Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 3. Quelques détails sur la Maison de Béthanie à Ricey-Bas1 (Aube), Tours, J. Bousery, 1866 (texte intégral ; Orig. A.B.).

Par cette brochure complémentaire, le P. Lastaste apporte des informations plus précises à ceux qui souhaitent connaître la structure envisagée pour la nouvelle communauté. Le fondateur y décrit les étapes par lesquelles les réhabilitées auront à passer pour accéder, si elles en ont la vocation, à la vie religieuse.

La localisation dans l'Aube était prématurée ; elle était liée à un projet d'installation dans un village dont le curé était très favorable à l'œuvre, mais l'évêque de Troyes s'était opposé à cette idée car le village comprenait déjà trois communautés religieuses et un hospice. Il avait réagi à l'envoi de la première version des Réhabilitées qui portait cette même adresse : « Le bruit court à Troyes que nous avons acheté aux Riceys, que le contrat est passé ; Monseigneur est indigné de savoir que tout cela s'est fait sans lui ; cela a été jusqu'au T. R. P. provincial ; le bon P. Le Tellier m'en avertit, et Monseigneur a daigné m'en écrire. Je leur réponds à tous deux de manière à dissiper tout doute : "Il n'y a ni contrat passé, ni promesse verbale ou écrite échangée, mais simplement projet, renseignements demandés et reçus." Monseigneur m'interdit de faire circuler la petite brochure où est le nom de Ricey, jusqu'à nouvel ordre. Veuillez vous y bien conformer2. »

« Venez à l'écart, dans ce lieu solitaire
et reposez-vous un peu3. »
« Venez à moi,
vous tous qui travaillez et êtes dans la peine,
et je vous soulagerai4. »

[1] Je dois quelques détails plus intimes aux personnes qui désirent se lier plus étroitement à l'Œuvre de Béthanie. Je vais les donner ici.

On l'a compris, cette Œuvre est double.

Avant tout, elle a pour but d'achever au regard des hommes la réhabilitation définitive de pauvres détenues libérées, depuis longtemps déjà réhabilitées devant Dieu.

Mais, pour en arriver là, il est indispensable (comme nous l'avons expliqué ailleurs) d'avoir d'avance une communauté d'âmes sans reproche ; déjà connues et entourées du respect public.

De là, dans la maison de Béthanie, deux catégories diverses, deux sortes de personnes : les réhabilitées et les religieuses, ou si l'on me permet d'employer un terme dont on aura l'explication plus loin, les prêcheresses.

[2] Prêcheresses et réhabilitées, comme Marthe et Madeleine, autrefois dans la maison de Béthanie où le Sauveur aimait tant à venir se reposer.

Prêcheresses et réhabilitées, tels sont les deux éléments constitutifs de l'Œuvre, éléments bien distincts tout d'abord, mais qu'il s'agit de rapprocher peu à peu et de combiner ensemble sous l'action d'une ardente charité pour en former un même tout : des urs aux yeux des hommes ; des saintes devant Dieu.

I

Les réhabilitées

Je n'expliquerai pas ce qu'il faut entendre par ce nom. Je l'ai déjà dit tout au long, en un autre lieu. J'indiquerai seulement les conditions requises pour entrer à ce titre dans la maison de Béthanie, et les divers degrés par lesquels on les élèvera insensiblement.

Toute personne qui voudra être reçue au nombre des réhabilitées devra réunir trois conditions capitales :

1. Le demander librement, de pleine volonté, sans contrainte aucune.

2. Avoir subi une longue détention.

3. Etre revenue à Dieu depuis longtemps.

Ne pourront donc entrer à la maison de Béthanie :

les femmes ou les filles repenties qui n'ont jamais subi de condamnation5 ;

[3] les détenues sortant des prisons départementales où elles n'ont passé que quelques mois, un an au plus ;

ni même les détenues des maisons centrales, quelle qu'ait été la durée de leur réclusion, si leur conversion est récente ;

ni celles qui ne viendraient pas de leur plein gré, quoi qu'elles soient d'ailleurs.

Nous n'ignorons pas que toutes ces conditions exigées vont éloigner de nous un grand nombre de détenues, mais il ne faut pas l'oublier, nous ne prétendons pas nous substituer aux refuges6, loin de là ! La maison de Béthanie ne veut être ni une maison de correction, ni une maison de pénitence ; elle est une maison de réhabilitées et c'est assez7. Les détenues qui, à l'expiration de leur peine, ne réunissent pas ces conditions, ne sont pas faites pour nous ; elles doivent frapper à d'autres portes. Qu'elles aillent au refuge ! elles y trouveront des soins dévoués, plus en harmonie avec leurs besoins. Notre but est limité et il devait l'être.

Aussi bien, plus l'Œuvre commencera petitement, plus elle aura de chances de succès ; plus nous aurons lieu d'espérer la fusion de tous les esprits et de tous les cœurs en un seul cœur et une seule âme.

***

En dehors de ces conditions indispensables, il en est d'autres de convenance au sujet desquelles on pourra, au besoin, accorder quelque dispense.

Voici ces autres conditions :

1. Avoir une santé convenable.

Notre maison n'est pas un hôpital ; son seul revenu, son unique ressource est le travail des mains ; il est donc [4] indispensable pour y être admises que les personnes qui se présenteront puissent fournir leur quote-part du travail commun, et ne soient pas à la communauté une charge permanente.

2. Etre déjà exercée à quelque travail.

Deux sortes de travaux seront en usage à la maison de Béthanie (sans parler des emplois indispensables dans toute communauté).

Le travail d'atelier, comprenant les divers travaux de couture et de broderie ordinaires aux femmes.

Le travail des champs, qui consistera, soit dans la culture et l'entretien des terres, verger et potager et jardin d'agrément, soit dans le soin des animaux domestiques nécessaires au service et à l'alimentation de la communauté.

Cette condition n'est point une difficulté, puisque toutes les détenues des maisons centrales ont été formées à quelqu'un de ces travaux, dans la prison, quand elles ne l'avaient pas déjà appris dans leur famille.

3. Avoir l'intention, le désir réel de considérer désormais la maison de Béthanie comme sa propre maison de famille8, et d'y passer le reste de ses jours9.

Nous sommes profondément convaincus (et l'expérience de chaque jour en est la preuve) que toutes les détenues libérées, même les meilleures, sont incessamment et gravement exposées à se perdre, quand elles rentrent dans le monde, à quelque moment que ce soit, à moins qu'elles ne retournent dans leur famille et que leur famille soit honnête.

