'agit pas seulement d'une brochure destinée à recueillir des dons pour la fondation de Béthanie, mais d'un appel à l'opinion publique pour que la société prenne conscience de la part de responsabilité qu'elle porte dans le processus de récidive, tant qu'elle fait de la réhabilitation le couronnement de la réinsertion sociale au lieu d'en être la source. Le texte, après une brève introduction, se divise en deux grands chapitres : « La plaie à guérir » et « Le seul remède ».

En tête de l'édition publique de mai 1866, le serviteur de Dieu a fait figurer le texte d'un certain nombre de lettres reçues à la suite de son premier envoi.

Approbations de l'Ordre

Lu et approuvé,

A Flavigny, le 5 février 1866
Fr. Aug. Martin des Frères prêcheurs,
Maître en théologie.

A Paris, le 10 février 1866.
Fr. J. M. Louis Monsabré
des Frères prêcheurs.
Imprimatur :

Fr. R. C. Minjard
des Frères prêcheurs
Provincial de la Province de France.

Lettre du Maître de l'Ordre :

Rome, le 7 avril 1866.

Mon Révérend Père,

J'ai reçu votre envoi la semaine dernière, et aussitôt après les solennités de Pâques je me suis empressé de prendre connaissance de votre brochure. Je l'ai lue avec un grand intérêt et la présenterai volontiers au Saint-Père. Je ne me dissimule pas que votre projet offre de nombreuses difficultés, mais enfin l'Œuvre en soi n'a rien que possible, et comme elle est toute inspirée par un profond sentiment de foi et de charité, nous devons espérer que Dieu la bénira.

Comme la collecte que vous désirez faire n'est pas au profit de l'Ordre, je vous autorise à répandre votre brochure, et à recevoir les dons qu'elle provoquera, dans toute l'étendue de la France.

Adieu, mon Révérend Père, je vous bénis en N. S. et vous demande vos prières.
Fr. A.- V. JANDEL,
Maître général de l'ordre des Frères prêcheurs.

APPROBATIONS DE NOS SEIGNEURS LES EVEQUES163.

Evêché de Nancy et de Toul Nancy, le 21 mars 1866.

Evêché du Puy, Le Puy, le 23 mars 1866.

Archevêché d'Aix, Arles et Embrun, Aix, le 23 mars 1866.

Evêché de Montpellier, 27 mars 1866.

Evêché de Saint-Brieuc et Tréguier, Saint-Brieuc, le 31 mars 1866.

Evêché de Luçon, Luçon, le 3 avril 1866.

Evêché de Mende, Mende, le 18 avril 1866.

Evêché de Valence, Valence, le 28 avril 1866.

Les réhabilitées 164

[IX] Quelques mots de préambule 165.

Je dois le déclarer en commençant : l'Œuvre des Réhabilitées n'est pas l'œuvre de notre Ordre, ni de notre povince, ni même, à proprement parler, mon œuvre personnelle.

Pourquoi donc cette brochure ?

Ceux qui ont étudié de près la situation précaire des Ordres Religieux en France, et comment ils ont peine à se suffire à eux-mêmes, nos amis, entre autres, qui connaissent plus particulièrement nos nécessités présentes, vont s'étonner de me voir prendre la parole et tendre la main en faveur d'une œuvre qui n'est point la nôtre. N'eût-il pas mieux valu l'abandonner à elle-même, ou du [X] moins, avant de lui venir en aide, commencer par nous placer nous-mêmes hors du besoin.

Je ne l'ai pas pensé.

Je crois à une providence toute particulière pour les ordres religieux. Au siècle dernier, ils étaient riches et puissants, ils sont tombés ; à notre époque, ils sont pauvres et délaissés, et, grâces à Dieu et aux âmes que Dieu inspire, ils parviennent à se suffire cependant et à se multiplier. L'Eglise de Jésus Christ n'est pas régie par les lois vulgaires : tous les siècles l'ont expérimenté.

Je crois aussi à cette promesse évangélique : « Donnez et il vous sera donné. On versera dans vos mains à bonne et pleine mesure, à mesure pressée et débordant de toute part ; car la mesure d ontvous vous serez servi pour les autres sera celle-là même dont on usera envers vous 166 » Dieu le sait bien, ce n'est pas l'espoir de cette promesse qui me guide ; mais j'y compte pourtant, et je la rappelle pour expliquer ma démarche et rassurer nos amis.

J'ai donc voulu - et mes supérieurs m'y ont autorisé - j'ai voulu m'employer de toutes mes forces, malgré nos propres nécessités, à ce qu'il soit pourvu aux nécessités des autres. Après tout, cette œuvre n'est pas notre œuvre, c'est vrai ; mais puisqu'il a plu à Dieu de m'initier un des premiers à la pensée de cette œuvre, en me dévoilant dans ces âmes de réhabilitées des merveilles de grâce que je ne soupçonnais même pas ; puisqu'en diverses occasions et de différentes manières Dieu m'a clairement montré l'opportunité, l'urgence même de cette fondation, pourquoi garderais-je le silence ? « Il est bon de taire le secret du roi ; mais les œuvres de Dieu, il convient de les dire et de les publier 167. »

O Œuvre bien aimée, Œuvre tombée du cœur de Dieu ! Comme Pierre qui avait tout quitté pour Jésus Christ, moi aussi je puis le dire : « Je n'ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne : Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche 168. » Encouragé par d'augustes approbations, je veux prendre en main ta cause ; les coups dont tu seras menacée... je présenterai ma poitrine et je les porterai. Je ne puis employer à ton service qu'une plume malhabile, inconnue ; mais la voix d'un prêtre est toujours écoutée, quand elle plaide pour le bien ! Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi donc et marche ! Prends ta place au soleil de la vie ; Dieu te bénit et tu vivras !

Les Réhabilitées

A mes concitoyens169

Celui qui vous parle est un inconnu ; mais ce qu'il veut vous dire vous touche de près ; car rien de grand et de généreux ne doit rester étranger au cœur de la France, surtout quand il s'agit de ses enfants et de ses enfants les plus délaissés.

Certes, s'il est une gloire qu'on ne peut refuser à notre siècle et à notre pays, c'est celle d'avoir été bienfaisants. On peut leur reprocher bien des choses, peut-être, mais non pas d'avoir méconnu les droits de l'infortune. Au lieu que, dans les sociétés antiques, le pauvre, le faible, les [2] malheureux de toutes sortes étaient méprisés, opprimés souvent ; aujourd'hui chacun veut leur tendre la main. Depuis que l'Eglise du Christ, marchant sur les pas de son Chef, s'est déclarée hautement leur protectrice et leur mère, toutes les sectes et tous les partis se sont efforcés d'imiter son exemple ; nul ne veut rester en arrière ; nul surtout ne veut paraître en retard sur ce point. La philanthropie et la fraternité civique ont arboré partout leur drapeau, depuis que la charité chrétienne a fait admirer et respecter le sien sur toutes les plages et sous tous les soleils. Notre siècle (nul ne songera seulement à le contester) notre siècle est le siècle de la bienfaisance ; et par tout ce qu'il fait, par tout ce que nous voyons autour de nous, il montre assez qu'il est tourmenté du besoin de remédier à tous les maux.

Que lui reste-t-il à faire ?

A voir le nombre considérable d'œuvres de charité établies en France, à voir tant de crèches et d'orphelinats pour les enfants, d'asiles pour les vieillards, d'hôpitaux pour les malades et les convalescents, de bureaux de charité pour secourir l'indigence, de sociétés de prévoyance et de secours pour la prévenir, d'ouvroirs et d'ateliers de persévérance pour les jeunes filles exposées aux dangers du monde, de miséricordes et de refuges pour les femmes repenties, on croirait volontiers que la charité publique et privée ont épuisé toutes les infortunes et toutes les nécessités, et qu'il ne reste plus rien à faire désormais que soutenir et développer les œuvres déjà existantes.

Il n'en est rien cependant170.

Je sais une plaie saignante de la société, et celle-là, nulle main pour la panser, nul cœur pour lui verser un baume [3] efficace. Tous les ans les portes des grandes prisons s'ouvrent pour livrer passage à de pauvres créatures au front humilié et flétri171. Ces femmes, elles ont failli autrefois ; la justice les a frappées d'un arrêt mérité ; mais ramenées au devoir par la souffrance et l'expiation, la justice ne les a pas relevées comme elles le méritaient. Elles ont souffert dix ans, vingt ans peut-être ; elles ont rudement expié leurs fautes ; et pourtant au sortir des cachots, elles ne rapportent dans le commerce des hommes qu'un nom à jamais déshonoré. Pauvres femmes !..

Ah ! Frères, connaissiez-vous cette misère-là ? Y aviez-vous songé quelquefois, et qu'a-t-on fait pour y porter remède ?

Un pauvre prêtre a cru que le moment était venu de combler cette lacune.

Il a pensé qu'il était temps de rendre à leur front la couronne tombée. - Les recueillir en une société d'âmes sans tache, vouées à Dieu, qui les prenant par la main comme des sœurs, et par des ascensions successives, les élevant à leur niveau, les confondraient dans leurs rangs, les abriteraient de leur pureté, partageraient avec elles leur nom, leur habit, leurs vœux, toute leur vie ; de telle sorte que nul regard humain ne puisse plus discerner désormais les anciennes pécheresses de celles qui n'ont pas péché ; - les réhabiliter ainsi à la face de la terre, comme elles le sont déjà à la face du ciel, par là les consoler des souffrances du passé et les sauver des périls imminents de l'avenir ; adoucir les jours de leur exil en cette vie qui passe, leur préparer la gloire et le bonheur qui ne finiront pas.

Voilà son projet, voilà son rêve. Si étonnant qu'il paraisse, [4] nous ne le croyons au-dessus ni des pensées, ni de la générosité de notre temps. Nous ne croyons pas avoir trop présumé de notre siècle, ni de vous, frères, en comptant que vos sympathies étaient d'avance tout acquises à cette grande œuvre. Nous venons hardiment soumettre à vos suffrages et recommander à votre cœur l'Œuvre des Réhabilitées ou la Maison de Béthanie ; et pour assurer auprès de vous le succès de notre démarche, nous n'avons qu'une chose à faire et nous ne ferons qu'une chose : vous faire toucher du doigt la plaie et vous indiquer le remède en vous conviant à la guérir.

Vous connaîtrez par là, et le but que nous voulons atteindre et les moyens de le réaliser.

[5] I

La plaie à guérir

Si jamais vous avez passé devant une maison centrale, en lisant sur la porte d'entrée, écrit en gros caractères : Maison de force et de correction, vous avez tressailli. « C'est une maison de travaux forcés pour les femmes » avez-vous pensé ; et je ne sais quel saisissement de dégoût et d'horreur est monté de votre cœur à vos lèvres : « Ce sont des criminelles172. »

Oui, toutes ces femmes ont été criminelles ; et vous jugez qu'elles le sont encore ; vous vous trompez.

Il en est - et plus qu'on ne le saurait croire - il en est que vous entoureriez de respect, que vous estimeriez des âmes d'élite et des saintes aujourd'hui, si, comme d'autres, elles pouvaient couvrir d'un voile impénétrable les hontes de leur passé.

Oui, elles furent criminelles ; mais à quel âge ? mais comment ?

A l'âge de l'inexpérience et de la faiblesse ; à cet âge où [6] la jeune fille, dans la classe pauvre du moins, est livrée à des mains étrangères, sans soutien, sans conseil, alors qu'elle en aurait le plus pressant besoin, alors que tout lui est danger autour d'elle, et qu'elle est à elle-même son plus grand danger. Plusieurs ont été condamnées, n'ayant encore que seize à dix-sept ans173 !

Et quel est leur crime ?

Leur histoire est bien simple. Je parle ici d'une certaine catégorie de détenues, ordinairement la plus nombreuse, la plus intéressante, la plus capable d'un retour sérieux, la plus apte à remonter courageusement l'âpre sentier du devoir et de la vertu. Je le répète, leur histoire est bien simple. Prenez les feuilles publiques, vous en lirez de semblables tous les jours... Elles ont failli devant Dieu d'abord, puis devant les hommes. Elles ont été faibles ; puis d'entraînements en entraînements, elles sont tombées dans le crime, d'autant plus infailliblement quelquefois qu'elles avaient reçu une âme plus ardente et plus généreuse, et qu'elles étaient autrefois plus vertueuses. Elles ont voulu cacher aux hommes, à tout prix, ce qu'elles ne pouvaient cacher à Dieu ; elles ont fait disparaître, elles ont détruit, à peine nés, les fruits malheureux de leur faiblesse174 !..

