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Document 6. Lettre 89, du 9 juillet 1866, à M. Henri-Dominique (Orig. A. B.)
Cette lettre est un bon exemple de la manière dont le serviteur de Dieu manifeste sa foi profonde et sa confiance inaltérable en Dieu quand les événements semblent contrarier ses projets. Alors que le couvent à vendre à Orgelet semblait un lieu idéal pour la fondation, le conseil municipal vient de décider de l'affecter aux écoles municipales. Le P. Lataste écrit à M. Henri-Dominique et s'inquiète de la manière dont elle réagit.
Flavigny, 9 juillet 1866.
Eh bien ! mon enfant, comment avez-vous accepté ce nouveau contre-temps ? J'ai hâte de le savoir, car je pense bien que ma lettre vous est arrivée à temps pour retarder votre voyage. Il vous aura fallu écrire de nouveau à la dame de Besançon, à Mlle Stéphanie et à Mr Chauvin ; c'est très fâcheux ; mais faut-il s'en trop affliger ? je ne le pense pas.
Laissez-moi vous dire ma pensée.
Il est bien évident que nous ne pouvons pas songer à mener l'uvre à bonne fin par notre propre industrie. Si Dieu est avec nous et si nous le laissons faire, nous sommes assurés du succès ; si Dieu nous laisse faire, aurions-nous des millions nous n'aboutirons pas. Donc, l'essentiel en toute cette affaire, c'est d'écouter attentivement les volontés du bon Maître et de les suivre ponctuellement. C'est difficile, je le sais bien ; mais Dieu ne nous demandera rien d'impossible, et si nous faisons ce qui dépend de nous pour connaître sa volonté et l'accomplir, il se chargera du reste.
Or, l'un des moyens par lesquels nous connaissons plus clairement la volonté de Dieu ce sont les évènements que prépare sa Providence, indépendamment de notre volonté. Laissons-nous guider par eux. L'important pour réussir, disait souvent le R. P. Lacordaire, c'est de savoir attendre l'heure de Dieu.
Je lisais de même dans l'Evangile de la fête de ce jour que Dieu prédisait à ses disciples bien des tribulations et des épreuves et il ajoutait : in patientia vestra possidebitis animas vestras. C'est par la patience que vous serez maîtres de vos âmes, que vous triompherez de tout.
Or, examinons-nous. Ne sommes-nous pas un peu impatients d'en finir et de commencer l'uvre ? Et si ce n'est pas encore l'heure de Dieu !.. Qu'arrivera-t-il ? A quoi aboutiront tous nos efforts ? Vous avez, je le sais, d'excellentes raisons pour désirer de commencer le plus tôt possible, c'est le conseil de tous ceux qui nous veulent du bien ; et c'est le mien aussi, au moins autant que le vôtre ; et si je restais inactif je me le reprocherais amèrement. Mais après cela, quand j'ai fait et fais encore tout ce qu'il est possible de faire dans le but de commencer au plus tôt, que faire si nous ne trouvons aussi vite que nous voudrions, et qu'en conclure, sinon que l'heure de Dieu n'est pas venue, et qu'il nous faut attendre encore : In patientia vestra possidebitis animas vestras.
Fions-nous donc à Dieu, il ne nous manquera pas ; il ne nous oubliera ; il veille sur nous, et il ajoutait dans l'Evangile de ce matin : « pas un seul cheveu ne tombera de votre tête ». C'est dire qu'il veille sur nous jusque dans les plus petits détails.
En définitive, à part l'ennui d'un voyage projeté et ajourné, que nous est-il arrivé de malheureux ? Rien encore, je compte toujours que nous aurons Orgelet. Je ne puis croire qu'on se décide à mettre dans un même local : 1° l'école des garçons et l'instituteur ; 2° l'école des filles et des surs ; 3° la salle d'asile et des demoiselles séculières. C'est là le projet ; il me paraît irréalisable, dans un local évidemment fait pour une seule et même communauté.