Nous n'atteindrions pas, dès lors, notre but, si nous admettions les réhabilitées à la condition de les placer plus tard hors de la maison : ce qui serait les exposer à une perte infaillible. Nous ne voulons pas les sauver à demi et pour quelques années, mais complètement et pour toujours. [5] Si cela se doit faire quelquefois, ce ne sera jamais qu'une exception.

C'est pourquoi nous exigeons d'elles l'intention au moins, de demeurer dans la maison jusqu'à la mort. Aussi bien, en cela comme en tout le reste, les religieuses donneront l'exemple aux réhabilitées. Néanmoins, ces dernières demeureront toujours libres de se retirer le jour où elles viendraient à changer d'intention ; à moins qu'elles ne préfèrent, à un moment donné, entrer définitivement au nombre des Sœurs, ainsi que je vais l'expliquer.

***

Les réhabilitées se diviseront en trois catégories :

1. Les aspirantes

2. Les petites sœurs

3. Les sœurs

1. A son entrée dans la maison, la réhabilitée est reçue et traitée comme une enfant de la famille10. Elle prend le nom d'aspirante qui lui rappelle le but où elle doit tendre, en même temps qu'il écarte de sa pensée tout souvenir fâcheux du passé.

Les aspirantes ont un habit séculier, mais noir et de couleur foncée, comme il est d'usage pour les postulantes dans la plupart des communautés religieuses.

2. Après un temps d'épreuve suffisant, qu'il est impossible de déterminer d'avance, qui naturellement devra varier selon les dispositions de chacune, mais sera d'un an au moins, l'aspirante pourra, si elle en exprime le désir, être admise dans le tiers ordre séculier, et même être autorisée à prononcer des vœux temporaires, selon le jugement et le conseil de son confesseur.

Les membres de ce tiers ordre seront nommées les petites sœurs. Elles porteront la robe noire avec un scapulaire [6] blanc, qui descendra jusqu'à la ceinture où il sera fixé.

3. Après une autre épreuve qui durera trois ans au moins, mais qui pourra être prolongée, selon les besoins, jusqu'à cinq ans, la petite sœur, si elle en est jugée digne, sera, sur sa demande, admise complètement au rang des religieuses : sœur converse ou sœur de chœur suivant ses aptitudes et son instruction. Désormais toute différence aura disparu entre elle et ses bienfaitrices. Elle sera ur, comme elles.

Alors sera pleinement accomplie sa réhabilitation personnelle.

Toutefois elle n'entrera encore qu'au rang des postulantes, dont elle prendra l'habit, et elle aura à passer par les mêmes épreuves qu'elles avant d'être admise à revêtir la robe blanche d'abord, et plus tard, à prononcer ses grands vœux.

Passé ce délai de cinq ans après son entrée au tiers ordre séculier, la petite sœur ne pourra plus prétendre à entrer au nombre des sœurs, si jusque-là elle n'en a pas été capable.

Les aspirantes et les petites sœurs seront sous la direction des sœurs et mêlées à elles tout le jour pour le travail11.

Dans ces conditions, l'admission à la maison de Béthanie deviendra vraiment pour un grand nombre de détenues, durant le temps de leur réclusion, une récompense attendue et désirée ; une espérance qui les soutiendra, leur donnera courage, et leur sera un excitant continuel à bien remplir tous leurs devoirs.

[7] II

Les prêcheresses

Un autre élément constitutif de la maison de Béthanie, nous l'avons dit, ce sont ces âmes consacrées à Dieu qui doivent un jour ouvrir leurs rangs aux réhabilitées, et les abriter ainsi de la honte publique.

Mais quelles sont ces religieuses ?

Il existe déjà tant de congrégations de toutes natures, que songer à en fonder une nouvelle eût été plus que superflu. D'autre part, un Ordre déjà ancien, éprouvé, offre des garanties bien autrement sérieuses que tout essai nouveau.

Nous avons donc recherché parmi les communautés déjà existantes, quelle est celle dont la règle s'adapterait le mieux au but que nous nous proposons.

Là, s'est élevée une assez grande difficulté.

Nous venons de le voir et nous l'avons expliqué ailleurs avec plus de détails, il faut, pour se dévouer à cette Œuvre, des religieuses cloîtrées et de plus assujetties à une règle assez austère, puisqu'elles doivent encourager les réhabilitées, par leur propre exemple, à supporter généreusement les privations inhérentes à toute fondation, et même à toute maison religieuse ; car toute communauté a certainement en vue, à l'exemple des saints, de travailler par la mortification des sens à l'affranchissement et à la sanctification des âmes12.

[8] D'autre part, il est réglé qu'elles doivent, pour les mêmes motifs, prendre une part active à tous les travaux, tout en les dirigeant ; et cela, sans préjudice de leurs exercices réguliers : l'oraison, la sainte messe, l'office, le rosaire et le reste.

Or comment concilier tant de choses ? - Ne sont-elles pas incompatibles ?

Ordinairement les ordres cloîtrés s'adonnent à la pure contemplation et n'acceptent pas d'œuvre de charité. Au contraire, les congrégations religieuses vouées à l'exercice de la charité sont affranchies habituellement des austérités monastiques de la clôture.

Où trouver une communauté qui réunisse à la fois : d'un côté, la pénitence et la contemplation ; de l'autre, le travail incessant et la vie active ? Grâces à Dieu, nous trouvons toutes ces choses admirablement réunies et combinées dans la règle des sœurs dominicaines du tiers ordre cloîtré, telles qu'il en existe déjà en quelques villes. Nous n'avons donc pas à sortir de la famille, et j'en bénis Dieu ! Il m'eût été trop dur de laisser à d'autres qu'à nos sœurs l'honneur et le mérite d'un tel dévouement.

***

Qui n'a lu la vie de S. Dominique, depuis que le P. Lacordaire l'a racontée13 ? Qui ne connaît un peu dès lors les origines de notre Ordre ?

On sait comment, au xiiie siècle, Dominique notre père, inspiré de Dieu, conçut le gigantesque projet de rallier à Jésus Christ par des liens plus étroits que les liens ordinaires de la foi, tous les cœurs capables de quelque dévouement à la plus grande des causes : l'amour de Dieu et l'amour des âmes.

[9] Et ce projet gigantesque, on sait aussi comment il l'a réalisé.

Il a institué trois ordres religieux, étroitement unis comme en un faisceau, par une même pensée :

1. Un ordre sacerdotal spécialement voué à la pénitence, à la contemplation de la vérité, et à l'apostolat. C'est le premier ordre, le Grand Ordre des hommes, comme on l'a nommé.