Quel crime !.. Il est vrai ; mais qui pourra dire et qui saura jamais tout ce que l'on a mis en œuvre souvent pour exploiter leur crédulité, égarer leur inexpérience, ébranler leur foi en la justice de Dieu, étouffer les cris importuns de leur conscience révoltée ? Quelles séductions d'abord, puis quels délaissements elles ont essuyés ! Ah ! même entre les femmes les plus vertueuses, combien peut-être, à leur place, n'eussent pas fait autrement !..

[7] Elles ont failli, c'est vrai ; elles ont été dès lors justement punies, c'est bien vrai ! mais qui pourra dire et qui saura jamais combien de temps elles ont lutté avant de faillir ? Combien de fois, après être tombées, elles ont fait effort pour se relever et s'arracher enfin à l'horrible étreinte du vice ? Et elles ne l'ont pas pu ! Et on les en a détournées ; on les a retenues ; on les a ressaisies souvent par ruse ou par violence presque, au moment où elles allaient échapper !

S'il faut un témoignage à l'appui de mes paroles, permettez-moi de vous citer un orateur que vous ne récuserez pas sans doute, car il connaissait son siècle pour avoir vécu de sa vie et l'avoir longtemps observé de près. Voici l'histoire de toutes ces malheureuses âmes, disait le P. Lacordaire : « Un jeune homme est illustre de sa naissance ; il est riche ; il est beau, il est lettré ; il a les quatre ou cinq dons qui donnent une puissance irrésistible : la magie de la jeunesse, de la beauté, de la richesse, de la naissance et de la distinction d'esprit. Quand on réunit ces quatre ou cinq choses, il n'est rien pour un quart d'heure qui ne nous cède. Eh bien ! cet enfant illustre et surchargé de grâces, il s'ennuie ! il ne sait que faire de sa personne ; Dieu et le monde l'ont tellement comblé que la vie lui est à charge. Il promène autour de lui, dans le monde, ses superbes dédains. Il avise dans les rangs inférieurs des âmes qui n'ont rien, qui vivent de leur travail, et il se fait une sorte de drame du plaisir de perdre ces créatures presque dénuées et qui vivent pieusement sous l'œil de Dieu, séparées de leurs familles et gagnant à peine leur pain de chaque jour. Le misérable touche à ces âmes et leur donne le [8] coup que l'on donne à la fleur et qui la fait pencher pour ne se relever jamais. Et puis ensuite, ce drame d'un instant consommé, le lendemain en s'éveillant il regarde ; il a oublié ! Il ne retrouve que lui-même, jeune, beau, riche, honoré et aimé ; il est prêt, le soir à recommencer ce qu'il a fait la veille, et prêt encore à oublier tous ces crimes qui enchaînent ses jours les uns aux autres175 ! »

Lisait-il assez dans le cœur de l'homme, et nul ne pourra-t-il se reconnaître à ce tableau ?

Et vous, ô femmes vertueuses qui lisez ces lignes, vous qui avez aussi connu ces combats et ces séductions peut-être, vous qui, mieux gardées ou mieux soutenues, avez été plus heureuses dans la lutte, mais qui avez appris par cette lutte même combien faible est le cœur de la femme, en présence de ruses infernales et d'hypocrites protestations... Ah ! ne les méprisez pas sans retour. Ayez pitié d'elles ! Elles ne sont pas les seules coupables. Elles sont les seules punies, parce que la justice humaine ne peut juger que ce qui paraît, mais devant Dieu !.. Vous l'avez vu ; combien d'hommes jouissent librement de la vie, riches, heureux, honorés de leurs concitoyens et dignes de l'être aujourd'hui, et qui en remontant le cours inégal de leur existence, à tel angle de leur route, à tel détour du chemin de leur jeunesse, rencontreraient le secret perdu de tant de chutes inattendues, mystérieuses, qui ont précipité des jeunes filles, des enfants quelquefois aux pieds du juge, de la vertueuse paix du foyer [9] domestique dans les couloirs déshonorés de nos grandes prisons !

« Que celui qui se croit debout prenne garde de ne pas tomber », nous dit l'Apôtre176. A l'âme la plus sainte il ne faut qu'un faux pas pour entraîner une chute, et une chute suffit pour conduire au crime souvent. C'est qu'il est bien dur de supporter une honte publique, surtout quand on n'était pas encore fait à ce poids !

Les personnes déjà perverties ne reculent pas d'ordinaire devant le déshonneur : mais celles que jusque-là on croyait vertueuses et pures, quel courage il leur faut pour s'y résigner ! C'est alors que leur tête s'exalte et qu'elles en viennent au crime. Je n'oublierai jamais ce que me disait l'une d'elles : « J'avais vingt-cinq ans déjà ; j'étais le modèle de la paroisse : tout le monde m'estimait et m'aimait ; et voilà que je suis tombée ; ma mère elle-même n'en soupçonnait rien. On m'avait promis mariage et l'on m'a abandonnée. Le moment terrible arrivé, je n'ai pu supporter devant mes regards cette preuve irrécusable de mon déshonneur, je l'ai étouffé... Et me voilà ici ; et je ne puis le croire ! Et bien souvent, la nuit, le jour, dans mon sommeil, dans mes repas, dans mes prières, - est-ce bien toi, me dis-je, toi ici ? - Et je pleure ; et je crois rêver. D'autres fois je me surprends m'arrêtant dans mon travail pour me dire les mêmes choses. Et alors une voix intérieure me crie : - Ce n'est que trop vrai ! mais hâte-toi ; reprends le travail bien vite ; car si ta tâche n'est pas achevée ce soir, tu le sais ? le cachot t'attend ! - Et je me hâte pour [10] regagner le temps perdu ; et je pleure ; et je crois encore rêver : mais je vois bien enfin que je ne rêve pas. » - Pauvre femme !

Vous avez vu comment elles sont criminelles ; laissez-moi vous dire maintenant comment elles ne le sont plus.

Voici un seul trait entre beaucoup d'autres.

Une femme avait été condamnée pour tentative d'empoisonnement sur la personne de son mari177. Sa peine achevée, elle est rentrée au domicile conjugal.

Dernièrement le mari écrivait au digne aumônier qui se dévoue au salut et à la consolation de ces pauvres prisonnières :

« Monsieur l'Aumônier, êtes-vous le bon Dieu ? Je serais tenté de le croire, en voyant la transformation vraiment miraculeuse opérée sur ma femme par son séjour dans votre maison. J'ai attendu trois ans pour vous l'écrire, je ne voulais pas en croire mes yeux ; mais il faut bien que je me rende à l'évidence. Monsieur l'Aumônier, quand je vous l'ai envoyée, ma femme était un démon ; depuis que vous me l'avez rendue, c'est un ange. Pardonnez-moi de vous envoyer cette lettre toute souillée ; elle est souillée de mes larmes. »

Voilà ce que peut devenir même une empoisonneuse sous l'action combinée de la verge de Dieu qui châtie et de sa grâce qui console. « Votre verge et votre bâton eux-mêmes sont devenus ma consolation, Seigneur ! », disait autrefois [11] le prophète178. Que sera-ce donc des moins coupables ?

On ne saurait assez dire combien aujourd'hui elles sont différentes d'autrefois179. La nourriture sobre et saine pourtant, le travail incessant et forcé, le silence perpétuel, la discipline vigilante, de sévères châtiments infligés avec une justice impartiale et une sage discrétion, toutes ces choses aidées et adoucies par les consolations de la religion, les salutaires conseils du bon prêtre qui a accepté la délicate mission de les réconcilier à Dieu, les exemples de vertu que leur donnent continuellement tant de religieuses à la fois leurs maîtresses et leurs mères, toutes ces choses ont suffi à dompter et à assouplir les natures les plus rebelles, à mûrir celles qui n'étaient que légères et irréfléchies, à fixer ces imaginations vagabondes, à former enfin à des habitudes de régularité, de silence et de travail180, ces femmes accoutumées jusque-là à suivre tous leurs caprices, à se laisser entraîner au courant de tous leurs désirs. En bien des âmes la transformation a été complète et vraiment miraculeuse, comme l'exprimait en termes si touchants la lettre que je rapportais tout à l'heure. « O mon Père, j'ai été bien coupable, - j'ai bien offensé le bon Dieu, - j'ai commis de grands crimes » : tel est le premier cri qui s'échappe de leurs lèvres, dès qu'elles ont trouvé le cœur d'un prêtre. Car elles sentent toute leur faute aujourd'hui, mieux que jamais elles ne l'ont sentie. Ce qui leur semblait autrefois fautes légères, bien pardonnables à leur jeunesse, leur apparaît maintenant dans toute sa laideur. C'est un effet analogue à celui que doivent éprouver les âmes coupables quand, au sortir de cette vie, elles entrent au lieu de [12] l'expiation. Le bandeau tombe, leurs yeux se dessillent, la lumière se fait ; et avec la lumière se lève en elles un immense repentir. Mais chose admirable ! quand du récit de leur passé vous en arrivez à l'état présent de leur âme, vous ne les reconnaîtriez plus. A part quelques infractions plus ou moins graves au règlement de la prison, on ne découvrirait pas dans les plus petits replis de leur âme une seule faute sérieuse. Elles ont même une délicatesse de conscience qui ferait honneur à bien des âmes pieuses dans le monde et peut-être dans le cloître.

Je visitais dernièrement une de ces prisons. Je m'entretenais des détenues avec une religieuse qui, depuis de longues années déjà, passe ses jours et je dirai presque ses nuits, au milieu de ces malheureuses. « Il y a ici, me disait-elle, des âmes qui aiment Dieu de toutes leurs forces et qui ne seraient pas déplacées dans la communauté la plus régulière, parmi les religieuses les plus ferventes. » « Et combien en comptez-vous ? », lui dis-je, tout heureux de rencontrer un témoignage si complètement en harmonie avec mes plus secrètes convictions. « Combien en comptez-vous ? » « J'estime, dit la bonne sœur, qu'il y en a bien deux ou trois sur cent. » Le bon vieil aumônier s'était approché ; il entendit ces dernières paroles, et il se récria : « Vous vous trompez, ma sœur, répliqua-t-il avec vivacité, ce n'est pas deux ou trois qu'il faut dire, mais vingt ou trente sur cent qui aiment le bon Dieu de toute leur âme. » Et il avait raison. Mais la bonne sœur me parlait d'âmes exceptionnelles. Ils étaient d'accord sur le fond ; et je me réjouis de constater une fois de plus que tous ceux qui les approchent vraiment de près s'intéressent à ces âmes, les admirent et les aiment. Ce qui ne veut [13] pas dire qu'il n'y en ait beaucoup de rebelles à la grâce et d'incorrigibles.

Il est une chose qui, à mes yeux, atteste mieux encore chez elles une transformation radicale, c'est leur générosité à pardonner.

Ah ! pardonner n'est pas facile, surtout quand on a beaucoup et longtemps souffert. L'expérience l'a prouvé : pour avoir la force de pardonner, il faut être innocent, ou si l'on est coupable, avoir de sa faute un profond repentir. Les cœurs criminels ne pardonnent pas. Elles pardonnent, c'est qu'en réalité, elles ont cessé d'être criminelles.

Il n'en était pas ainsi d'abord ; aux premiers jours de leur réclusion elles avaient senti s'allumer aux bas-fonds de leur cœur une haine immense, implacable, telles qu'en engendrent d'ordinaire les amours coupables et déçus !.. Ah ! c'est qu'il en est envers qui l'on a eu bien des torts ; j'en ai dit quelques mots en commençant, mais je sais là-dessus des histoires lamentables, telles, du reste, que les gazettes des tribunaux181 nous en rapportent quelquefois : et les tribunaux ne savent pas tout ! Ils ne peuvent dire que ce qu'ils voient et ne voient que ce qui est bien évident ; mais ils ne pénètrent pas au fond des âmes... De pauvres jeunes filles lâchement et méchamment trompées, puis abandonnées, puis trahies et livrées à la justice par ceux-là mêmes qui avaient été les premiers auteurs de leur chute [14] et les instigateurs de leur crime ! Ce n'est pas tout : il en est qui ont vu leur lâche accusateur (leur séducteur autrefois) révéler contre elles des circonstances aggravantes, inconnues de la Justice ; quelquefois inventer d'atroces calomnies dans le but, sans doute, de se débarrasser plus sûrement de leur victime, et d'affranchir ainsi leur âme, s'il était possible, de ce remords vivant !.. J'ai vu, j'ai entendu ces choses ; et quand, ému moi-même de leur émotion, je n'osais qu'en tremblant les exhorter à tout oublier, à tout pardonner généreusement, j'entendais tomber de leurs lèvres cette parole vraiment héroïque : « O mon Père, je leur pardonne à tous, de tout mon cœur. J'ai trop besoin que le bon Dieu me pardonne ! » Et quand je les invitais à aller plus loin, à imiter le Sauveur qui avait prié lui-même pour ses bourreaux : « Je prie pour eux, me répondaient-elles, je prie pour leur conversion presque tous les jours. »

Pensez-vous que l'on ait quelque droit à être pardonnées, quand on sait pardonner soi-même si généreusement, en dépit de tant de souffrances ?.. Ah ! je l'ai souvent pensé : parmi ces âmes flétries, dégradées, en butte au mépris des hommes et rejetées de la société, il en est plus d'une que le monde ignore, mais que Dieu connaît ; plus d'une douée d'une nature vraiment grande et généreuse qui eût pu devenir une femme digne d'honneur et une chrétienne admirable, si elle n'eût été jetée dans une fausse voie par une éducation viciée, des conseils perfides ou des exemples corrupteurs !.. Rendues aujourd'hui par le malheur à leur noblesse et à leur pureté natives, elles n'ont pas cessé d'être un sujet d'opprobre aux yeux des hommes, que déjà, et depuis longtemps peut-être, devant Dieu et au regard des [15] anges, elles sont devenues un objet d'admiration, de respect et d'amour !

