Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

Page précédenteSommairePage suivante

Document 4. Lettre de M. Henri-Dominique au P. Lataste, du 1er juin 1866, (Orig. A.B.).

C'est dans cette lettre que Mère Henri-Dominique fait part au P. Lataste des problèmes canoniques qui ont été soulevés par la prieure de Nancy à propos de sa prise d'habit. Elle y fait preuve d'une grande confiance envers le P. Lataste et d'une grande humilité pour ne pas faire obstacle à l'œuvre de Béthanie.

Nancy, ce premier juin 1866.

Mon Très Révérend Père,

Je ne vous parlerai pas de mon voyage de Gray ici, il n'a rien qui puisse offrir le moindre intérêt et j'ai à vous entretenir de choses si sérieuses que seules celles-ci me sont présentes à l'esprit.

Je viens d'avoir un long entretien avec notre Révérende Mère prieure, et je la quitte le cœur brisé en présence des difficultés auxquelles ni vous ni moi n'avions songé. Je me vois, et pour vous et pour d'autres, un sujet d'ennuis, peut-être même une source d'embarras sérieux, et vraiment j'hésite à rester dans une voie où le bon Dieu ne me fait vaincre un obstacle que pour m'en faire retrouver d'autres. Aussi ne puis-je m'empêcher de vous redire encore : Notre Seigneur voulait-il que j'abandonne la première voie où il m'avait mise ?

Voici ma position aujourd'hui : notre Très Révérende Mère prieure ne peut m'admettre dans sa communauté vu l'irrégularité de mon admission à Sète et me donne l'hospitalité, mais sans fusion avec nos sœurs, même pour les exercices à la chapelle ; j'y prendrai part librement mais dans un endroit éloigné du chœur. Il en sera de même pour tout, c'est ce que j'ai pu comprendre, mon Révérend Père, j'irai de la chambre qui m'est donnée à la chapelle et au jardin, si je le désire, et c'est tout ce que peut m'accorder notre Révérende Mère. Je n'ai rien à dire qu'à accepter, mon bon Père ; je suis dans une fausse position ; il me faut en subir les conséquences, quelles qu'aient été devant Dieu et mon obéissance et la pureté de mes intentions en embrassant la vocation dominicaine.

Il paraît que si la manière dont j'ai été reçue à Sète était connue de l'évêque de Montpellier, Mère Marie de Jésus serait suspendue de ses fonctions de prieure ; et vraiment quels que soient les torts de cette maison à mon égard, j'aurais un profond chagrin d'être la cause d'un pareil bouleversement. S'il n'est pas possible de régulariser ma position sans compromettre les personnes qui me l'ont faite telle, j'aime mieux me retirer, mon Révérend Père, et renoncer à votre œuvre que j'aime pourtant, mais à laquelle je ne peux appartenir si je ne peux rester dominicaine. Veuillez, je vous prie, vous occuper au plus tôt de cette affaire, car il n'est pas possible que cet état d'incertitude se prolonge, quelles que soient les délicates attentions de notre Révérende Mère pour m'adoucir le côté pénible de cette position. Si vous pouviez venir jusqu'ici, ce serait le mieux ; vous verriez Monseigneur si besoin est ; quant à moi, je n'ose faire un pas qui compromette, non pas moi personnellement, mais les personnes qui m'ont mise dans cette voie. Cependant, je ne vous retire nullement ma parole ; je ferai ce que vous me conseillerez ; mais il est temps que toute incertitude cesse, donc réfléchissez devant le bon Dieu, prenez conseil et me le transmettez au plus tôt.

Enfin, mon Père, je serais heureuse de me dévouer à votre Œuvre, mais il faut que le bon Dieu m'y veuille et m'aide à traverser toutes les épreuves qui nous attendent, car plus je vais et plus j'en entrevois de toutes sortes. « Espérer contre toute espérance », c'est le cas de faire l'application de cette sentence de la Genèse. Et je ne sais trop si telle est ma confiance.

Ecrivez encore pour moi, si vous le jugez bon, car ce que je pourrais dire aujourd'hui, serait peut-être moins rassurant que le contenu de la lettre que vous avez brûlée.

A Dieu, mon Très Révérend Père, priez, priez-le pour moi ; j'ai l'âme si triste que je ne sais plus lui rien dire.

Veuillez agréer, mon profond et filial respect en N. S. et même saint Dominique qui ne me veut pas pour fille.

Votre fille.


Page précédenteSommaireHaut de pagePage suivante

© DOMUNI, Toulouse, 2002 - Tous droits réservés
http://biblio.domuni.org