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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Document 12. Lettre 50, de M. Henri-Dominique au P. Lataste, du 24 octobre 1866 (extrait ; Orig A.B.)Par cette lettre, M. Henri-Dominique répond au récit que le P. Lataste lui a fait du conseil provincial et des suggestions des conseillers. Elle y manifeste la solidarité profonde qu'elle éprouve pour les réhabilitées que l'Ordre a tant de mal à accueillir dans son sein. Elle montre aussi la fidélité et le respect qu'elle voue au P. Lataste, et l'admiration que font naître la droiture et l'obéissance de celui-ci. Le début de la lettre a été omis, car il traite de questions matérielles sans importance pour la positio. [...] Ah ! mon bon et cher Père, je comprends, par l'état d'angoisse dans lequel j'étais depuis cinq jours, ce que vous avez pu éprouver vous-même au moment grave et décisif où devait s'agiter pour vous une question capitale, celle de l'uvre. D'un côté votre parfaite soumission à vos supérieurs, de l'autre, cette uvre conçue et à peine née, que vous sentez avoir besoin de vous, puisque encore l'organisation n'en est pas réglée ! Oh oui, vous avez dû être ému, et vous n'étiez pas seul, j'étais bien avec vous je vous assure : invoquant presque sans cesse les lumières de l'Esprit-Saint pour vos supérieurs et pour vous, remettant entre les mains de S. Joseph nos plus chers intérêts, car j'y voyais une question de vie ou de mort pour l'uvre, au moins telle que vous la désirez, si on se refusait à vous y laisser ; car seule, sans votre appui, je ne me sentais pas de force à poursuivre. Enfin, je priais N. S. de ne pas permettre qu'on lie votre zèle, votre dévouement paternel pour l'uvre, par des conditions impossibles à concilier avec nos besoins présents, et j'ai été exaucée, mais non pas tout à fait, comme je le demandais à Notre Seigneur. J'aurais voulu, de la part de vos supérieurs et vu surtout la respectueuse et si religieuse soumission que vous avez apportée dans toute cette affaire, qu'ils eussent plus de confiance en vous et se contentassent de cette promesse : que vous ne suivriez point l'exemple du P. Hue, mais que tout en vous dévouant à l'uvre, vous ne cesseriez d'appartenir à la province, et de vous employer comme les autres pères, à ce que l'on jugerait bon de vous commander qui soit compatible avec cette fondation que Dieu évidemment a mise entre vos mains. Sans doute, on vous accorde ce que nous désirions, mais il semble que ce soit d'une manière forcée, que l'on serait bien aise qu'il n'en fût pas ainsi ; ce qui me fait craindre que notre uvre n'étant pas acceptée, de la part de vos supérieurs avec une certaine bienveillance, on ne cherche plus tard, peut-être dans un temps peu éloigné, à vous en détourner petit à petit et à se servir de tout pour en arriver là. Que vos pères sachent donc bien que je ne me regarde que comme un instrument entre vos mains et celles de Dieu, que ce n'est pas moi qui fonde, mais que, soutenue par vous, je vous prête mon faible concours. Seule, encore une fois, je n'avancerais pas, je reculerais. Quant à l'idée d'un comité : nos pères ne savent pas ce que c'est, sans doute, que d'appartenir à une administration laïque, quelque bien qu'elle soit composée. Je l'ai su moi, et j'en connais toutes les difficultés : à Auxerre, j'en avais formé deux, l'un de demoiselles pour nos orphelines, l'autre de dames pour une crêche ; je n'avais voulu la présidence ni de l'un ni de l'autre, mais je les dominais tous les deux. Tout allait assez bien, sauf souvent, la difficulté de réunir ces dames et de les mettre d'accord ; mais à peine ai-je été partie que la crêche a croulé, parce que le comité de dames s'est démembré, et l'orphelinat, petit à petit en serait arrivé au même point, si le travail des enfants ne l'avait soutenu ; cependant les cinq années qui ont suivi mon départ ont-elles été affreusement difficiles pour la supérieure qui m'avait remplacée, vu les tracasseries incessantes du comité des jeunes demoiselles de la ville. Une autre réflexion que n'ont point faite vos pères, c'est encore la difficulté d'un comité à distance. Si nous avions les membres autour de nous, passe encore. Quelle est donc celle de vos maisons que vous voyez assise sur de telles bases ? Nos pères connaissent celle qu'ont les surs de la Présentation, rue de Vaugirard, laquelle a ce genre d'organisation, et déjà plus d'une fois, elle a été menacée de sa ruine. Cependant, mon très cher Père, si vous m'avez bien comprise, personne, vous l'aurez vu, n'est