Ce qui montre bien encore que tout cela n'est pas hypocrisie chez ces femmes, que leur transformation, si étonnante qu'elle soit, est réelle et profonde en leur âme, c'est l'inconcevable résignation, je ne dis pas assez, c'est l'amour avec lequel elles portent le joug, si lourd cependant, de la prison. « Oh ! oui, mon Père », me disaient-elles (une année entre autres où j'étais allé leur prêcher une première retraite182), « oui, je suis bien malheureuse dans cette prison ; - c'est bien dur - j'ai bien souffert ; et pourtant, il ne se passe pas de jour que je ne remercie le bon Dieu de m'avoir conduite ici. Oh ! je me sens si heureuse depuis que j'aime le bon Dieu ! - je n'aurais jamais cru qu'on pût trouver tant de joie à l'aimer ! - je ne le connaissais pas autrefois ; - on m'avait dit ces choses, mais je ne les comprenais pas ; je n'y prenais pas garde. Oh ! si je l'avais connu comme je le connais aujourd'hui ! - je ne serais pas ici, bien sûr. » « Vous l'aimez donc bien aujourd'hui, pauvre enfant ? », leur disais-je. - « Oh ! oui, mon Père, de tout mon cœur », répondaient-elles, en appuyant de toutes leurs forces sur ces dernières paroles, comme un enfant qui appuie ses lèvres bien fort sur le front de sa mère pour lui mieux exprimer tout son amour ; et, disant cela, [16] elles pleuraient à chaudes larmes, et du milieu de leurs larmes, elles ne se lassaient pas de redire, et de redire encore : « Oh ! que je suis heureuse maintenant !.. que je suis heureuse ! » - « Vous ne l'offenserez donc plus, le bon Dieu ? » - « Non ; non, mon Père, c'est fini, pour la vie. Plutôt mourir mille fois »... Et elles disaient ces choses avec un accent de conviction qui faisait mal à qui savait ce qui les attend dans la vie... et néanmoins je les laissais dans cette heureuse illusion ; « mais que vont-elles devenir au sortir d'ici ? », me disais-je en les quittant chaque soir.

Oui, que vont-elles devenir183 ? - Parmi ces âmes si bien transformées, il en est peu, mais il en est qui sont condamnées à vie. Ce sont peut-être les mieux partagées. C'est ce que m'exprimait l'une d'elles : « Dans les premiers temps, disait-elle, j'ai eu bien des tentations de découragement, de suicide même. Depuis que je connais Dieu et que je l'aime, je me suis dit : Tu auras bien à souffrir toute la vie, mais après !... ici du moins, je suis assurée de ne pas me séparer du bon Dieu, tandis [17] que dans le monde, si j'y retournais, je m'y perdrais peut-être ! Ici, il faudrait bien le vouloir pour le faire. » Et je la confirmais dans cette pensée : « Vous êtes au purgatoire, lui disais-je ; au purgatoire on souffre, mais l'on espère et l'on aime ; et après le purgatoire, c'est le ciel ! »

Mais toutes n'en sont pas là. Il en est beaucoup d'autres qui dans quelques années, ou même dans quelques mois auront achevé leur peine. Où iront-elles ?..

Dans leur famille ? - Ce n'est pas possible, pour plusieurs du moins, je dirai même pour le plus grand nombre. Les unes n'en ont plus. - D'autres n'ont trouvé et ne trouveraient encore au foyer domestique qu'une école de corruption. - D'autres enfin appartiennent à d'honnêtes familles, il est vrai, mais elles ne pourraient reparaître sous le toit paternel sans raviver une blessure encore mal cicatrisée et apporter sur des fronts qui ne le méritent pas le stigmate de leur déshonneur. Elles ne peuvent s'y résoudre. Elles croiraient commettre un nouveau crime ; elles ne le veulent pas ; et dussent-elles périr de honte et de misère, elles n'y retourneront pas184.

Que vont-elles devenir ? Où aller ?

Deux voies se présentent à elles : le monde d'un côté, de l'autre les maisons de refuge ou de repentir. « Allez, leur dira-t-on, allez vous perdre parmi les flots de cette multitude qui remplit nos grandes cités ; ou bien prenez ce chemin, il vous conduit au repentir ; ou cet autre, il [18] mène au refuge ; vous êtes pieuse, vous pourrez y gémir sur vos péchés. »

Eh bien ! soit ! Elle a choisi le monde ; elle veut se cacher dans la foule. Qui songera à la repousser ?.. N'a-t-elle pas expié son crime ? N'a-t-elle pas reconquis assez chèrement son droit de cité parmi les hommes ? Ne pourra-t-elle pas vivre désormais humble et paisible au sein de la société, gagnant péniblement son pain à la sueur de son front, mais honnête, vertueuse, chrétienne, et rachetant peu à peu, à force de patience et à force de vertu, sa part à l'estime et à l'affection publiques ? - Qu'elle aille donc ! les voies lui sont ouvertes !.. Hélas, il n'en est pas ainsi. Quand une femme est tombée, si sa faute est patente, publique, affichée, devant le tribunaux surtout, c'est fini... C'est une fleur flétrie, elle ne se relèvera plus. Elle est femme, et l'honneur de la femme, c'est la fragilité même : le Christ seul, en posant son doigt sacré sur son front, pourrait lui rendre son honneur une fois perdu. Nul homme ne le pourra ; nul seulement n'en prendra souci. Elle a beau faire, sa tache est ineffaçable, car le monde ne sait pas oublier. Il ne le peut pas même. Eh ! sait-il, lui, si cette âme est revenue au bien ? Sait-il si sa conversion est sincère, si elle est durable surtout ?.. Peut-il lire au fond des consciences ? - Non ; cette femme a été criminelle, voilà ce qu'il sait bien. Qu'elle soit vertueuse aujourd'hui, il l'ignore ; il a tout au moins le droit d'en douter ; et la voix de ses intérêts, qui est toujours la mieux écoutée, lui demandera toujours de s'en tenir à ce qui est certain, de préférence à ce qui n'est que problématique encore, à ses yeux. [19] Une jeune détenue de la maison centrale de... était revenue à Dieu depuis bien des années ; les bonnes Religieuses l'avaient remarquée entre toutes ses compagnes. Sa piété paraissait sincère ; sa conduite était irréprochable. La voilà qui va rentrer dans le monde ; elle n'a que cent et quelques francs d'économie, mais sa santé est excellente. Faite à une vie sobre et réglée, avec des doigts accoutumés à un travail incessant, elle espère bien, et amplement, gagner son nécessaire. Elle loue donc une modeste chambre dans une de nos grandes villes, et se met en quête de travail. Nul ne consent à l'employer. Les lettres de recommandation ne lui manquent pas ; mais encore veut-on savoir à qui l'on a affaire ; cela est bien naturel. Elle montre donc ses papiers et tout le monde apprend d'où elle sort ; c'en est assez pour inspirer la défiance. - On n'a pas besoin d'elle. On ne veut ni la prendre en service, ni l'accueillir dans un atelier, ni lui confier du travail chez elle. - Eh ! que sait-on ? Elle sort d'une maison de voleuses185, c'est une voleuse peut-être... On ne veut rien avoir à démêler avec elle ; on n'en veut pas entendre parler. - Remontée dans sa pauvre et froide mansarde, elle se condamne au pain et à l'eau pour faire durer plus longtemps ses économies, et faute de mieux, emploie ses longues heures de jour et de veillée... à tricoter des bas ! Mais les bas achevés, il faut les vendre. L'argent a bien baissé dans sa pauvre bourse. Elle sort, offre son travail à tout venant, dans les magasins, dans les maisons, dans les rues. « Qui est-elle ? [20] Que nous veut-elle ? - Nous n'avons pas besoin de bas. - Nous avons notre fournisseur. - Nous avons nos ouvrières... » Telles sont les réponses qu'elle reçoit. On la prend même pour ce qu'elle n'est pas pour ce qu'elle fut peut-être, mais ce qu'elle ne sera plus jamais, à aucun prix. D'autres l'accusent de vagabondage ; on la menace du dépôt de mendicité, de la police, que sais-je ?.. Jusqu'à ce qu'un jour, à bout de ressources, n'ayant plus de pain pour son repas, ni d'argent pour continuer son misérable loyer, voyant déjà s'entrouvrir sous ses pas, gueule béante, le gouffre du vice et de la misère où elle va tomber inévitablement... le désespoir, ou plutôt une sainte indignation s'empare d'elle ; elle entre dans une église, un jour de dimanche, court à la sainte table, arrache la nappe de communion et l'emportant sous son bras, s'enfuit comme une criminelle... On crie au vol ! au scandale ! au sacrilège ! on s'empare d'elle, on la traîne en prison comme une impudente voleuse ; et pendant que les hommes la chargeaient ainsi de leurs imprécations, les anges, j'en suis assuré, l'applaudissaient et la bénissaient, car ce qu'elle venait de faire, sous l'apparence d'un vol, n'était rien moins, dans ces conditions qu'un acte de vertu héroïque. Elle sacrifie librement sa liberté au devoir, à la sauvegarde de sa vertu !..

Quelques jours après cette scène, la police ramenait à la prison de... une jeune détenue que les bonnes religieuses eurent bien vite reconnue ; et comme elles s'attristaient de son retour inattendu : « Ici du moins, en travaillant et en souffrant, j'aurai du pain, répondit-elle, et je pourrai rester fidèle à mon Dieu. »

[21] Et voilà ce qui attend dans le monde les meilleures d'entre ces femmes, pauvres parias de la société ! Quant aux autres (toutes n'ont pas une âme aussi énergiquement trempée), ce qu'elles deviennent, on le devine aisément. Tout d'abord, elles se tiennent sur la réserve ; elles veillent ; elles luttent pendant des mois, des années entières ; mais enfin, seules au monde, sans appui, sans conseils, sans amis, sans famille, entourées de séductions, de sollicitations criminelles (on se croit tout permis à leur sujet quand on sait d'où elles sortent), en butte bien des fois à d'odieuses et d'infernales ruses, découragées en outre par les dédains et les rebuts qu'elles essuient, leur vieille nature à la fin se réveille et reprend le dessus ; elles retombent... et leur nouvel état est souvent pire que le premier !.. J'ai vu des gens qui s'étonnent de ces rechutes ; et moi, avec la condition qui leur est faite dans le monde, même quand on les accueille, j'admirerais qu'à la longue elles ne retombassent pas186. [22] Mais alors dira-t-on, qu'elles aillent aux Repenties !

Aux Repenties ? On n'en veut pas. Nous en avons présenté, on nous a reçu avec honneur ; on nous a témoigné le plus vif intérêt, la plus grande bienveillance pour elles, mais on ne les a pas acceptées. On ne le pouvait pas, et cela se comprend : les filles repenties ne sont pas des libérées. Elles ont mené quelque temps une vie honteuse, il est vrai, mais que ne réprouvent pas les lois civiles ; elles n'ont pas subi le déshonneur d'une condamnation. C'est librement qu'elles ont renoncé à leurs désordres ; mais ce n'est pas sans combats, ni sans répugnances ; et si vous vouliez leur imposer une nouvelle humiliation, une nouvelle charge, en leur associant des condamnées, vous en excluriez par le fait un bon nombre ; vous auriez manqué votre but.