2. Un ordre de femmes, elles aussi vouées à la vie pénitente et contemplative ; elles aussi, selon leurs moyens, se dévouant aux âmes et à la diffusion de la Vérité. Du fond de leurs cloîtres, où les retient jour et nuit plus encore leur cœur que la clôture, elles accompagnent de leurs vœux, de leurs prières et d'une mortification incessante, nos pères quand ils vont évangéliser les peuples, et bien souvent plus qu'on ne le pense, ils doivent à leurs mérites les fruits de leur apostolat. C'est là le second ordre14, ou ce que nous appelons le Grand Ordre des femmes.

3. Enfin un ordre mixte, vivant au milieu du monde et jusque dans les liens du mariage, n'ayant d'autre barrière que celle du devoir, et dans sa règle, nécessairement plus doux et plus accommodant que les premiers, puisqu'il ne doit pas être incompatible avec aucune condition.

C'est là le troisième ordre, ou comme nos aïeux l'ont nommé, le Tiers Ordre.

Le tiers ordre, comme le grand ordre, se divise en deux branches, celle des hommes et celle des femmes.

Les hommes forment entre eux une milice spirituelle destinée à combattre l'impiété et la corruption par les armes (s'il était besoin de défendre l'Eglise), mais surtout, et bientôt exclusivement15 par la prière, l'accomplissement [10] exact et fidèle de tous leurs devoirs chrétiens et sociaux, et la pratique de toutes les bonnes œuvres. On les nommera à cause de cela la Milice de Jésus Christ16 d'abord, et depuis, le Tiers-Ordre de la Pénitence de Saint-Dominique.17

Les femmes formaient l'autre branche, ayant des exercices spirituels distincts, des réunions spéciales, mais en tout le reste conforme à la première branche et suivant la même règle.

Plus tard, elles ont fait davantage. Aux obligations du tiers ordre, elles ont ajouté la clôture et les trois vœux de religion, et ont formé ainsi comme un ordre nouveau, le Tiers Ordre régulier qui est véritablement un ordre religieux approuvé comme tel par les Souverains Pontifes. Son observance est plus douce que celle du Grand Ordre, et plus accessible, dès lors, aux santés plus débiles, comme aussi plus susceptible de se prêter à quelque œuvre de charité.

Ce fut la Bienheureuse Emilie de Verceil qui fonda, en 1255, la première communauté de ce genre, aujourd'hui si répandues en France et dans le monde entier.18

Le tiers ordre régulier des dominicaines cloîtrées réunit en même temps la vie contemplative et la vie active ; sa règle est à la fois austère et tempérée. Il semble, plus qu'aucun autre, prédestiné à l'Œuvre projetée.

[11] En vérité, c'est bien là ce que nous cherchions, et ce qu'il fallait.

Une des plus anciennes maisons de ce genre, déjà connue pour son esprit profondément religieux, sa forte et large direction, et d'où sont sorties déjà tant d'autres communautés du tiers ordre, vient d'offrir à l'œuvre des Réhabilitées le plus généreux concours. Nous ne saurions assez lui témoigner notre reconnaissance. Elle a offert de former, à ses dépens et dans le but spécial de l'Œuvre, toutes les personnes que Dieu appellera à s'y dévouer19. Elles n'auront pas ainsi à subir les tâtonnements de toute œuvre qui s'essaie. Leur règle, leurs constitutions, leur nom, leur habit, tout est trouvé, expérimenté depuis des siècles, et leur noviciat lui-même fonctionne déjà, dirigé par d'habiles et saintes mains.

La maison de Béthanie est donc confiée à des religieuses dominicaines du tiers ordre cloîtré.

***

Mais ce qui doit donner aux dominicaines de Béthanie20 leur physionomie particulière, c'est qu'elles vont pratiquer à la fois la charité spirituelle et la charité corporelle.

La charité spirituelle, par la réhabilitation de ces pauvres libérées.

La charité corporelle, par le travail des mains.

Par l'une, elles vont pénétrer au cœur même de la vocation dominicaine ; par l'autre, elles vont revenir aux vieilles traditions monastiques.

1. Elles vont entrer au cœur même de la vocation dominicaine et mériter un peu ce nom glorieux de prêcheresses [12] qu'au Moyen Age on donnait à nos sœurs, en bien des pays21. Elles vont imiter, de loin encore sans doute, mais d'un peu plus près qu'autrefois, sainte Catherine de Sienne, leur mère, la gloire et le type à la fois de la famille dominicaine.

Pauvre fille d'un teinturier, ignorante au point qu'elle ne sut jamais écrire et ne lisait que par miracle, timide comme il convient à son sexe, d'une délicatesse d'âme inconcevable, elle s'en allait cependant à travers les peuples, poussée par l'Esprit de Dieu ; par sa seule intervention, elle apaisait les discordes civiles, ramenait à l'autorité des souverains pontifes eux-mêmes des villes révoltées et les souverains pontifes eux-mêmes au siège traditionnel de Pierre et de la Papauté. Mais sans nous arrêter plus longtemps à de si grandes œuvres, voyons-la, du moins, ardent apôtre, évangéliser les populations, étonnées de rencontrer une telle puissance de conviction chez une femme ; sa seule voix, sa seule vue, convertissait les pécheurs, et en si grand nombre que quatre religieux de notre Ordre, marchant à sa suite par ordre du pape, ne pouvaient suffire à entendre les confessions de tous ceux qu'elle jetait à leurs pieds.

Depuis ce temps, jamais âme vraiment dominicaine, si perdue qu'elle semble au fond de ses cloîtres, jamais âme dominicaine n'a osé travailler à sa propre sanctification sans travailler en même temps de toutes ses forces, par ses prières, ses jeûnes, ses sacrifices de tous les jours, à la conversion et à la sanctification des âmes22.

Mais à Béthanie, ce sera l'Œuvre essentielle23. Sans doute, nos dominicaines n'iront pas, comme sainte Catherine, par les places et les carrefours à la poursuite des âmes pécheresses ; leur sexe, leur condition, leurs constitutions même et leurs vœux y mettent obstacle ; mais sans se déplacer, [13] elles n'en travailleront pas moins activement, efficacement, à la conversion des âmes. Du fond de leur solitude, elles ouvriront leurs bras et leur cœur à de pauvres dégradées, et partageant tout, tout sans réserve, avec elles, et les arrachant au mépris du monde, elles les gagneront définitivement à Dieu ; elles les sauveront par leur charité24.

Et ainsi, elles auront justifié leur nom de prêcheresses.