On reviendra donc nécessairement à notre projet ; mais il faut pouvoir les attendre et les voir venir ; c'est pourquoi j'ai écrit à Mr Grandclément de nous trouver quelque chose de provisoire à louer près de Lons-le-Saulnier.
J'ai écrit aussi à Besançon, je vous l'ai dit. L'abbé me répond que l'uvre est bien goûtée là-bas, que les petites listes de souscription annuelle sont remplies. Il m'envoie l'offrande d'un vicaire général à qui je ne l'avais pas demandée et qui veut contribuer à l' uvre. La maison au sujet de laquelle je lui avais écrit appartient au cousin des deux demoiselles qui sont nos tertiaires et qui s'occupent de réunir tous les renseignements qui nous sont nécessaires, dans le cas où nous voudrions fonder là. Le bon abbé ajoute : « pour moi, je vous suis dévoué corps et âme, usez donc de moi et de tout ce que j'ai comme vôtre. Ce n'est pas l'aumônier dont je vous ai déjà parlé et qui est aussi du côté de Besançon, mais qui ne veut pas être connu de quelque temps. » Enfin ce même abbé me dit : « Voilà qu'une personne de trente-deux ans, depuis quatre ans ma pénitente, me supplie de lui permettre de se consacrer aux réhabilitées : grande éducation, belle intelligence, nature ardente, piété qui commence, santé délicate, peu de fortune, voilà à peu près son bilan. J'attends vos conseils... »
On m'écrit de Nancy pour m'engager à fonder dans les environs. « Il y a à cela, me dit-on, des raisons toutes spéciales : l'uvre des Réhabilitées a besoin de grandir à l'ombre des magnifiques souvenirs du premier refuge ; de cette colossale entreprise réalisée jadis, pour un temps, par une femme lorraine, Elisabeth de Ranfaing, là où S. Elisabeth de Ranfaing (car on l'appellera ainsi quelque jour) donna les exemples de la plus rare, de la plus étrange, de la plus gigantesque charité, là vous pouvez espérer de réussir sous son patronage et par ses prières.
« Bon courage, mon Père ! vos débuts pourront être lents ; vos idées pourront paraître inexécutables, et vos essais sembler téméraires ; mais le temps arrangera tout ; les expériences manquées profiteront comme leçons. Persistez, sans impatience. Persistez et soyez sûr que finalement la réussite couronnera vos efforts. »
Je vous cite ces divers extraits de lettres, aujourd'hui ; afin de vous rendre un peu de courage et de vous montrer que Dieu ne nous abandonne point. Ce premier refuge était, à ce qu'on me dit, pour les filles repenties exactement ce que nous voulons pour nos libérées ; elles arrivaient à être placées sur le pied d'égalité avec les âmes pures qui se vouaient à leur salut. Il paraît qu'après la mort de cette dame Elisabeth et de ses premières surs, on n'eut pas assez de générosité pour continuer l'uvre sur ces larges bases, et le refuge dégénéra en refuge ordinaire.
Sur Marguerite-Marie ne m'écrit plus. Lui dois-je une lettre ? Je suis bien surchargé de travail mais, malgré tout, je serais bien aise de recevoir de temps en temps de ses nouvelles.
Je m'arrête. Je vous bénis toutes trois du fond du cur comme votre père bien dévoué,
fr. M.-Jean-Joseph Lataste.
Mes respects affectueux à la bonne Mère Sainte-Rose, à qui nous allons encore donner de l'embarras. Attendez-vous toujours cependant à un départ prochain.
P.- S. Vous aviez bien réglé en choisissant Mme Chauvin, et en désirant aller seule à Orgelet jusqu'à nouvel ordre. La dame en question n'a pas 60, mais 50 ans. Malgré cela, je lui ai écrit une lettre à peu près négative. Je la questionne sur les motifs qui la poussent à venir à l'uvre et l'engage si elle ne tient pas essentiellement à la vie religieuse, de se retirer dans une maison de retraite que je connais, à Saint-Louans, près de Chinon. J'écris à Mlle Boyer et à Mr Chauvin n° 20, rue Saint-Philibert.
   
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