|
  
Document 14. Lettre 344 bis à l'abbé Claudon, du 12 décembre 1866. (Orig. A.B.)
Par cette lettre, le serviteur de Dieu répond à la demande de précision formulée par le cardinal Mathieu à la suite de la proposition faite dans le premier compte-rendu de Béthanie d'ouvrir plus largement que prévu les portes de la communauté, non seulement aux femmes sortant des centrales, mais à toutes les femmes dont le passé rendait impossible jusque-là l'entrée dans la vie religieuse. La réponse du cardinal a été reproduite en note, p.274.
Genevrey, 12 décembre 1866.
Bien cher Abbé et ami,
Donc, il paraît bien que je me suis mal ou maladroitement exprimé puisque ma pensée n'a pas été comprise. Je n'ai pas un mot à changer à la lettre écrite tout dernièrement et adressée à Monseigneur par votre intermédiaire.
Nous ne recevons point et ne voulons point recevoir ce que l'on nomme habituellement « les repenties » et qui forment la population habituelle des refuges, je veux dire les personnes qui, de gré ou de force, volontairement ou par les soins des tribunaux, sortent du libertinage pour travailler à leur conversion. Notre maison n'est point pour cette catégorie, et je me suis constamment refusé à les recevoir, non que je les dédaigne, mais parce que ce n'est pas là notre affaire et que les refuges, déjà existants, leur sont un asile sûr, appropriés à leurs besoins et tout trouvés.
Mais en-dehors de cette classe de personnes, je vois deux autres catégories qui, sans avoir été en prison, m'ont paru devoir être admises à Béthanie, le cas échéant, parce que rien n'a été fait encore de spécial pour elles. En cela j'ai cédé au désir exprimé dans plusieurs lettres, et cela, pour les motifs exposés à la page 24 du compte-rendu.
Ces deux catégories les voici.
1. Des personnes qui ont eu dans leur vie des jours mauvais, des heures coupables, mais sans déshonneur complet devant les hommes. Depuis ce temps elles ont racheté par une vie solidement chrétienne la tache qui reste encore sur le passé ; mais cela ne leur suffit pas ; elles voudraient être à Dieu et se dévouer à son service. Certes, ces personnes-là n'iront pas au refuge, ce ne serait pas leur place. Et si elles demandaient de venir à Béthanie participer à cette généreuse perspective ouverte à nos réhabilitées vers une vie un jour pleinement religieuse, faudrait-il les refuser ? Je ne l'ai pas pensé, car je ne sais rien qui se rapproche mieux que cette uvre nouvelle de leurs besoins présents.
2. Des personnes, autrefois de la simple classe des repenties, mais qui après avoir donné dans un refuge des preuves d'une conversion vraie et d'aspirations plus élevées nous seront offertes par ces refuges eux-mêmes. Car il est des refuges qui, par suite de circonstances particulières, ne peuvent garder toujours même les personnes les mieux converties. Tel est ce refuge dont il est cité une lettre à la page 11 du compte-rendu. Ce refuge reçoit à la fois et des repenties et des libérées qui, après une courte détention, veulent travailler à se convertir.
La supérieure de cette maison nous demande la faveur de nous envoyer ses meilleurs sujets, qu'ils aient été en prison ou n'y aient pas été. Pouvais-je repousser cette demande ? Je ne l'ai pas pensé.
Il m'a donc semblé que les portes de Béthanie devaient s'ouvrir pour ces deux sortes de personnes aussi bien que pour nos libérées, car au fond elles sont vraiment les unes et les autres dans la catégorie des réhabilitées, et il ne paraît pas rationnel de refuser une âme, qui réunit toutes les autres conditions voulues, de la refuser dis-je uniquement parce qu'elle n'est pas allée jusqu'au crime et n'a pas passé par la prison.
Vous voyez qu'il ne s'agit pas de recevoir de simples repenties puisque, à la page 27, je maintiens pour condition absolue, sine qua non, l'intention bien arrêtée, le désir réel de passer à Béthanie le reste de ses jours. Trouve-t-on ce désir chez les personnes qui vont au refuge et dès le jour de leur admission ? On n'en citerait pas peut-être un cas sur cent, c'est du moins ma pensée.
Maintenant je suppose que, par suite des erreurs ou des exagérations inévitables, dans les choses humaines, il nous soit venu non pas de ces deux catégories seulement, mais aussi des prisons, des personnes que les renseignements les plus scrupuleux nous auront présentées comme déjà dignes du nom de réhabilitées, et que cependant, une fois arrivées à Béthanie, nous les trouvions, nous, dans les premiers jours d'essai qui doivent nécessairement précéder leur admission au nombre de nos réhabilitées, nous les trouvions, nous, encore au-dessous de ce niveau, qu'en faudra-t-il faire ? Les renvoyer, après des voyages dispensieux peut-être ? Et les renvoyer, où ? Dans des maisons de refuges, si nous n'avons pas de pension à payer pour elles (car nous n'en exigeons pas) ; ou bien les renvoyer dans le monde, c'est-à-dire les rejeter presque infailliblement dans l'abîme ? Est-ce là ce que nous devons faire ? Ma conscience y répugne et la charité, il me semble, nous fait un devoir d'agir autrement.
Si donc elles ont bonne volonté, qu'elles fassent des efforts sérieux, qu'elles luttent généreusement et qu'avec cela elles réunissent cette condition essentielle : le désir réel de rester là toute leur vie, nous les garderons, non pas au rang des réhabilitées, elles ne sont pas à leur niveau encore, et nous devons leur faire désirer ce titre, mais dans une classe inférieure que nous nommons nos enfants, par comparaison avec les premières déjà avancées et affermies dans la bonne voie, comme je le dis, page 26, quoique peut-être en des termes trop vagues bien que j'y emploie encore, et à dessein, le mot « pour toujours ».
Voilà vraiment ma pensée. Je la crois conforme à celle exprimée et développée dans ma dernière lettre à son Eminence et où je croyais si peu me mettre en contradiction avec le compte-rendu, qu'en plusieurs passages au contraire, je renvoie à ce compte-rendu pour plus ample explication.
Aussi bien si son Eminence juge à propos que je rejette les deux catégories dont il est parlé plus haut pour m'en tenir je ne dis pas aux seules réhabilitées (les autres le sont aussi) mais aux seules libérées, rien n'est encore engagé et je suis tout à temps de le faire. Je prends ici l'engagement de n'agir en cela que selon les conseils de notre archevêque que je regarde déjà de cur, sinon de fait, comme notre véritable supérieur, malgré la sage et prudente réserve dont il a usé envers nous jusqu'à ce jour. Je me flatte que nous ne serons jamais trouvés insoumis, je ne dis pas à ses ordres, mais à ses conseils, ni à ses simples désirs.
A Dieu, bien cher Abbé, priez pour notre mission. Priez pour notre Ordre, pour Béthanie et pour
votre pauvre frère
M.-Jean-Jos. Lataste.
   
|