Aussi bien, quelque nouvelle que soit cette Œuvre, elle n'est pas sans quelque antécédent dans notre histoire. Des œuvres sinon semblables, analogues du moins, ont été fondées par nos pères et confiées à nos sœurs.

En lisant la vieille Année dominicaine, dans le seul volume de mai qui m'est tombé sous la main, j'ai trouvé les deux faits ci-après.

On y raconte que le P. Ambroise Druvé fonda à Bruxelles une maison de plus de cent repenties ; qu'il les soutenait de ses aumônes et leur procurait du travail ; qu'elles prenaient en entrant un habit religieux et chantaient en commun l'office de la Sainte Vierge, à l'édification de la ville, et enfin qu'elles étaient dirigées par des sœurs du tiers ordre25.

Et ailleurs, que le pape Léon X donna mission à trois de nos pères du couvent de Viterbe, de régler une maison de repenties ; qu'ils réduisirent cette communauté à la Règle de saint Augustin avec certaines conditions particulières, et l'habit de nos sœurs converses26.

***

[14] Les religieuses dominicaines de Béthanie n'auront pas seulement à prendre soin des intérêts spirituels des réhabilitées, à les instruire et les former à la saine piété pour les préparer à entrer un jour dans la vie religieuse, ainsi qu'il a été dit plus haut ; elles devront encore veiller à leurs besoins temporels, leur procurer le nécessaire de chaque jour, et tous les secours particuliers réclamés par leur état, si elles viennent à tomber malades.

Elles seront leurs pourvoyeurs, en même temps que leurs sauveurs.

Et, parce que la maison sera pauvre, nos dominicaines travailleront de leurs mains, pour subvenir à toutes ces nécessités. Suivant en cela le conseil que S. Paul donnait aux Ephésiens de « travailler de leurs mains à quelque ouvrage bon et utile pour avoir de quoi donner à ceux qui sont dans l'indigence 27 ».

Et par là, elles se rapprocheront des vieilles traditions monastiques ; car c'était l'usage, on le sait, des Pères du désert d'abord, et plus tard de tous les monastères d'hommes ou de femmes, d'employer au travail des mains tout le temps que laissait la prière. C'était à la fois un exercice d'humilité et de mortification des sens, et souvent leur seul moyen de subsistance.

Ce sera aussi l'unique ressource de l'Œuvre, une fois bien assise.

Et par là, nos sœurs attireront sur leurs têtes la bénédiction du Prophète : « Parce que vous vivrez du travail [15] de vos mains, vous êtes bienheureux et Dieu vous bénira28 ».

Il y a à cela un autre avantage considérable. C'est que, grâce à ce travail incessant de tous et de chaque jour, il deviendra possible d'ouvrir un jour la maison de Béthanie à une certaine catégorie de vocations religieuses qui, jusqu'à ce jour, ne trouvaient pas d'issue. De là tant de souffrances en bien des âmes, obligées contre leur désir et leur vocation, de demeurer au milieu du monde ! De là, tant de chutes même, bien souvent, parce qu'elles ne sont point à leur place.

J'ai besoin d'expliquer un peu ma pensée.

On peut distinguer trois sortes de communautés pour les femmes.

1. Les grands ordres anciens, tels que les Chartreusines, Bénédictines, Bernardines, Trappistines, les Dominicaines du Grand Ordre, les Clarisses, Capucines, Carmélites, etc. Elles sont cloîtrées et leur vie est exclusivement pénitente et contemplative.

Il faut pour entrer dans ces maisons, une vocation toute spéciale, une santé excellente, un attrait prononcé pour la pénitence et la contemplation.

2. Les Congrégations modernes de charité possédant bien quelque portion de vie contemplative et pénitente, mais presque exclusivement vouées à l'exercice extérieur des œuvres de charité.

Telles sont la plupart des communautés qui s'occupent des salles d'asiles, et d'orphelinats, d'asiles pour les vieillards, d'hôpitaux, de maisons de fous, maisons de repenties, prisons, refuges, etc.

Leur règle est habituellement assez douce et accessible à [16] toutes les santés ; mais elle suppose une âme fortement trempée, qui sait marcher ferme et droit dans la vie en dépit de tous les obstacles et de tous les bruits qui pourraient la distraire ou même la détourner du vrai but.

A mon sens, cette vie suppose, comme la première, une vocation toute particulière, et peut-être s'y engage-t-on trop facilement aujourd'hui ; car toutes les âmes ne sont pas trempées pour ces luttes quotidiennes, sans cesse renaissantes et quelquefois se multipliant de jour en jour.

3. Entre ces deux catégories extrêmes il en est une troisième, intermédiaire et participant de toutes deux : unissant la vie cloîtrée et contemplative des unes, la vie active et dévouée des autres ; soumises à une règle austère en quelques points, adoucie en plusieurs autres.

Telles sont par exemple les religieuses de la Visitation, les Ursulines, les Filles de la Croix et beaucoup d'autres. Telles sont en particulier nos sœurs dominicaines du tiers ordre cloîtré.

C'est la catégorie qui pourrait, il me semble, convenir au plus grand nombre de vocations ; elle n'a, en effet, ni les fatigues d'une contemplation trop soutenue, ni les dangers d'un séjour au milieu du monde ; et tout en ménageant les santés, elle offre aussi de quoi contenter avec discrétion cette soif de pénitences et de sacrifices qu'éprouve toute âme qui veut avancer généreusement vers Dieu.

C'est le genre de communauté le plus en harmonie avec les besoins les plus habituels des âmes ; et c'est, cependant, celui où la plupart ont le moins d'accès. C'est là, malheureusement, un fait d'expérience et vous allez en comprendre la raison.

A quelques rares exceptions près, s'il y a des exceptions, toutes les communautés s'emploient à l'enseignement et le plus souvent n'ont pas d'autres ressources. Elles doivent [17] donc nécessairement exiger des sujets qu'elles reçoivent, ou des aptitudes particulières pour l'enseignement, ou une dot convenable ; ordinairement elles exigent à la fois l'une et l'autre.

Or, combien de jeunes personnes dans le monde, qui ont reçu de Dieu une vocation religieuse véritable et qui cependant n'ont pas cette aptitude particulière, et n'ont pas de dot non plus ?

Ce sont de jeunes ouvrières d'une admirable piété quelquefois, mais sans autre fortune que la pureté de leur âme et le travail de leurs doigts ; ou ce sont de pauvres orphelines nées dans l'opulence peut-être, mais visitées par les revers et qui, malgré leur éducation achevé, n'ont aucun goût, aucune disposition réelle pour se vouer à l'instruction ; elles n'ont vraiment d'aptitude et d'attrait que pour ces mille travaux d'aiguille et d'intérieur dont elles faisaient autrefois un sujet de distraction et d'amusement, et dont elles ont fait depuis, contraintes par la nécessité, leur gagne-pain de chaque jour.