Nos détenues éprouveraient une semblable répugnance à entrer au Repentir, après leur libération. Elles ont été condamnées, il est vrai ; mais elles ont souffert ; elles ont expié ; elles ont eu tout le temps de réformer leurs habitudes coupables et de donner à leurs penchants mauvais une autre direction ; les filles repenties, au contraire, n'entrent dans cette maison que pour cela. Elles se repentent, mais elles ne sont pas encore pleinement converties, ou ne le sont qu'au fond du cœur, plus de volonté que de fait. Leur conversion n'a pas encore passé dans leurs actes ; elles ont besoin de formation.

[23] Aussi bien, une œuvre doit être une avant tout. - Or, je le répète, les filles repenties ne sont pas des libérées, et de même, les détenues, après leur libération, ne sont plus de simples repenties ; leur culpabilité extérieurement au moins n'est pas la même ; elles n'en sont pas au même degré de conversion ; leurs plaies étant différentes réclament aussi des remèdes différents.

Les maisons de repentir ne sont donc pas faites pour nos libérées.

Et les refuges ? N'ont-ils pas été bâtis précisément pour les prisonnières libérées ? Inspirés par la Religion, ces établissements ont déjà attiré, et à bon droit, l'attention de l'autorité locale, et mérité sa haute protection. Que vous faut-il de plus ?

J'en conviens. Les refuges ont été bâtis pour des prisonnières libérées ; ils sont les fruits de la religion, et les magistrats en ont reconnu l'opportunité. Oui, tout cela est vrai ; mais il y a un fait également certain et devant lequel vous ne pouvez passer indifférents, c'est que bon nombre de libérées ne veulent pas du refuge. Et je ne parle pas ici de ces misérables au cœur endurci qui n'aspirent à la liberté que pour se replonger bien vite dans la fange d'où le bras de la Justice les avait un instant retirées ; je parle ici des femmes sincèrement converties, estimées bonnes, excellentes, par les aumôniers et les sœurs des prisons, de femmes qui, pour demeurer fidèles à Dieu, et lui garder intacte, désormais, leur vertu si laborieusement reconquise, [24] consentiraient volontiers à se priver à jamais des joies de la société et de la famille, et qui pourtant ne se sentent pas le courage d'affronter ce qu'elles appellent les privations et la honte d'un refuge. Voilà un fait. Quelle réponse y ferez-vous ?

- « La société, direz-vous, a fait tout ce qu'elle a dû faire en bâtissant les refuges. Pourquoi n'en veulent-elles pas ? Si elles se perdent dans le monde, c'est leur faute ; désormais nous pouvons nous reposer en paix. »

- Non, vous ne le pouvez pas. La charité ne peut ainsi s'endormir à côté de la misère qui veille et pleure. La société d'ailleurs n'a pas fait tout ce qu'elle peut faire. Et si elles ne veulent pas entrer au refuge, elles peuvent avoir leurs raisons pour cela. Ne les condamnez pas sans les entendre.

Le refuge est fait pour les prisonnières libérées. Vous dites vrai, mais il n'est pas fait pour celles dont je viens de parler.

Vous allez en juger vous même.

Et tout d'abord, il ne s'agit point de savoir si le refuge est une œuvre plus ou moins parfaite. Pour ma part (et je suis heureux de pouvoir leur rendre, ici, publiquement ce témoignage) j'ai été ravi de la bonne tenue de ceux que j'ai visités. Mais là n'est pas la question. Si le refuge est insuffisant, ce n'est pas qu'il soit imparfait, c'est que la situation est compliquée. La perfection d'une œuvre consiste à atteindre, par des moyens proportionnés et suffisants, la fin spéciale de l'œuvre, et non pas d'atteindre à la fois toutes les fins possibles. Toute œuvre sérieuse doit avoir un but unique, sous peine de n'en atteindre véritablement aucun. Or, il n'a été fondé jusqu'à ce jour qu'un [25] seul genre de refuges ; et le but de ces refuges, le voici : mûrir, achever, raffermir la conversion des détenues libérées. Ce but se rattache à une catégorie de détenues ; il ne touche pas à celles dont nous nous occupons ici. Ecoutez.

Parlons seulement de celles que la grâce de Dieu a touchées et qui sont sincèrement converties ; - il y a deux catégories bien distinctes de prisonnières libérées : celles qui sortent des maisons de force, et celles qui reviennent des misons de simple détention.

Comprenez cette distinction capitale, distinction que nous n'avons point inventée, mais qui est établie et sanctionnée par les lois.

Les maisons de détention sont partout ; chaque département et presque chaque arrondissement a la sienne.

Quant aux maisons de force, on en compte quatre ou cinq seulement pour toute la France, chacune recevant à la fois de plus de vingt départements. De là leur nom de maisons centrales.

Les maisons de force correspondent aux cours d'assises ; les maisons de détention aux tribunaux de simple police correctionnelle.

Les prisonnières des maisons de détention, coupables le plus souvent de simple vagabondage, d'escroquerie, ou autres délits de cette nature, n'ont à subir que quelques mois de réclusion, un an au plus.

Celles des maisons de force sont condamnées la plupart à cinq, dix ou vingt ans d'emprisonnement et de travaux forcés ; plusieurs même à perpétuité.

Les premières sont soumises d'ordinaire à un régime assez doux : leur expiation se réduit à quelque chose [26] près à la simple privation de leur liberté ; mais aussi le changement des mœurs y est moins sensible, moins profondément enraciné, moins durable dès lors. Il leur faut encore, et pendant longtemps, au sortir de là, dompter leur nature mal disciplinée, réduire par les humiliations et les labeurs d'une véritable pénitence leur âme naturellement indépendante et revêche, creuser péniblement dans leur cœur et, le soc à la main, un sillon nouveau à de nouvelles habitudes, à des instincts de vertu qui leur étaient jusque-là inconnus ; jeter, en un mot, entre leur présent et leur passé, leur vie d'autrefois et celle d'aujourd'hui un véritable abîme.

Les secondes, les femmes des maisons centrales, sont plus coupables, sans doute. Toutes (c'est la sentence du Jury) toutes ont commis un crime187 ; mais vous savez lequel et comment elles sont arrivées là, bien souvent par séduction, entraînement, faiblesse. Au fond, elles n'étaient pas plus perverties que les premières, quelquefois elles l'étaient beaucoup moins ; elles ne l'ont été que pendant un temps et par accident, si je puis le dire.

Mais j'admets qu'elles soient plus coupables, voici la différence essentielle : elles ont souffert, souffert longtemps ; elles ont besoin d'un peu de joie et de repos. - Elles ont expié rudement leur crime ; elles ont accepté généreusement l'expiation ; elles ont pardonné à ceux qui les ont perdues ; leur crime est donc effacé ; elles réclament instamment l'oubli, ce dernier des pardons. - Elles sont revenues à Dieu depuis dix ans, vingt ans peut-être ; ce ne sont plus de simples pénitentes, ce sont des âmes pures aujourd'hui ; des âmes généreuses qui ont faim de se dévouer à Dieu, non plus dans les larmes de la pénitence, [27] mais dans les effusions de l'amour188. Voilà les malheureuses sur lesquelles je viens appeler vos sympathies. Vous le voyez, il y a là deux infortunes bien distinctes, ayant leurs besoins propres. Il faut dès lors à chacune un asile spécial.

Or, jusqu'à ce jour, on n'a bâti que des refuges.

Quand on a songé à recueillir de pauvres détenues au sortir de leur prison, on a dû naturellement se préoccuper tout d'abord de celles qui étaient les plus nombreuses, et qui, moins affermies dans leur conversion, se trouvaient en même temps plus rapprochées de l'expiration de leur peine, plus exposées dès lors à se perdre au milieu du monde. Au sortir de la maison de détention, on leur a ouvert les refuges189.

Le seul mot dit la chose ; et il suffit de les voir de près pour se convaincre que tel a dû être le but de leurs fondateurs190. Le refuge est une maison de pénitence et d'expiation volontaire. Tout y rappelle aux réfugiées et leur crime et la honte qui en est la suite. La religion les y traite avec la plus grande douceur ; et toutefois elle n'a point effacé les distances que la justice a mise entre elles et la société ; il ne semble même pas qu'on s'en soit préoccupé. Les religieuses (comme il convient) ont pour la nourriture, pour le coucher, le vêtement, les exercices, une vie et une règle à part, plus douce incontestablement que celle des réfugiées. Elles peuvent sortir, les réfugiées ne [28] le peuvent pas. Elles sont religieuses enfin, la réfugiée ne l'est pas et, quelles que soient ses vertus désormais, elle ne peut espérer d'y parvenir191, et si elle osait y prétendre, on serait contraint de lui répondre comme Abraham le fit au mauvais riche : « Mon enfant... en toutes ces choses un grand abîme a été affermi entre vous et nous ; de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici à vous, ou venir ici de là où vous êtes, ne le pourraient pas192. » Tout cela est bon, et qui y trouverait à redire ? ne faut-il point que la vertu soit traitée autrement que le crime ? Tous ces moyens sont justes, nécessaires même. Il faut bien que le refuge complète, en ces âmes récemment converties, un amendement que la prison n'avait pas eu le temps d'achever. L'expérience de tous les jours a prouvé la sagesse et l'efficacité de cette organisation ; et l'on ne soupçonnerait jamais les admirables transformations qu'elle a souvent opérées.

Mais vous le voyez bien, ce n'est pas là ce qu'il faut à nos réhabilitées ; il faut pour elles une œuvre analogue, mais assise sur d'autres bases, comme le régime des maisons de force diffère de celui des simples maisons de détention, et en raison inverse de cette différence même. Vous l'avez compris.

On me dit encore, et je n'ignore pas, qu'il est un certain nombre de détenues des maisons centrales, de celles-là [29] même dont je soutiens la cause, qui n'ont pas dédaigné d'entrer au refuge.

Mais c'est le très petit nombre.

Mais la plupart ne l'on fait qu'avec répugnance, faute de trouver autre part ce vers quoi les portaient les aspirations de leur âme ; de peur de se perdre au milieu du monde, et comme pis aller.

Mais elles avaient reçu de Dieu peut-être un attrait particulier pour la pénitence. Il en est en effet, qui, soulevées par la grâce, brûlent, au sortir de la prison, d'aller offrir à Dieu l'hommage d'une expiation volontaire, et s'en vont, du même pas, frapper à la porte d'une de ces maisons de pénitence. Elles pensent n'avoir jamais assez fait ni assez souffert. Oh ! Celles-là, et toutes celles qui les imiteront, je les admire et j'admire en elles l'action toute-puissante de la grâce de Dieu sur les âmes. Respect à elles ! Que Dieu les soutienne et répande sur elles ses plus amples bénédictions.

Mais toutes n'ont pas ce courage, je le répète. Il en est d'autres, et de bien converties aussi (nous en avons trouvé et nous en connaissons), qui ne peuvent se résoudre à aller au refuge, quoi qu'on ait pu leur dire, et qui pourtant voudraient ne plus revoir le monde, et qui vont y rentrer, si vous ne leur offrez autre chose ; et qui s'y perdront193 ! [30] Allez-vous les laisser périr parce qu'elles refusent ce que vous leur offrez, maintenant surtout que vous avez entendu leurs raisons ? Leur ferez-vous un crime de ce refus ? Oserez-vous seulement les en blâmer ? Ferions-nous, à leur place, plus qu'elles ne font, vous et moi ? Non, à mes yeux, c'est un acte presque héroïque que, sortant d'une prison où l'on a tant souffert, et durant tant d'années, on aille volontairement s'enfermer dans une maison de pénitence194. Or, un acte héroïque, nul n'a le droit de l'exiger de personne, et Dieu lui-même habituellement ne l'exige pas. C'est à peine si, répondant à leurs préoccupations d'avenir et ne voyant nulle part d'asile pour elles, j'osais seulement leur conseiller ce parti extrême. Il me semblait chaque fois entendre retentir au fond du cœur, comme un reproche secret, cette malédiction du Bon Maître : « Et vous, docteurs de la loi, malheur à vous, qui imposez à d'autres des fardeaux qu'ils ne peuvent porter et que vous ne voudriez pas même soulever du bout du doigt195. »

Aussi bien, toutes les vocations ne sont pas les mêmes. Dieu ne donne point à toutes les âmes les mêmes [31] attraits ; l'Esprit souffle où il veut196. Il en est que la grâce incline vers une vie austère et pénitente ; il en est d'autres qu'elle pousse vers un autre but. Celles-là, tout ce qui, de près ou de loin, leur rappelle la prison, leur est un poids intolérable ; elles voudraient être tout à Dieu, mais non comme pénitentes. Et allez-vous pour cela, je le répète, les laisser périr ?..