plus disposé que moi à s'affranchir de toute responsabilité ; j'accepterais donc un comité quelconque, quant à ce qui fait le fond de l'uvre ; mais mon Père, croyez-moi : qu'il ne soit jamais pour nous qu'un simple abri et jamais un appui. Je crois certainement que nos amies de Besançon sous la présidence de l'abbé Claudon, ou tout autre dévoué à l'uvre, ne pourrait que nous faire du bien ; mais ces sortes d'associations sont peu durables et l'uvre doit l'être, avec la grâce de Dieu. Ce qui fera notre force, avec le bon esprit religieux, ce sont de bons sujets avec dot, et l'amour des âmes et du travail ; des sujets actifs et dévoués ; et oui, avec cela une fois complète organisation, l'uvre se suffira, mais ce ne peut être au commencement où tout est à faire, que l'on peut en arriver là, nous n'y tiendrions pas, et de plus l'esprit religieux aurait à souffrir. Je vous ai dit le chiffre que nous avions atteint jusqu'au 15 ; il faut peu compter la première quinzaine de septembre ; je mets à peu près 60 frs pour un mois, mais sachez que tout ce travail a pesé sur Jeanne et sur moi ; Sr Marie est nulle, et c'est beaucoup, je crois, si elle atteint à 0,25 cent. par jour ; Sr Anna travaille bien mais elle est lente, elle se formera. Maintenant encore, nous avons travaillé cinq à six jours, nous atteignons 4 F par jour ; c'était trop pour nos forces, pour les miennes surtout. En ce moment, nous faisons le linge de la maison ; c'est nécessaire pour mettre un peu d'ordre. On désire que l'uvre soit diocésaine, mais nous ne le désirons pas moins, tous nos efforts ne tendent-ils pas vers ce but ? Non, encore une fois, on n'agit pas avec vous avec la confiance que vous méritez. Grondez-moi de vous dire ma pensée ; vous êtes assez bon religieux pour qu'elle ne vous influence en rien, et c'est cette certitude qui me met à l'aise pour soulager mon cur. J'ai vu Mr le curé, il ne juge pas nécessaire de prendre d'autres renseignements que ceux que vous avez déjà, mon très cher Père, ce serait avoir l'air, dit-il, de s'occuper d'une affaire qu'il ne croit pas acceptable. En outre, bien qu'il n'ait à ce sujet aucune parole de Monseigneur, il croit son Eminence très disposée en notre faveur, les lettres qu'il lui écrit en sont une preuve. (Il vient encore de lui écrire à propos de la prise d'habit.) Mais il est persuadé que s'il ne prend aucune initiative au sujet de l'aumônier, c'est qu'il veut attendre ; il croit aussi que s'il vous a répondu qu'il n'avait pas de prêtre pour l'instant, c'est toujours par le même motif qu'il agit, il veut voir. Enfin, M. le curé ajoute ce que déjà il vous a dit à vous-même : qu'il connaît des prêtres libres dans le diocèse qui certainement accepteraient ce poste, mais que pour le leur offrir, et agir auprès de son Eminence, faut-il que tout soit en mesure, et que nous soyons assez nombreuses pour occuper un aumônier avec quelque intérêt. Je vous assure que je trouve ce raisonnement juste et prudent. Il me disait de plus, qu'à moins que ce soit un de nos pères qui vienne, tout autre serait vu avec défiance par le clergé du diocèse, des environs surtout, et que sa position serait délicate et difficile, jusqu'à ce qu'il ait gagné la confiance. Tel est, je crois, le fond du caractère franc-comtois, froid, défiant, mais dévoué lorsqu'il est sûr. Du reste, je vous le répète, M. le curé s'intéresse à l'uvre, ménageons-le ; il va demander l'autorisation de nous dire la sainte messe et bénir la chapelle ; ceci, il paraît y tenir ; et jusqu'à ce que tout marche bien et nécessaire la présence d'un aumônier, il paraît disposé de lui-même de nous l'accorder. C'est, comme tout le reste, assez pour que nous puissions aller en avant et espérer. Je ne vous dirai pas ma pensée, au sujet des divers conseils et propositions de nos pères, relativement aux changements à faire subir à l'organisation de l'uvre. Celle du changement de nom et de costume m'a un peu révoltée. Et j'ai ajouté du fond de mon âme : Dieu veuille que ceux qui parlent ainsi restent toujours aussi dignes de le porter que celles qui l'ont déjà et tendent à l'avoir. Que le T. R.P. Leroy38, qui lira ma lettre, me pardonne cette sortie et vous aussi ; mais la nature souffre de se savoir pour ses frères un objet de honte, puisqu'ils n'osent nous avouer pour leur. Assez sur ce point, mon très cher Père, combattons nos ennemis par la prière et l'Esprit-Saint sera avec nous. Votre fille. 38 . Prieur du couvent de Dijon, qui devait lire le courrier des frères. |
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