Dans ces conditions, elles ne peuvent être agréées, à moins d'exceptions toujours rares, dans aucune des communautés dont nous parlions tout à l'heure, et dont le but ordinaire est l'enseignement29.

Et cependant, nul autre genre de communauté ne leur convient mieux que ces ordres mixtes : les grands ordres anciens les effraient par leur austérité (cœur santé est si frêle souvent, et tant de souffrances l'ont déjà ébranlée) et les congrégations modernes les effraient bien plus encore par cet isolement où leurs religieuses sont quelquefois laissées au milieu des campagnes ; par cette absence d'un courant vraiment fort de vie religieuse dont leur âme aurait tant besoin, enfin par ce mélange perpétuel aux bruits, aux sollicitudes et par là, aux dangers du monde.

[18] Elles ne se sentent appelées ni à l'une ni à l'autre de ces catégories extrêmes ; il leur faut une règle plus douce et une vie active que n'ont pas les premières ; et pourtant un élément de vie contemplative et la clôture que les secondes n'ont pas.

Que faire donc ?

Rester dans le monde ? - Elles l'ont fait jusqu'à ce jour, mais combien n'ont-elles pas souffert ! Combien n'ont-elles pas été exposées !

Désormais, la maison de Béthanie s'employant à des œuvres de zèle et au travail manuel, en même temps qu'elle a la clôture et la vie contemplative, ouvre par là même une issue à ces vocations. Si la postulante n'a pas de dot et qu'elle puisse y suppléer par son travail, si pauvre que soit la maison, on l'accueillera quand même. Le travail des mains sera leur dot ; et le cœur du prêtre n'aura plus la douleur de voir de saintes filles, parce qu'elles sont pauvres, privées pour toute leur vie peut-être de ce commerce tout intime que les vœux de religion leur donnent avec Jésus, lui qui cependant fut pauvre aussi, et qui vint sur la terre surtout pour évangéliser les pauvres et les relever.

***

Nous voulons en outre, dans la maison de Béthanie, ce qui n'a pu encore être réalisé nulle part, que je sache : l'Adoration perpétuelle du Très Saint Sacrement et le Rosaire perpétuel réunis. Quel ordre semble mieux prédestiné de Dieu à cette double dévotion que l'ordre de saint Dominique, l'instituteur du Rosaire30, et saint Thomas d'Aquin, l'auteur de ce magnifique office du Saint-Sacrement [19] qui a tant contribué à l'extension du culte eucharistique, et dont l'Église, presque chaque jour, chante quelque fragment 31 ?

A Béthanie donc, à toute heure du jour et de la nuit (dès que le nombre le permettra) deux des enfants de la famille, une prêcheresse et une réhabilitée, iront au pied des autels ; et tandis que leurs sœurs ou leurs compagnes travailleront ou prendront leur sommeil, au nom de toutes elles adoreront Jésus par Marie et honoreront Marie en Jésus. Le travail ainsi sera vraiment une prière et le sommeil une veille sacrée. Comme la sainte amante du Christ, elles pourront toutes dire au Seigneur : « Je dors mais mon cœur veille32 », et avec vérité, car n'ayant toutes qu'un cœur et qu'une âme c'est bien vraiment le même cœur qui fera l'un et l'autre, la veille et le sommeil.

Mais il est temps d'en arriver à l'organisation intérieure relative aux sœurs prêcheresses.

Comme dans tous les couvents de religieuses cloîtrées, il y aura parmi les sœurs trois catégories distinctes :

1. Les urs de chœur, cloîtrées ;

2. Les urs converses, cloîtrées aussi, faisant les mêmes vœux et suivant en tout la même règle ;

3. Les sœurs non cloîtrées soumises à des vœux moins étroits, à une règle moins austère, et que nous nommerons à Béthanie urs auxiliaires.

Pour être admise au rang des urs de chœur ou des urs converses, les conditions sont les mêmes :

- une vocation réelle

[20] - une vie en tous points irréprochable aux yeux des hommes33 ;

- la connaissance préalable des travaux manuels, ou tout au moins une aptitude réelle et constatée à quelques-uns des emplois de la communauté ;

- enfin, une santé capable de supporter le jeûne hebdomadaire et les abstinences fixées par la Règle.

On exige de plus, pour les urs de chœur, une bonne éducation et l'instruction nécessaire aux divers offices de la psalmodie et du chœur.

Il n'y a d'autre différence entre elles et les sœurs converses que celles-là. Toutefois cette différence paraîtra dans l'habit. Au lieu du scapulaire blanc, les sœurs converses porteront un scapulaire noir, comme le font nos frères convers.

Il sera demandé aux sœurs de chœur 500 F pour le temps de leur noviciat et de leur postulat, et après cela une dot de 5.000 F. Il pourra être accordé dispense sur ce point, ainsi que nous l'avons dit plus haut, plus ou moins suivant les ressources du couvent. Il ne sera rien exigé des sœurs converses.

Les urs auxiliaires seront choisies parmi les personnes qui, n'ayant pas l'aptitude ou l'attrait d'une vie religieuse complète, voudraient cependant se dévouer à l'Œuvre des Réhabilitées34.

Chargées de représenter la communauté au dehors et de prendre en main ses intérêts, elles devront être des personnes sûres, discrètes, prudentes, réservées, ayant déjà une notion suffisante du monde ; en un mot des personnes de confiance, propres à répandre autour d'elles la bonne édification et le bon exemple dans toutes les sorties nécessitées par les devoirs de leur charge.

Si des personnes du monde demandent à entrer dans la [21] Maison de Béthanie comme pensionnaires, elles ne pourront être acceptées qu'en prenant en même temps le titre et les fonctions de ur auxiliaire.

Les sœurs auxiliaires ne feront que des vœux temporaires dont la durée sera laissée au jugement de leur confesseur.

***

Pour nous résumer et tout dire en quelque sorte :

Deux éléments formeront la maison de Béthanie :

1. Les réhabilitées, qu'il s'agit d'élever graduellement au niveau d'âmes sans reproches, consacrées à Dieu et entourées du respect public ;

2. Les prêcheresses, qui sont ces âmes généreuses dont les rangs et les bras doivent s'ouvrir aux réhabilitées.

Entre elles, vie de famille complète. Ce seront des mères et des enfants, en attendant qu'il n'y ait plus entre elles aucune différence ; que ce ne soit plus qu'un même groupe de urs sous l'œil d'une même mère. Alors leur vie sera identiquement la même.