Non. Que l'on ouvre des maisons de pénitence à toutes celles qui le désirent. Mais qu'on ne dise pas après cela : « Tout est fait maintenant, et nous n'avons plus qu'à nous reposer et à laisser dire. »

Oh ! non, ne nous reposons pas encore, frères, car il y a là une plaie (vous l'avez touchée du doigt), une plaie profonde, une plaie saignante...

Et cette plaie, il faut la guérir ! Qu'on offre donc à ces âmes une famille où reposer, dans une vie sainte et honorée, des hontes et des labeurs forcés de la prison !

C'est un devoir de charité ; c'est presque un devoir de justice.

Chez les nations chrétiennes, les peines, sans cesser d'être afflictives, ont toujours été médicinales. Jamais peut-être plus qu'aujourd'hui on ne s'est préoccupé de ce double caractère de l'expiation sociale. La France, en ce moment, nous en donne un grand et noble exemple197. N'avons-nous pas vu naguère, et ne voyons-nous pas encore [32] tous les jours une auguste pitié s'abaisser des hauteurs du trône jusqu'à des âme perdues au fond des prisons, et de ses mains accoutumées au sceptre s'efforcer de les relever de leur poussière, en adoucissant leurs douleurs ? C'est la preuve que tous, à commencer par les plus grands, ont compris désormais et accepté l'obligation qui incombe à la société de veiller avec amour aux nécessités de ses enfants même les plus indignes. Quoi ! parce qu'ils se sont égarés et qu'ils ont failli, la société ne doit plus rien à ces enfants prodigues ? Rien que le châtiment quand on a constaté leurs crimes ?.. Et après, quand ces âmes se sont relevées, quand elles ont pleuré et expié leurs fautes, cette société, leur mère après tout ! ce monde sans lequel cependant elles seraient restées vertueuses et pures, le monde, la société, ne feront-ils rien pour les sauver ? N'aurons-nous pas pour leurs douleurs un regard d'indulgence et de pitié, et de pardon enfin ? et notre siècle, qui a tant fait pour d'autres infortunes, ne fera-t-il rien pour celle-là ?

Les mêmes raisons qui depuis quelques années surtout, poussent la France à chercher le meilleur régime pénitentiaire198 exigent qu'elle cherche de même le moyen le plus efficace de répondre aux besoins de ses prisonniers quand ils ont achevé leur peine. La même main qui frappe l'enfant doit aussi le guérir.

Vous les avez punies, c'est juste ! Vous les avez flétries, c'est juste encore. Mais prenez garde ! le front et l'honneur de la femme sont fragiles comme la fleur ; une fois flétris, c'est pour toujours. Et c'est là votre œuvre ; et vous ne ferez jamais rien pour guérir cette plaie ?.. Jamais ! Cette plaie vous l'avez devant vous, large, béante. Personne [33] encore ne l'a pansée, et vous passerez indifférents auprès d'elle ! et vous ne verserez pas sur elle le baume du Samaritain ? Jamais !.. - Les voilà flétries, déshonorées à tous les yeux, chacun les repousse ; seuls les pervers les recherchent, les poursuivent, les harcèlent pour les entraîner dans leurs voies. - Elles vont tomber infailliblement. Vous les traînerez encore devant les tribunaux : vous les jetterez dans vos prisons, comme récidivistes, honteuses, aigries, découragées plus que jamais de voir à leurs mains ces souillures nouvelles et cette nouvelle flétrissure à leur front199. Et puis, elles se repentiront encore ; elles recommenceront encore avec de grands efforts leur ascension vers le bien ; puis leur peine achevée, livrées aux mêmes dangers, elles retomberont dans les mêmes fautes ; et ainsi fatalement entraînées par ce cercle vicieux (qui sera votre œuvre si vous refusez de leur tendre la main), elles retomberont indéfiniment dans les mêmes crimes200 ; elles épouvanteront la société par le récit de tant d'infamies sans cesse renouvelées ; elles s'achemineront vers une mort coupable et, sans avoir connu une heure de vrai repos, des douleurs et des hontes de cette vie, elles passeront aux hontes et aux douleurs de l'Eternité.

Et cela pour un première faute, une faute d'entraînement peut-être, que vous avez jugée et châtiée, sans la vouloir ensuite guérir.

Voudriez-vous, même indirectement, avoir prêté les [34] mains à cette horrible et injuste torture, infligée lentement et sans relâche à de pauvres prisonnières, criminelles autrefois, aujourd'hui repentantes et revenues au bien ? Voudriez-vous, même en vous abstenant, avoir contribué à leur perte certaine ?..

Je me résume.

Je vous ai parlé de certaines détenues de nos maisons centrales.

Leur crime est d'ordinaire le résultat d'entraînement et de faiblesse, beaucoup plus que d'une perversité réelle et invétérée.

Plusieurs ont été victimes plus encore que criminelles.

Quoi qu'il en soit, leur crime n'est plus aujourd'hui. Elles se sont repenties ; leur âme est merveilleusement transformée. Elles pardonnent à ceux qui les ont perdues ; elles souffrent horriblement depuis dix et vingt ans201 déjà, et elles ont accepté généreusement leurs souffrances en expiation du passé.

Et voici que l'heure tant désirée de la délivrance va sonner pour elles ; et elles ne savent pas où abriter leur vie ; et elles n'ont pas une pierre pour reposer leur tête. Où iraient-elles donc ?

Dans leur famille ? - Elles n'en ont plus.

Dans le monde ? - Il ne veut plus d'elles, il les méprise ; [35] et s'il les accueille, c'est pour les perdre de nouveau.

Dans les maisons de repentir ? - Ces maisons ne sont pas pour elles.

Dans les maisons de refuge ? - Elles ne peuvent s'y résoudre. Elles ont assez souffert et assez pleuré !..

Voilà la plaie à guérir.

[37] II

Le seul remède

Voici maintenant le remède, le seul efficace : les réhabiliter.

Tout autre moyen, nous l'avons assez montré, serait incomplet et insuffisant.

Il leur faut une pleine et entière réhabilitation, puisqu'elles ne sont plus criminelles : une réhabilitation publique, agréée de la société, ennoblie et sanctionnée par la religion.

Et qu'est-ce donc que la réhabilitation ?

« C'est la réintégration définitive d'une personne dans un état antérieur dont elle avait perdu les droits ou l'aptitude morale. »

Vous êtes membre d'une société quelconque ; vous avez droit à votre part de considération et d'affection publiques. Vous avez aussi vos droits de citoyen. - Mais tout droit suppose un devoir. Ce sont deux choses corrélatives. Vous [38] reniez ou vous transgressez gravement votre devoir envers la société dont vous êtes membre ? Vous perdez vos droits par le fait même et en proportion de vos torts. Un instant aura suffi à perdre vos droits, de longues années suffiront à peine à les recouvrer.

Cependant ces années se sont écoulées ; vous avez généreusement subi l'expiation. Vous avez donné des garanties suffisantes de votre probité actuelle et de votre dévouement à la cause publique ; on vous rend votre place au sein de la famille ; on vous déclare apte de nouveau aux charges et aux dignités publiques ; vos droits de citoyen vous sont restitués ; on vous réhabilite, en un mot ; car voilà ce que serait la réhabilitation si elle passait en usage.

Cette idée de réhabilitation n'est pas nouvelle. C'est une des gloires de notre siècle de l'avoir recueillie, patronnée, exaltée de toutes façons202. De nos jours plus que jamais, de nombreux et profonds esprits se sont vivement intéressés à l'état malheureux de tant de personnes que l'opinion publique tient pour déshonorées. Cette généreuse préoccupation a gagné toutes les âmes. On ne se contente plus aujourd'hui de rester le spectateur passif de tant de misères. Dans un siècle qui a pris à tâche d'abaisser toutes les barrières entre les hommes, dans un siècle qui se vante d'avoir détruit toutes ces castes où se retranchaient les grandeurs d'autrefois, dans un siècle pareil, on s'étonne, et à bon droit, que le flot destructeur de tant de distinctions sociales ait laissé derrière lui une caste de parias ; on en gémit, et l'on ose rêver l'anéantissement de ce dernier vestige de ce que l'on appelle l'orgueil des hommes. L'Œuvre des Réhabilitées est à l'ordre du jour. Le rêve en a paru sur tous les théâtres, dans tous nos romans, [39] dans nos feuilles publiques. On le retrouve partout.

Ce rêve, si c'en est un, il est apparu à un homme, un génie tombé ! et cet homme, séduit par la grandeur de sa vision, l'a naguère communiqué à son siècle, et le siècle a écouté avec un frémissement d'enthousiasme mal étouffé sous des blâmes très sérieux cependant et très justement mérités ; et de ces éloges aussi bien que de ces blâmes, nous avons tous, sans y prendre garde et sans le vouloir, dressé un plus haut piédestal à ce rêve gigantesque : « Réhabiliter les misérables ! »

Quel rêve ! Eh ! qu'en a pensé la France ? Je soutiens qu'au fond, la France a admiré la chose et blâmé les moyens. Ce rêve, je ne saurais assez le dire, ce n'est point Victor Hugo qui l'a rêvé ; il est dans toutes les grandes âmes ; il a fait battre plus ou moins toutes les poitrines ; il a ému tous les cœurs. Victor Hugo s'en est emparé à l'heure favorable alors qu'il avait grandi et fermenté dans les âmes ; il l'a mis en scène dans des tableaux pleins de vie et d'originalité. C'est ce qui explique la fortune, bien ruinée aujourd'hui, de ses Misérables203. Toutes les fois que vous touchez au vif quelque fibre du cœur d'un homme ou du cœur des masses, vous êtes sûr de provoquer un retour vers vous, d'éveiller les plus chaudes sympathies.

Malheureusement, son livre ne s'arrête pas là ; sous cette pensée généreuse il cache et laisse percer plus d'une fois la haine de la société actuelle, tant civile que religieuse, des aspirations désordonnées et paradoxales tendant au bouleversement de toutes les lois, au renversement de toute morale, au mépris de toute autorité : voilà le côté immoral de son œuvre.

[40] Les esprits simples et droits se sont laissés séduire par ce qu'elle a de grand et de généreux, et n'en voyant pas les suites, ils ont applaudi.

Les esprits plus clairvoyants, tout en applaudissant, eux aussi, à la pensée généreuse, ont réprouvé les moyens. Leur douleur et leur indignation ont été d'autant plus vives (l'auteur nous le pardonnera !) que sous ces paradoxes et ces folies, ils ont senti palpiter une âme plus ardente, plus généreusement douée de Dieu, plus capable de grandes œuvres dès lors, mais hélas ! depuis longtemps dévoyée, et obstinée dans sa fausse voie.

Quoi qu'il en soit, il reste un fait certain, indubitable, attesté par les éloges enthousiastes aussi bien que par les blâmes extrêmes suscités par ce livre : c'est que la réhabilitation n'est plus une idée, mais un besoin, non plus de telle ou telle âme d'élite, mais de toutes les âmes en masse et tous les cœurs.

Que le coupable soit puni, à la bonne heure ! puni d'un châtiment proportionné à son crime, fort bien ! puni de longues années de réclusion et de peines afflictives, soit encore ! cela doit être ; on admet, on veut tout cela, mais à une condition : c'est que l'expiation achevée, et l'âme une fois régénérée dans la souffrance et le repentir, ceux qui furent coupables ne soient plus une caste à part, portant au front, comme le maudit, le signe indélébile de leur crime et de leur déshonneur.

On veut qu'une fois la faute expiée et le cœur rentré dans le devoir, les coupables retrouvent leur place au banquet de la vie et dans les rangs de la société ; que les privilèges étant abolis et tous les hommes rendus égaux devant la loi sans autre distinction réelle au regard de la [41] société que celle de leur propre mérite, de même toute distance disparaisse entre ceux qui furent souillés et ceux qui sont restés sans tache ; et qu'oubliant entièrement leur passé, nul ne les juge plus que sur leur nouveaux actes.

Voilà un fait. Coupable ou non, on veut que le condamné puisse arriver un jour, par ses œuvres, à une réhabilitation totale. C'est un besoin : isolé d'abord et renfermé au fond d'âmes plus généreuses, il est monté peu à peu au niveau d'une aspiration sociale. La dédaigner, c'est blesser profondément les âmes ; la négliger, c'est les rendre inquiètes ; y répondre, c'est les satisfaire et leur causer la plus légitime et la plus pure des joies : celle de la charité.

Mais y répondre, est-ce possible aux hommes, à la société ? - Je ne le pense pas. En vain je me retourne et je regarde autour de moi, dans la société civile, je ne vois rien, ni personne capable d'une œuvre pareille.

Qui donc pourrait réhabiliter efficacement les misérables, après leur expiation, s'entend, et leur retour au bien ?

Sont-ce les tribunaux qui les ont condamnés ? - Impossible.

Est-ce la société ? - Elle ne le fera pas.

Jugez-en plutôt par vous-même.

Les tribunaux réhabilitent les hommes injustement condamnés. C'est une réparation nécessaire, un acte de simple justice.

[42] Ces réhabilitations judiciaires sont rares, mais on les voit cependant, et naguère encore la France a assisté avec tristesse et admiration tout à la fois à la réhabilitation publique d'un forçat qui, par une erreur fatale, avait fait dix ans de galère et était condamné à perpétuité204.

Mais ceux qui furent vraiment criminels, sur lesquels il n'y a pas même de doute, comment voulez-vous qu'ils soient réhabilités par les tribunaux ?

Ils ne le peuvent pas efficacement. Ils ne le doivent pas, non plus ; et la justice faillirait, il me semble, à son devoir, si elle agissait ainsi.

Ils ne le peuvent pas. Comment voudriez-vous en effet, qu'un tribunal s'y prît pour cette réhabilitation ?

Dira-t-il : « Cet homme ne fut pas coupable ; je l'ai puni injustement. »

Ce serait un mensonge.

Ce serait publier et publier injustement son propre déshonneur.

Ce serait s'engager par le fait même, à une réparation ultérieure proportionnée au châtiment enduré par le réhabilité. Car aurait-on le droit de dire aux juges : « Avouer ses torts, c'est bien ; mais encore faut-il les réparer. »

Ou bien le tribunal se contentera-t-il de dire : « Cet homme fut un criminel, mais il a expié son crime ; il est rentré dans le devoir, je le réhabilite205. »

Cela se fait quelque fois, mais à quoi bon ? - Il fut criminel, dites vous ? - Il suffit, votre réhabilitation est un leurre. - S'il fut criminel il est déshonoré, et son déshonneur durera autant que la mémoire de son crime ; toutes vos paroles n'y feront rien.

[43] Qu'on réhabilite un failli après réparation, ou un condamné politique en lui restituant ses droits de citoyen, je le comprends ; mais un criminel qui a longtemps subi une peine infamante ? Impossible.

Mais alors ne pourrait-on pas, par sentence du juge déchirer à la sortie de sa prison les pièces du procès, dérober ainsi aux hommes la connaissance de son crime et de sa condamnation, et par là aider ce malheureux à se perdre dans la foule et, s'il le veut, à se gagner l'estime publique un jour ?

On ne le peut pas davantage. Tout homme doit à un moment donné pouvoir justifier de son identité et témoigner de ses antécédents par des pièces légales, authentiques. S'il veut garder le titre d'honnête homme, il lui faut cela pour se défendre quand on l'accuse, ou si seulement on élève un soupçon grave contre lui. Or, le criminel libéré n'aura jamais cette pièce authentique. Il ne peut évoquer, pour sa justification si fondée qu'elle soit, aucun témoignage légal, ou s'il les montre, il est perdu. Chacun y lira la preuve irrécusable de son déshonneur.

Les tribunaux ne peuvent donc rien pour sa réhabilitation, si sa condamnation a été juste, son crime certain.

Bien plus, ils ne le doivent pas. Le plus vulgaire bon sens leur interdit même une réhabilitation de ce genre. Car si cet homme fut criminel, il pourrait le devenir encore. S'il fut dangereux, s'il a pu se dérober longtemps aux regards du public ou même aux enquêtes de la justice et donner le change sur sa vie, il serait de la dernière imprévoyance de le croire aujourd'hui ce qu'il paraît, de ne point le suivre de près, de ne pas observer ses démarches, [44] comme on suit les mouvements d'un ennemi, qu'on ne perd pas de vue un instant.

Aussi, loin de réhabiliter les criminels, la justice même après l'expiration de leur peine, continue à les flétrir et par là rend à jamais impossible leur réhabilitation définitive dans la société206.

Autrefois les criminels étaient marqués à l'épaule en lettres de feu comme des infâmes. Ces lettres étaient ineffaçables, et fussent-ils devenus d'honnêtes citoyens, tout homme qui voulait les perdre pouvait quand il lui plaisait invoquer contre eux ce témoignage irréfragable ; et le mépris public tombait sur eux, écrasant.

Aujourd'hui la marque est supprimée, mais tous les forçats et la plupart des condamnés à long terme demeurent au sortir de la prison, sous la surveillance de la haute police, durant de longues années, le plus souvent toute leur vie. Ils semblent libres, ils ne le sont pas. Il est des villes où ils ne peuvent entrer207. Ils ne peuvent pas, sans une déclaration préalable, même pour les motifs les plus légitimes et les plus sacrés, sortir de celles qu'ils habitent. Ils doivent renoncer à occuper dans la société un rang quelconque qui les honore. Ils sont exclus de toute charge publique ; dans l'industrie même et le commerce, tout emploi quelque peu honorable leur est fermé : ils seraient un obstacle au succès des affaires. Ils ne peuvent être agréés nulle part, on le comprend, sans être connus ; ni être connus, sans être aussitôt suspectés.

Ils doivent renoncer de même à toute relation un peu intime avec les autres hommes. Ils sont voués, par leur indestructible passé, à un éternel isolement et à un éternel [45] mépris. Entrons dans quelques détails. Je prends un de ces hommes, le meilleur que vous trouverez. A force d'énergie et de vertus, il est arrivé à se gagner l'estime et l'affection de ceux qui l'entourent. On ignore d'ailleurs d'où il sort : nul même, à voir ses actes, ne le soupçonnerait. Il semble que le voilà revenu désormais au niveau des honnêtes gens. On ne craint pas de l'immiscer dans ses propres affaires, de réclamer au besoin son conseil ou son appui. On va jusqu'à lui confier ses plus chers intérêts, ou même le bonheur d'un enfant que l'on aime et dont on lui offre la main. Il touche à sa réhabilitation dernière ; un nom sans tache va s'unir au sien et l'abriter désormais de la flétrissure et du mépris. Tout est prêt ; on le félicite ; on s'applaudit de sa rencontre ; on forme pour l'avenir mille rêves de bonheur ; la joie éclate sur tous les fronts ; lui seul est triste et sombre ; et pourquoi donc ? C'est que voici l'heure terrible : le contrat va se passer, et cet homme est un criminel libéré, encore sous la surveillance de la haute police peut-être ! De toutes manières il ne se peut qu'on ne le connaisse bientôt car il va faire un acte public... tout se dévoile, on sait tout, l'illusion tombe et avec elle ce qu'on avait nommé l'amitié... toute promesse est retirée ; toute négociation est rompue... « Cet homme que je croyais honnête, c'était un criminel, un condamné, un forçat ; son nom eût imprimé à mon nom une tache indélébile ; il nous a trompés ! » et les mains se retirent de ses mains, et le froid se fait autour de lui ; et le voilà qui se retrouve seul, plus seul et plus déshonoré que jamais.

C'est injuste, dira-t-on ; - soit ! mais c'est inévitable ; et vous qui parlez ainsi, vous ne feriez pas autrement208.

[46] Si tel est le sort misérable de l'homme, quand une fois il a subi une sentence publique, que sera-ce donc de la femme ? La femme ! cet être essentiellement faible, impuissant, incapable de se suffire à lui-même, et n'ayant d'autre pouvoir sur les hommes que son honneur et sa vertu !

Vous savez ce qui l'attend. Je vous en ai dit plus haut un lamentable exemple.

Donc les tribunaux ne peuvent rien pour la réhabilitation des prisonnières libérées, si longtemps que l'expiation ait duré, si vraie et si sincère que soit leur conversion.

Cela est bien évident maintenant, et (vous venez de le voir) la société n'y peut davantage.

Eh bien ! notre rêve n'était donc en effet qu'un rêve, et nous voilà contraint d'y renoncer ?

Ne le pensez pas. Au-dessus de la société humaine, il y a la société divine. Ce que ne pouvait l'une, l'autre le pourra. Ce qui est impossible aux hommes est toujours possible à Dieu209.

Non, non, tout cela n'est pas un rêve. Les hommes, il est vrai, n'y peuvent rien, pour autant qu'ils le désirent. Il en est de cela chez eux comme de tant d'autres essais généreux [47] que notre siècle enfante tous les jours et qui meurent à leur naissance, et dont il s'enorgueillit cependant comme s'ils étaient réalisés. Ah ! sans doute, nous avons quelque droit, et à plus d'un titre, de nous montrer fiers de notre siècle ; mais encore faut-il s'arrêter à de justes limites et rendre à chacun la gloire qui lui revient : à l'homme ce qui est de l'homme ; à Dieu ce qui est à Dieu.

Vous avez rêvé, entre autres grandes choses, la réhabilitation des misérables après leur expiation ; et parce que vos aïeux semblent n'y avoir pas songé, vous vous levez avec dédain au milieu des siècles et vous dites : « Qui est semblable à nous ? » Pauvres hommes ! et que nous sommes petits encore auprès de Dieu ! Tous ces beaux projets, il y a longtemps que Dieu les a conçus, et nos pensées sont à peine une ombre de la sienne. Ces projets, il les a décrétés de toute éternité, et depuis six mille ans bientôt il en prépare et en poursuit l'exécution, et Lui seul a pu les conduire à terme.

L'homme en se levant sur la terre était par sa nature le serviteur de Dieu ; Dieu par sa grâce en avait fait son fils et son ami, dès l'instant même où il le créa. Mais l'homme a failli. Il a été criminel envers Dieu, et par son crime, il a perdu tout droit, toute aptitude même à l'héritage céleste, car il est écrit : « Rien de souillé n'entrera au royaume des cieux210. » Et Dieu qui l'aimait outre mesure (il le lui a bien prouvé), Dieu s'est vu contraint de [48] prononcer contre lui la terrible et irrévocable sentence. Ainsi l'exigeait sa justice.

Mais son amour voulait autre chose ; et ce que nous rêvons aujourd'hui pour les âmes tombées, Dieu le résolut alors pour l'humanité. Il décréta notre réhabilitation future ; car aucun des sentiments généreux qui font palpiter notre cœur n'est absent du Cœur de Dieu ; il en est au contraire la source et le foyer.

Dieu donc eut pitié de ses malheureux et coupables enfants ; il voulut leur rendre les droits perdus à l'héritage paternel ; et ce qu'il voulut, il le fit ; car un ardent amour, même ici-bas, ne connaît pas d'obstacles ; qu'est-ce donc chez le Tout-Puissant ?

Après quatre mille ans d'attente et de désir, quand ils eurent assez constaté leur misère, quand il jugea l'expiation des siens et leur repentir suffisants, « quand la plénitude des temps fut venue, Dieu envoya son Fils, formé d'une femme et assujetti à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi, pour nous recevoir de nouveau au nombre de ses enfants ; - et depuis ce jour, l'homme n'est plus son esclave mais son fils 211. »

Ainsi parle S. Paul ; et dans ces quelques mots il a admirablement résumé l'histoire de notre réhabilitation première.

C'est là le prototype et la source de toute réhabilitation véritable212 : l'Innocence s'incline vers les coupables et leur communique sa pureté ! - La Divinité s'abaisse vers l'Humanité déchue ! Le propre Fils de Dieu, l'Image de sa substance et la Splendeur de sa gloire, le Verbe s'est fait chair ! Il a pris [49] sur lui nos souillures et il a tout couvert, nous et nos crimes, du manteau de son innocence et de sa Divinité. Puis il a dit à son Père : « Arrêtez, ne frappez pas, ce sont mes frères ! ce sont vos enfants ! » Et Dieu, regardant vers nous, n'a plus vu que son Fils nous abritant de son ombre ; et il a retiré sa foudre, et il nous rendu ses bonnes grâces, et il nous a réintégrés dans nos droits perdus à l'héritage des Enfants de Dieu213.

Et nous voilà réhabilités désormais à la face du ciel et de la terre, aux regards de Dieu et à nos propres regards.

Et toutefois, même en nous rendant son amour et nos droits perdus à l'héritage, même en nous remettant nos péchés et en détruisant l'antique sentence de notre condamnation 214, il a jugé bon de nous laisser les peines du péché comme épreuve, comme leçon, comme moyen d'expiation et occasion des plus grands mérites. Il ne nous a affranchis ni des haillons de la pauvreté, ni des larmes, ni de la faim, ni des persécutions, ni des infirmités de la vie, ni des angoisses de la mort. Seulement, il en a effacé la honte, afin que rien ne mît obstacle désormais à notre pleine réhabilitation. Descendu à tous les degrés de la société, il s'est assis à côté de toutes les misères ; il a entendu les plaintes de tous les malheureux ; il les a consolés, il a relevé leur courage, il les a guéris.