D'ici là, les réhabilitées, comme étant moins courageuses sans doute, moins généreuses peut-être, et partant moins capables de sacrifices, les réhabilitées auront une vie plus douce que celle des prêcheresses. Elles auront un lit ordinaire ; les prêcheresses, la planche traditionnelle, avec une simple paillasse et des draps de laine.

[22] Elles porteront du linge sur elles, comme on le fait dans le monde ; les prêcheresses, de la laine seulement. Quoique du tiers ordre, elles emprunteront cette tradition au grand ordre.

Les réhabilitées ne seront obligées qu'aux jeûnes de l'Eglise. Les prêcheresses auront de plus les jeûnes des constitutions. Les réhabilitées n'auront chaque jour que quelques exercices spirituels d'assez courte durée ; les prêcheresses auront de plus la récitation du saint office et tous les exercices ordinaires aux communautés cloîtrées du tiers ordre.

Les réhabilitées ainsi ne pourront trouver leur charge trop lourde sans injustice et lâcheté manifestes. Et quand viendra pour elles le temps d'avancer vers la pleine vie religieuse, si elles s'y sentent poussées par cet immense avantage d'une complète réhabilitation, elles auront aussi l'occasion de se montrer généreuses à leur tour, en sacrifiant volontairement pour l'amour de Jésus les aises de leur vie et en leur préférant désormais les austérités dominicaines.

Tels sont, sauf modifications ultérieures peut-être, les quelques détails que nous vous avions promis en commençant et que nous vous devions à vous qui avez bien voulu nous honorer de particulières sympathies et dont le cœur semble déjà s'incliner instinctivement vers nous.

Que Dieu donc vous illumine de sa lumière et que sa grâce vous fortifie au dedans ! et s'il vous convie à l'imiter dans sa prédilection pour de pauvres âmes pécheresses qui se sont repenties et qui ont expié, qu'il vous inspire la bonne pensée de vous dévouer à l'œuvre des Réhabilitées, venez ! Venez et vous serez la bienvenue, et la maison de [23] Béthanie sera pour vous cet asile de paix dont parle le Psalmiste : « Voici le lieu de mon repos pour les siècles des siècles ; j'y habiterai ; car c'est la maison que je me suis choisie35. »


1 . Brochure de 23 pages. La pagination originale est indiquée ici entre crochets. On a reproduit ici la mise en page et les passages en italiques.

2 . Lettre 392 du 24 mars 1866 à l'abbé Puissant, curé des Riceys, (Orig. A.B.).

3 . Mc 6, 31.

4 . Mt 11, 28.

5 . Les critères très stricts édictés ici par le P. Lataste donneront lieu très vite à des aménagements, puisque la première réhabilitée accueillie à Béthanie le 4 septembre 1866 ne sera pas une libérée de centrale mais une pensionnaire du refuge de Metz, (lettre 108 du 4 septembre 1866 à M. Henri-Dominique ; Orig. A.B.).

6 . Sur les refuges à l'époque de la fondation de Béthanie, voir les notes sur Les Réhabilitées, p. 305. On a déjà souligné l'impossibilité de fusion des pensionnaires et des religieuses dans ces établissements : « J'ai visité les Dames de Saint-Michel, fondées par le P. Eudes. Elles ont un habit en tout pareil au vôtre, moins la chape qui est blanche. Elles ont 400 repenties, dont plusieurs sont venues de force, les autres en sortant du désordre, plusieurs n'avaient pas les premiers principes de foi... et malgré tout, le résultat est que cette oeuvre les remplit de consolations, qu'il y a de nombreux retours, des âmes généreuses et persévérantes et des morts de saintes. Elles ne croient pas possible de former une communauté de repenties, si converties qu'elles soient, avec des voeux de religion, perpétuels surtout. Se sentant liées, sûres d'être gardées, elles se relâchent et deviennent sinon mauvaises, au moins tièdes, sans bien ; et puis elles n'ont pas d'estime les unes pour les autres et sont jalouses de celles d'entre elles qui ont les premiers emplois ; mais elle pense (la M. prieure avec qui j'ai causé et qui m'a paru une sainte religieuse et une femme de mérite) elle pense qu'en les accueillant parmi vous et les fondant avec vous, vous avez beaucoup mieux à espérer, qu'il y a de vraies saintes parmi elles, à la condition toutefois qu'elles ne seront jamais en majorité parmi vous, ce qui est bien ma pensée et nous pourrons porter cette règle : que les petites soeurs ne pourront être admises au rang des soeurs que dans la proportion d'un tiers. Passé ce nombre elles doivent attendre ou une place vacante ou une augmentation du nombre des soeurs » (lettre 113 du 6 octobre 1866 ; à M. Henri-Dominique, Orig. A.B.).

7 . La différence avec ces refuges est ici clairement posée : Béthanie s'adressant à des femmes qui ont connu la prison durant de longues années, il n'est plus question de pénitence et d'expiation, mais d'une vie de famille autour du Christ, pour des femmes revenues à Dieu depuis longtemps. Les refuges qui s'adressaient surtout à des femmes venant de la prostitution, sans avoir connu de longues peines de prison, développaient au contraire une pédagogie fondée sur la pénitence et le retour à Dieu.

8 . Le P. Lataste a souvent insisté sur cette dimension de la vie à Béthanie. Cela touchait même sa conception des bâtiments comme l'a montré la lettre 91 du 12 juillet 1866 à M. Henri-Dominique, citée p. 269. Il cherchera à éviter dans les locaux et le mode de vie ce qui pourrait rappeler trop fortement l'univers carcéral, refusant par exemple que la clôture soit marquée à Béthanie comme dans les monastères de l'époque par des grilles et des barreaux.

9 . Il y a ici encore une grande différence avec les refuges eudistes qui accueillaient des repenties dans le but de les former à une vie normale et de les laisser repartir dans le monde « suffisamment instruites et solidement établies dans la crainte de Dieu » ( s. jean eudes, OEuvres complètes, Paris, Beauchesne, 1909 , t. X., p. 178).

10 . La réception d'une nouvelle aspirante était vraiment, dans l'esprit du P. Lataste, une fête de famille : « Relisez dans le chapitre 15 de saint Luc ce qui est dit du retour de l'enfant prodigue et de sa réception par son père. Ne serait-il pas bien de faire ainsi une petite fête, chaque fois que Dieu ramènera à vos pieds et dans vos bras une de nos pauvres enfants prodigues ? Imitons notre Seigneur en tout et du plus près possible. Il est la voie, et notre modèle » (lettre 106, du 30 août 1866, à M. Henri-Dominique ; Orig. A.B.).

11 . Le travail en commun est un élément très important du processus de fusion des réhabilitées avec les soeurs. Celles-ci ne sont pas les directrices d'un foyer d'accueil, mais elles se mêlent autant qu'il est possible aux réhabilitées dans toutes les tâches de la vie commune, n'hésitant pas à prendre sur elles les plus lourds fardeaux.

12 . Le P. Lataste était soucieux que le passage au rang des soeurs ne puisse en aucun cas être une solution de facilité pour les réhabilitées, contrairement aux critiques que lui fit l'abbé Girard (voir ici p. 330). L'objectif de la fondation est avant tout la sainteté de ses membres, il le répète très fréquemment dans ses lettres aux soeurs : « soyez des saintes ! »

13 . h.d.lacordaire, Vie de saint Dominique, Paris, Debécourt, 1841. C'est le livre que Lacordaire avait conseillé à Alcide Lataste de lire pour le discernement de sa vocation dominicaine. (voir ici p. 72).

14 . La distinction premier ordre, second ordre, troisième ordre était courante à l'époque. Elle n'est pas traditionnelle dans l'Ordre, l'expression de l'époque de Catherine de Sienne étant par exemple « troisième habit ». L'expression de religieuse du second ordre pour désigner les moniales est restée usuelle longtemps après sa prohibition par le chapitre général de 1926. Sur cette question cf.Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, vol. xviii, col. 1415.

15 . Le port des armes leur est interdit par un chap. spécial, ch. xiv des Constitutions du tiers ordre. (Note de l'Auteur) « Les frères ne porteront aucune arme offensive ou destinée à l'attaque, si ce n'est pour la défense de la foi chrétienne, ou par quelque autre motif bien fondé, et du consentement de leurs supérieurs » Rme P. Jandel, Manuel des frères et soeurs du tiers ordre de la pénitence de Saint- Dominique, Paris, Poussielgue-Rusand, 1861, Règle du tiers ordre, chap. xiv, p. 386.

16 . « C'est dans ce but de résistance à l'oppression que S. Dominique institua une association à laquelle il donna le nom de Milice de Jésus Christ : elle se composait d'hommes vivant au milieu du monde mais fermes dans la foi, qui s'engageaient à défendre les biens et la liberté de l'Eglise par tous les moyens en leur pouvoir » ( ibid., Notice historique, p. 346 ).

17 . « Plus tard, lorsque la paix eut été rendue à l'Eglise, les nombreux fidèles qui s'étaient enrôlés dans cette sainte Milice, en appliquèrent les règles aux combats et aux luttes spirituelles de l'homme intérieur, et en changèrent le nom en celui de Tiers Ordre ou Troisième Ordre des frères et soeurs de la Pénitence de Saint-Dominique » (ibid. p. 348).

18 . Le P. Lacordaire, de si vénérée et si chère mémoire, a fait de même pour les hommes, il y a quelques années. En ajoutant à la Règle du tiers ordre le sacerdoce et les trois voeux de religion, il a fondé ce tiers ordre enseignant, si justement apprécié déjà, déjà célèbre par son talent à former la jeunesse de notre temps aux vertus chrétiennes et aux vertus civiques. On sent revivre la grande âme du Père dans l'âme de ses fils, même des derniers nés. (Note de l'Auteur),- cette présentation du tiers ordre cloîtré suit de très près, sans en être une reprise littérale, celle qui est faite par Jandel (op. cit., p. 350).

19 . Il s'agit de la congrégation du tiers ordre enseignant cloîtré de Nancy, dont le P. Hue était l'aumônier. Sur les relations avec cette congrégation et l'aide qu'elle a apportée à la fondation de Béthanie, voir les notes de la lettre au P. Hue reproduite p. 252.

20 . Malgré le propos très net du P. Lataste d'intégrer sa fondation dans l'ordre de Saint- Dominique, l'affiliation officielle de la congrégation à l'Ordre ne sera faite qu'en 1888.

21 . L'usage du terme prêcheresses n'a jamais été très répandu dans l'Ordre. On en rencontre quelques exemples, notamment à Metz. Cf. aussi le Dictionnaire des ordres religieux de l'Encyclopédie théologique de Migne, t. 2, p. 74 ; « Les religieuses dominicaines appelées en quelques lieux prêcheresses ».

22 . Dans les Vitæ fratrum, on peut lire notamment l'histoire de Bertrand de Garrigues que Dominique avait exhorté à ne plus pleurer ses propres péchés mais ceux de ses frères.

23 . Il écrit à M. Henri-Dominique, le 25 juin 1866 : « Je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous restiez quelque temps non cloîtrées. Je ne tiens pas non plus essentiellement à l'austérité de la règle ; nous pourrions suivre en cela l'usage de la Visitation. Je tâcherai d'avoir leurs règles. Les santés sont si affaiblies ! L'important, et ce à quoi je tiens absolument, c'est que les soeurs donnent en tout l'exemple aux réhabilitées, pour la clôture, le régime, etc., qu'elles ne soient pas mieux, mais plutôt un peu moins bien que les réhabilitées, afin que celles-ci aient un acte de générosité à faire en montant les degrés de la réhabilitation. Le reste me paraît secondaire » (lettre 84 ; Orig. A. B.). Voir sur ce point aussi la conclusion des Quelques détails.

24 . La brochure Les Réhabilitées avait déjà rappelé l'exemple du Christ se mêlant aux pêcheurs et aux condamnés pour leur salut (voir ici p. 317 sv.). Le P. Lataste s'appuie sur cette idée ; pour envisager la vie commune des religieuses de Béthanie avec les réhabilitées comme leur véritable apostolat, il ira même jusqu'à parler d'une forme de sacerdoce : « Chères soeurs que Dieu nous a données, soyez fidèles à votre vocation, vous avez un bonheur que peu de femmes peuvent goûter, celui de travailler directement au salut des âmes, c'est presque une part au ministère sacerdotal. Montrez-vous dignes des grâces de Dieu, vous serez ainsi la joie et l'honneur de votre Père qui vous bénit... » (lettre 110 , du 28 septembre 1866, à M. Henri-Dominique ; Orig. A.B.).