Il a fait plus encore ; le pardon en main, il a fait comparaître à ses pieds toutes les ignominies de la terre, et il les a relevées au fond du cœur d'abord en les convertissant, puis à la face des hommes ! Qui ne l'a admiré ainsi ? [50] O vous qui avez le bonheur de connaître et d'aimer Jésus Christ, dites, qu'a-t-il fait en présence des âmes déchues ? A-t-il détourné la tête ? Avez-vous vu sur cette face divine que vous aimez à contempler les marques d'un superbe dédain, comme sur les lèvres des hommes ? - Non. Il n'achevait pas le roseau à demi-brisé : il le redressait. Il n'éteignait pas la mèche encore fumante, il la rallumait au contraire.

Il n'a dédaigné, Lui ! ni oublié aucune infortune. A ceux qui sont pauvres, il montre sa crèche ; à ceux qui pleurent, ses larmes ; à ceux qui souffrent, ses plaies et sa croix ; à ceux qu'on persécute et qu'on délaisse, le Ciel qu'il a préparé à ses élus depuis l'origine du monde.

Et un jour, debout sur la montagne, entouré des douze qu'il s'était choisis, « en présence d'une immense multitude de peuple, accourue pour l'entendre de toute la Judée et de Jérusalem et des contrées maritimes, et de Tyr et de Sidon », il leur dit, et par eux à toute la terre et à tous les siècles, ces paroles mémorables qui achevèrent l'éternelle réhabilitation de toutes les hontes et de toutes les douleurs que nous a laissées le premier péché : « Bienheureux les pauvres ! - Bienheureux ceux qui ont faim maintenant ! - Bienheureux ceux qui pleurent ! - Bienheureux ceux que l'on persécute pour la justice ! - Bienheureux ceux que l'on maudit à cause de moi215 ! »

Toutes ces choses, on les méprisait autrefois ; aujourd'hui on les respecte, on les honore, on les bénit ; et les saints les recherchent à l'égal du bonheur ! [51] Et maintenant le voici qui va relever le péché lui-même. Il va réhabiliter les cœurs contrits et humiliés. Regardez ! étonnez-vous ! admirez !

Un jour Jésus vint dans une ville du pays de Samarie, nommé Sichar, près du champ que donna Jacob à son fils Joseph. Il y avait là un puits, appelé le puits de Jacob. Jésus donc, fatigué de la route, s'assit sur le bord du puits. Il était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vint puiser de l'eau. Jésus lui dit : « Donnez-moi à boire. » (Car ses disciples étaient allés dans la ville acheter de quoi manger.) Cette femme samaritaine lui dit donc : « Comment, vous qui êtes juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? » Car les Juifs n'ont aucun commerce avec les Samaritains.

Jésus lui répondit : « Si vous saviez le don de Dieu et qui est celui qui vous dit : "Donnez-moi à boire", peut-être lui eussiez-vous demandé vous-même, et il vous aurait donné de l'eau vive.» La femme lui dit : « Seigneur, vous n'avez pas avec quoi puiser, et le puits est profond ; d'où auriez-vous donc de l'eau vive ? - Etes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous [52] a donné ce puits, et en a bu lui-même et ses enfants, et ses troupeaux ? »

Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; mais qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus soif à jamais. Mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine jaillissante jusqu'à la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie pas soif, et que je ne vienne point puiser ici. » Jésus lui dit : « Appelez votre mari et venez ici. » La femme répondit « Je n'ai point de mari. »

Jésus lui dit : « Vous avez bien dit que vous n'avez pas de mari ; car vous avez eu cinq hommes, et celui que vous avez maintenant n'est point votre mari ; vous avez dit vrai en cela. » La femme lui dit : « Seigneur, je vois que vous êtes prophète. » Et Jésus, la Pureté même ! se prit à catéchiser cette pécheresse ; et il lui insinue la vraie foi : « Femme, croyez-moi, vient l'heure... et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : car ce sont là les adorateurs que le Père cherche. Dieu est Esprit, et ceux qui l'adorent le doivent adorer en esprit et en vérité. » La femme lui dit : « Je sais que le Messie (qu'on appelle Christ) doit venir. Lors donc qu'il viendra, il nous annoncera toutes choses. » [53] Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui parle avec vous. »

Et aussitôt vinrent les disciples, et ils s'étonnaient de ce qu'il parlait avec une femme ; néanmoins aucun d'eux ne dit : Que lui demandez-vous ? ou : D'où vient que vous parlez avec elle ? La femme cependant laissa là sa cruche, s'en alla dans la ville, et dit aux habitants : « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait ; n'est-ce pas là le Christ ? » Ils sortirent donc de la ville et vinrent à lui. Et de cette ville des Samaritains plusieurs crurent en lui, à cause de ce témoignage qu'avait rendu la femme : Il m'a dit tout ce que j'ai fait. « Et beaucoup plus crurent en lui à cause de ses paroles. »

Voilà comment Jésus traitait avec les pécheresses, comment il les gagnait à lui à force de condescendance et de bontés, en faisait même ses apôtres, convertissant par elles les multitudes ! Ainsi il les réhabilitait à leurs propres yeux.

Une autre fois Jésus était entré dans la maison de Simon le pharisien, et s'était assis à sa table. Et voilà qu'une femme, la pécheresse de la cité, à la [54] nouvelle que Jésus dînait chez le pharisien, accourut portant un vase de parfum. Et se tenant derrière, aux pieds de Jésus, elle commença à les arroser de ses larmes, et les essuyant de ses cheveux, elle les baisait et les oignait de parfum. Ce que voyant, le pharisien, qui l'avait invité, dit en lui-même : « A coup sûr, si cet homme était prophète, il saurait qui est celle qui le touche, et que c'est une pécheresse. »

Et Jésus répondant à sa pensée, lui dit : « Simon, j'ai quelque chose à te dire. » « Parlez, Maître », lui dit Simon.

Un créancier avait deux débiteurs : l'un lui devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. « Et comme ils n'avaient pas de quoi payer leur dette, il la leur remit à tous deux. Qui des deux l'aura aimé davantage ? » Simon répondit : « J'estime que c'est celui à qui il a été plus remis. » Et Jésus : « Tu as bien jugé. » Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas donné d'eau pour laver mes pieds ; mais elle, elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et elle les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m'as point donné le baiser ; mais elle, depuis qu'elle est entrée, elle n'a cessé de baiser mes pieds. Tu ne m'as point versé de parfum sur la tête ; mais elle a répandu des parfums sur mes pieds. C'est pourquoi je te dis : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. A qui l'on remet moins, c'est qu'il a moins aimé. » [55] Et il dit à la femme : « Vos péchés vous sont remis. » Et ceux qui étaient à table avec lui commençaient à dire en eux-mêmes : « Qui est celui-ci qui remet les péchés ? » Mais Jésus dit à la femme : « Votre foi vous a sauvée. Allez en paix216. »

Dans une autre circonstance. « Jésus s'était retiré sur la montagne des Oliviers.
Et au point du jour, il vint derechef au Temple, et tout le peuple vint à lui, et, s'étant assis, il les enseigna. » Mais voilà que les scribes et les pharisiens lui amenèrent une femme surprise en flagrant délit d'adultère et ils la mirent au milieu. Et ils dirent à Jésus : « Maître, cette femme vient d'être surprise en adultère. Or Moïse, dans la Loi, nous a ordonné de lapider ces sortes de gens ; vous donc, que dites-vous ? » Ils disaient cela en le tentant, afin de pouvoir l'accuser. Mais Jésus, se baissant, écrivait sur la terre avec le doigt. Et comme ils continuaient de l'interroger, Jésus se redressa et leur dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » [56] Et se baissant de nouveau, il écrivait à terre. Ayant ouï cette parole, ils sortirent l'un après l'autre, à commencer par les plus anciens : et Jésus demeura seul avec cette femme qui était là debout. Alors Jésus, se relevant, lui dit : « Femme, où sont ceux qui vous accusaient ? Personne ne vous a-t-il condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Jésus lui dit : « Ni moi non plus, je ne vous condamnerai ; allez, et ne péchez plus désormais217. »

De telles scènes n'ont pas besoin de commentaires. Elles nous montrent clairement ce que le Sauveur pensait de la réhabilitation des pécheresses. Et toutefois, il manquait un dernier trait de sa miséricorde envers les pécheurs.

L'Évangile nous l'a montré relevant bien des âmes et les réhabilitant à la face des hommes ; mais du moins ces pécheresses, la sentence du juge ne les a pas encore flétries.

La Samaritaine était coupable, mais on l'ignorait ; Madeleine était une pécheresse publique mais à l'abri des lois ; la femme adultère s'était vue sur le point d'être condamnée, mais elle n'avait pas subi cette humiliation ; ses [57] juges s'étaient retirés l'un après l'autre sans oser la condamner, quand le Sauveur leur eut dit : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. »

Il lui restait à nous montrer la réhabilitation d'un criminel déjà flétri par une sentence judiciaire et publique. Il le fera. Il ne sera pas dit que le Fils de Dieu ait reculé devant aucune ignominie de ce monde.

Il l'a fait de deux manières.

Après avoir absous les pécheresses, il s'en est allé à la porte des cachots. Les portes se sont abaissées devant lui ; il a présenté aux fers ses mains innocentes ; il a connu l'isolement, les larmes, le mépris. Un jour, lui aussi, il s'est assis au banc des accusés ; et un proconsul romain a flétri son nom aux yeux de tout un peuple en le frappant d'une sentence de mort. Oui, regardez bien ! Il est là, Jésus Christ, dans ce cachot ; là au dernier degré de l'humanité ; il les a tous descendus et visités ; et si bas qu'on soit tombé nul ne peut se plaindre de n'avoir pas trouvé Jésus auprès de lui dans tous ces abaissements. Il est le dernier des hommes plus bas que tous les misérables. Le prophète Isaïe l'a vu dans ces profondeurs, et il ne pouvait y croire : « Nous l'avons vu, nous dit-il, et il était méconnaissable... Méprisé, le dernier des hommes, homme de douleurs et sachant l'infirmité ; il cachait son visage tout chargé de mépris218 »... - Et un autre prophète a pleuré sur les fers ignominieux dont on allait charger ses mains divines : « Fils de l'homme, s'écrie Ezéchiel, voilà qu'on t'a [58] chargé de chaînes et ils te lieront ; et tu n'échapperas pas d'entre leurs mains219 »...

On objectera : Mais Jésus Christ étant innocent, il a beau subir une condamnation, sa pureté éclate à travers les hontes de son jugement ; vos prisonniers, au contraire, vos converties elles-mêmes, leur ignominie apparaît derrière leur pénitence et leurs larmes, comme on aperçoit le lit fangeux d'une rivière à travers la limpidité de ses eaux. L'innocence de Jésus Christ les condamne. - Et moi je réponds : Oui, Jésus fut innocent, et c'est par cela même qu'il a pu réhabiliter les coupables. C'est là ce que j'admire ; c'est là ce que je propose à vos admirations ; c'est là ce que je voudrais que l'on imitât220. O mon Sauveur, que d'autres s'extasient devant les accents de votre sagesse, ou les coups éclatants de votre toute-puissance ; moi, je vous adore surtout pour vos infinis abaissements ! Le voilà, le Christ, le Fils de Dieu ! Il s'est assis à côté des plus vils de tous les hommes : il leur tend les bras. Ces misérables que l'on arrache par force du sein de l'humanité, Jésus Christ les voudrait presser sur sa poitrine. Eux dont vous ne voudriez pas pour vos serviteurs221, il les accepte et les veut pour ses amis ; il les sollicite à l'aimer : il leur montre ses mains et ses pieds sanglants et sa voix dit tout bas à leur âme : « Vois mes bras chargés de chaînes, vois mes épaules meurtries, ma tête couronnée d'épines, mes mains et mes pieds percés, mon côté ouvert et perdant tout son sang ! vois mon Calvaire ! vois ma Croix ! C'est pour toi que j'ai tant souffert, pour t'aider à expier tes crimes, pour t'aider à [59] prendre courage aussi, surtout pour te rendre le Ciel que tu avais perdu. Reviens à moi ; fais entendre une seule parole de repentir sincère, et je te pardonne à l'instant. Je ne me souviendrai plus de tes crimes ; je te rendrai mon amitié ; et si tu veux mon Ciel encore, aujourd'hui même tu l'auras ! »

Il vous paraît que j'exagère ; écoutez !