25 . La référence donnée ici en note par l'auteur, « mai p. 505 », renvoie à t.soueges (éd.), L'Année dominicaine, ou les Vies des saints, des bienheureux... de l'ordre des Frères prêcheurs, Amiens, G. Lebel, 1686, May, première partie, p. 505 : « La vie du Père Ambroise Druvé, profès du couvent de Gand. [...] Dieu luy donna une bénédiction si importante et si efficace, particulièrement pour la conversion des filles et femmes de mauvaise vie, que pour leur donner le moyen de se conserver dans les bons sentimens qu'elles avoient conçûs par l'opération d'une grâce purement gratuite, il leur acheta une maison, où il les enferma jusqu'au nombre de cent, que ce Père zélé et charitable entretenoit partie de ses aumônes, partie du travail qu'il leur procuroit, en coûtures, dentelles et autres ouvrages propres au sexe. Elles sont conduites par une Soeur du Tiers Ordre de nôtre Père Saint Dominique ; et dès qu'elles entrent dans cette maison de refuge, pour s'y convertir, elles prennent un habit de pénitence, chantent en commun l'Office de la Sainte Vierge avec tant de ferveur et de dévotion, et d'un ton si touchant, que les Grands de la ville les vont écouter. Par ce moyen il purgea la ville de Bruxelles d'une corruption si malheureuse, et empêcha le nombre des péchés et des crimes qui suivent ordinairement ces désordres. »

26 . La référence de l'auteur, « Mai p. 859 », renvoie, dans le même ouvrage de 1686 à la page 859 où il est question d'une fondation faite à la demande du pape par trois moniales et non trois pères : « L'odeur de leur sainte conversation s'était répandue de leur monastère d'Orviette, où elles vivoient, jusqu'à Rome, le Pape Léon x les y appela, pour y régler, par leur sagesse, expérience, et bon exemple, une maison de Repenties. Elles travaillèrent trois à cette bonne oeuvre, selon les intentions de Sa Sainteté, ayant réduit cette Communauté à l'observance de la règle de S. Augustin, et de certaines constitutions particulières, sous l'habit des Soeurs Converses. » Cette deuxième anecdote a particulièrement intéressé le fondateur. Dans son Rapport à la congrégation intermédiaire de la province de France au sujet de la maison de Béthanie du 20 juillet 1867, il rapporte les deux histoires évoquées ici mais il souligne dans la deuxième le fait que les pères de Vitterbe (sic) ont donné la règle de S. Augustin et l'habit religieux aux repenties.

27 . Ep 4, 28.

28 . Ps 127, 2.

29 . Le P. Lataste avait le grand souci, au moment de la fondation, que Béthanie soit l'occasion d'ouvrir les portes de la vie religieuse, non seulement à celles qui en étaient empêchées par leur passé criminel mais aussi à celles qui n'avaient ni les capacités ni la fortune exigées dans les congrégations ou monastères déjà existants. L'insistance sur le travail manuel est liée à ce désir de pouvoir accueillir des femmes sans dot non seulement parmi les réhabilitées mais aussi parmi les postulantes religieuses.

30 . Allusion à la légende, souvent reprise par l'iconographie, qui affirme que S.Dominique reçut le Rosaire des mains de la Vierge Marie. Cette forme de contemplation évangélique et mariale fut, en fait, répandue dans sa forme actuelle par un dominicain du XVe siècle, le Bienheureux Alain de la Roche. Sur les origines anciennes et les développements de la prière du Rosaire, cf. a. duval, « Rosaire », in Dictionnaire de Spiritualité, XIII, 937-980.

31 . La liturgie dominicaine comprenait avant chaque office l'antienne O Sacrum Convivium de l'office du Saint-Sacrement rédigé par saint Thomas et que le P. Lataste cite largement dans ses homélies sur l'eucharistie, par exemple le sermon 202 qui conclut la retraite de Cadillac en 1865 (Voir ici p. 232 ).

32 . Ct 5, 2.

33 . C'est la condition nécessaire à une totale réhabilitation par la fusion avec des personnes irréprochables, pour que l'ancienne détenue puisse profiter de la réputation parfaite des soeurs. Le P. Lataste ne transigera pas sur ce point lorsque, quelques mois après la fondation, se présentera une postulante dont le passé n'était pas exempt de difficultés : « Je la crois apte à faire une religieuse. Si vous étiez simplement dominicaines cloîtrées, vous pourriez, je crois l'accepter. Mais l'OEuvre que Dieu nous a confiée demande plus de précautions. Il s'agit de réhabiliter des âmes tombées et il ne faut, à aucun prix, qu'on puisse trouver dans notre noyau des taches, des antécédents reprochables. Cela a été plus grave que vous ne le pensez. Elle passe pour veuve et elle ne l'est pas. Il y a cinq ou six ans que cela s'est passé et cela n'était pas en France. Bref, voilà ma décision : impossible de la recevoir comme postulante religieuse. Elle y peut arriver, mais par la porte de nos réhabilitées en passant successivement par les degrés d'aspirante, de petite soeur puis de postulante. Seulement, comme nous sommes sûrs d'elle, que d'ailleurs sa faute n'est pas connue, nous abrégerons pour elle le temps des épreuves. Je la crois apte à être religieuse dès maintenant, et il suffit pour sauvegarder l'honneur de l'OEuvre et de nos soeurs que celles qui la sauront chez nous, et qui pourront savoir son passé, sachent aussi qu'elle n'est pas entrée au milieu de vous par la porte des postulantes mais par celle des réhabilitées » (lettre 113, du 6 octobre 1866, à M. Henri-Dominique ; Orig. A.B.).

34 . Leur habit leur permettra de se confondre avec les petites soeurs : « Dans la semaine de Pâques nous aurons deux nouvelles prises d'habit : une soeur cloîtrée et une soeur auxiliaire. Cette dernière aura exactement le même habit (ou à une très petite différence près) que nos petites soeurs ; de telle sorte que dès maintenant elle pourra être prise pour l'une d'elles. Or, notre première professe cloîtrée, qui a la robe blanche, lui porte envie et m'écrit qu'elle est jalouse d'elle en pensant que notre soeur auxiliaire va pouvoir dès maintenant se confondre avec nos enfants et qu'elle ne le pourra pas avant plusieurs années. Et toutes sont plus ou moins dans ces sentiments. Notre postulante soeur auxiliaire est toute fière d'être la première à remplir le but de l'OEuvre : Sauver nos enfants en se confondant avec elles, comme Notre Seigneur nous a sauvés en venant au milieu de nous et en se confondant avec nous, en attendant de mourir pour nous » (lettre 467, du 26 mars 1868, à M. Transon ; Orig. A.B.).

35 . Ps 131, 14.

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