Un des voleurs suspendus en croix avec Jésus lui jetait des blasphèmes ; il disait « Si tu es le Christ, sauve-toi donc toi-même et nous avec toi. » Mais l'autre le reprenait : « Tu ne crains donc pas Dieu, toi qui endures les mêmes tourments que lui ? Nous, du moins, nous souffrons justement ; nous n'avons que ce que nous méritons ; mais lui n'a rien fait de mal. » Et il disait à Jésus : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous viendrez en votre royaume. » Et Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis : aujourd'hui même tu seras avec moi en Paradis222. »

Les siècles présents à cette scène ont entendu et se sont répété les uns aux autres cette adorable parole : « Tu seras aujourd'hui en Paradis avec moi. » On a exalté la miséricorde de Dieu qui admet à la table céleste les pécheurs [60] eux-mêmes si seulement ils pleurent leur péché. Les saints ont fait mieux que d'admirer, ils ont imité cette miséricorde : on en a vu baiser les pieds des prisonniers, se mêler à leurs travaux, vouloir même se charger de leurs chaînes ; et les embrassant avec une ineffable tendresse ils les nommaient leurs frères ! Mais ce qu'on n'a pas encore rencontré c'est une œuvre publique avec le but avoué et permanent d'imiter Jésus dans la réhabilitation d'âmes flétries par le crime et par la sentence des tribunaux !..

Et c'est là cependant (il est temps de conclure) c'est là ce que nous voulons pour nos malheureuses libérées. C'est là le baume qu'il faut à leurs blessures. Depuis longtemps réhabilitées à la face du ciel et dans le for de leur conscience, nous les voulons réhabilitées de même dans le for extérieur et à la face de la société223 ! Pour la réalisation de ce que nous avions rêvé, il nous fallait une force supérieure aux forces humaines et un modèle qui ne se trouvait pas au monde. Maintenant l'une et l'autre sont trouvés.

Cette force, c'est celle que donne le Christ et dont l'Apôtre disait : « Je puis tout en celui qui me fortifie224 » ; [61] et s'il l'a dit, c'est qu'il l'avait expérimenté en ces combats mémorables où, sentant sa faiblesse et sa pente naturelle vers le mal, il cria vers le Christ, et le Christ se contenta de lui répondre : « Ma grâce te suffit225. » Notre force sera la grâce de Dieu, cette force qu'il ne refuse jamais à ceux qui la lui demandent avec humilité.

Et notre modèle, c'est Jésus Christ lui-même, tel que les saints Evangiles nous l'ont dépeint : Innocent, s'inclinant vers les coupables et se confondant avec eux, et les abritant ainsi du manteau de sa pureté.

Donnez-moi quelques femmes de la suite de Jésus Christ, des femmes dont le nom soit demeuré sans tache et le cœur sans souillures ; des femmes qui mues par le généreux dessein du Maître ne dédaignent pas de s'abaisser comme lui, vers de pauvres dégradées pour leur tendre la main et les réconforter ; plus encore, qui les attirant et les élevant peu à peu, consentent à partager pleinement avec elles l'auréole de leur pureté, acceptant en retour quelque part de leur déshonneur s'il en reste encore à leur front. Qu'on me donne de ces femmes, et le rêve se réalise, et Jésus a des continuateurs dans la réhabilitation des âmes déchues ; et la Maison de Béthanie a commencé ; car c'est le nom que nous donnerons à cette œuvre.

Comprenez-vous ce qu'aura de touchant et de vrai le nom de Maison de Béthanie ?

L'Evangile nous rapporte qu'à Béthanie vivaient deux sœurs : l'une d'une inviolable vertu, c'était Marthe, la sœur de Lazare, honorée par l'Eglise au nombre de ses Vierges ; l'autre c'était Madeleine la Pécheresse, dont Jésus [62] avait chassé sept démons, nous dit l'Auteur sacré, Madeleine la Pécheresse autrefois, aujourd'hui la Réhabilitée. Et Jésus aimait à venir se reposer dans leur maison, et toutes deux rivalisaient d'empressement, l'une à servir, l'autre à l'écouter parler. Et Jésus ne semble pas mettre de différence entre elles ; que dis-je ? ô merveille ! c'est à Madeleine qu'il donne à ses pieds et dans son cœur la place de prédilection, et Marthe a beau s'en étonner, Jésus lui répond avec bonté mais en donnant encore la préférence à Madeleine : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez de beaucoup de choses. - Or, une seule chose est nécessaire, Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée226. » Et quelle était cette meilleure part ? sinon que Madeleine aimait davantage, et que la Pécheresse avait devancé la Vierge en l'amour divin. En vérité, quand il se donne aux âmes, Jésus ne regarde point à ce qu'elles furent, mais à ce qu'elles sont ; ni si elles ont failli, mais comment elles aiment ! Pénitentes ou immaculées, il ne pèse les âmes, quelles qu'elles soient, qu'au poids de leur amour. Heureuses celles qui aiguillonnées par leur passé, osent lutter d'amour, même avec les âmes sans tache ! Heureuses celles-ci, si, prises d'une sainte jalousie, elles savent hâter le pas et redoubler d'élan pour ne point se laisser surpasser !

[63] Il en sera ainsi dans l'œuvre projetée.

D'un côté, les âmes demeurées pures ; de l'autre, les âmes réhabilitées ; Notre Seigneur au milieu d'elles, recevant leurs hommages, les encourageant du regard, les soutenant de sa grâce et de son amour. Quelle reconnaissance elles lui doivent toutes ! car la main qui a relevé les unes est la même qui a préservé les autres de tomber !.. Mues d'une même reconnaissance, elles rivaliseront à qui servira mieux et aimera davantage le Dieu qui les a toutes également sauvées, quoique diversement.

Leur seule émulation sera l'émulation d'une humble charité. Les réhabilitées se souviendront qu'elles vénèreront et les aimeront comme leurs mères et leurs sauveurs.

Et celles-ci ne voyant plus dans les pauvres réhabilitées que des âmes régénérées dans le sang de Jésus, les respecteront à leur tour, et oubliant généreusement la distance qui les sépare d'elles encore, aux yeux du monde, imitatrices du cœur de Jésus, elles déverseront sur elles tous les trésors de la plus franche, de la plus cordiale, de la plus chrétienne amitié, de cette fraternité toute surnaturelle des âmes, dont la source et le terme sont en Dieu.

Elles auront tout en commun : leur couche sera la même, leur nourriture la même, leur travail le même, leur prière commune ; et pour écarter de ces âmes meurtries [64] tout souvenir humiliant du passé ou tout rapprochement douloureux, si, pour leur salut, elles demandent aux réhabilitées de garder la clôture durant leur séjour dans la maison, elles seront les premières à leur donner l'exemple ; elles s'astreindront elles-mêmes à une clôture plus étroite et de plus longue durée que la leur. Il n'y aura d'autre différence entre elles que celle du vêtement et des vœux.

Mais non ; nous ne voulons pas même cette différence227.

Notez bien ceci, car nous touchons à la réhabilitation suprême ; nous sommes vraiment au cœur de l'œuvre ! nous n'avions pas encore passé le vestibule du temple, voici que nous entrons dans le Saint des Saints.

Découragée autrefois parce qu'elle se voyait flétrie, et flétrie sans retour, la pauvre réhabilitée a relevé la tête ; elle s'est prise à espérer encore depuis que son passé n'est plus devant ses yeux, et qu'autour d'elle nulle ne semble s'en souvenir. Elle voit à ses côtés d'autres âmes qui pour l'amour de Jésus Christ, ont renoncé à toutes les joies et à toutes les fêtes du monde, sans avoir rien à expier, et qui sont heureuses ! et elle se sent blessée au cœur d'une sainte jalousie, et elle brûle de se consacrer à Dieu, elle aussi, à ce Dieu qu'elle avait aimé déjà dans la pureté de sa jeunesse, mais qu'elle n'aima jamais comme aujourd'hui ! Et se levant, par une divine hardiesse, des pieds de Jésus qu'elle arrosait de ses larmes comme Madeleine, comme Madeleine aussi elle osera s'approcher de sa tête et l'embaumer de ses parfums228 !..

Ou, pour parler sans figures, un jour viendra où celle [65] qui fut pécheresse demandera à se consacrer à Dieu, elle aussi, par les vœux de religion.

C'est là qu'on l'attendait. Sa demande est accueillie avec bonté ; et si elle est trouvée digne, après les épreuves d'usage, un jour (jour de triomphe et d'ineffables joies !) on la prendra, la pauvre, l'heureuse réhabilitée ! on la parera comme une sainte fiancée ; on la conduira voilée au pied des saints autels229 ; et là, comme les âmes immaculées, elle qui ne pourrait plus être l'épouse d'un homme, peut-être ! on la consacrera Epouse de Jésus Christ, de Celui qui n'a point dédaigné de se nommer l'ami de Madeleine et dont les pharisiens disaient : Voilà... « Ecoute, ô fille, et vois, prête l'oreille ! - Oublie ton peuple et la maison de ton père, car le Roi est épris de ta beauté230 » et le Roi dira dans le ciel à ses élus, et à ses anges : « Mes amis, réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé la brebis que j'avais perdue231. » N'est-il pas écrit : « Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui vient à repentance que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion232 ? » - Qu'est-ce donc pour une pécheresse qui devient Epouse du Christ ?..

Sa réhabilitation est achevée. Désormais mêlée aux âmes consacrées, abritée de leur pureté, elle partagera leur sort et leur honneur aux yeux des hommes. Nul regard humain [66] ne pourra plus reconnaître ce qu'elle fut233. Le passé n'est plus, l'avenir est sauvé. L'exil lui sera doux sur la terre, elle sait que le ciel l'attend !

Voilà la Réhabilitation véritable.

Voilà l'Œuvre que toutes les consciences réclament, que les âmes généreuses appellent depuis si longtemps de leurs vœux !

Voilà l'Œuvre que ni les tribunaux, ni les sociétés humaines ne pouvaient faire !

A l'exemple de Jésus Christ et soutenues par sa grâce, des âmes pures se sont abaissées vers des âmes autrefois criminelles, et elles les ont couvertes de leur pureté, elles et leurs crimes, et les ont réhabilitées à jamais !

Je ne pense pas qu'il soit possible de faire davantage en réhabilitation, ni davantage en charité. Aussi notre ambition ne va-t-elle pas plus loin ; mais elle va jusque-là !

Et maintenant où trouver des âmes capables d'un dévouement pareil ?

Elles sont trouvées234. Déjà l'ange du Seigneur en a marqué plusieurs au front du signe sacré. Les unes, dans le monde, au sein de leurs familles, les autres, dans le cloître, travaillant à leur propre formation avant d'entreprendre celle des autres, elles attendent que l'heure sonne enfin de se dévouer sans réserve, et que le champ soit ouvert. Ce n'est encore qu'un petit grain de senevé, mais il grandira, [67] si Dieu le bénit. Il deviendra un grand arbre à l'ombre duquel les oiseaux du ciel viendront se reposer. La grâce de Dieu, qui gouverne les mondes, fonde et renverse les empires, appelle ce qui est comme ce qui n'est pas, la grâce de Dieu ira toucher, dans le plus secret de leur conscience d'autres âmes que j'ignore, qui sont encore dispersées dans le siècle, mais qu'il a déjà préparées à cette grande mission. Car il en est, je le sais, je l'ai vu ! il en est dont les yeux sont pleins de larmes parce que les jours du monde sont obscurcis de ténèbres, et que les flots de la divine lumière semblent ne plus venir jusqu'à lui. Et les mains levées au ciel, elles crient à Dieu, comme autrefois les disciples d'Emmaüs : « Demeurez avec nous, Seigneur, car il se fait tard déjà235 ; les ombres envahissent la terre : le froid pénètre de toutes parts, » et elles cherchent autour d'elles, et elles ne trouvent d'aucun côté l'idéal de leurs rêves et de leurs aspirations. Elles frappent, et le monde ne sait pas ouvrir ; elles appellent, et le monde ne peut leur répondre... ; la maison de Béthanie sera l'issue par laquelle, sortant des entraves du siècle, elles entreront dans la lumière tant désirée de Jésus, leur Sauveur, dans la voie royale et divine du sacrifice et de l'amour. Il est dur, sans doute, il est douloureux pour notre superbe nature de tendre une main fraternelle au déshonneur vivant : mais le Christ l'a bien fait ! Et si elles aiment le Christ, elles aimeront ses œuvres ; et si elles aiment ses œuvres, elles ne craindront pas de descendre avec lui jusqu'au dernier échelon de