Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 15. Lettre 417 g au P. Jandel, maître de l'Ordre, du 11 février 1867 (extrait ; Orig. A. o.p. Rome).

Dans cette lettree 39, le serviteur de Dieu explique au maître de l'Ordre le dilemme qui est le sien à l'égard de sa présence à Béthanie. Il ne souhaite pas s'absenter trop longtemps de la vie conventuelle, mais on lui demande de divers côtés de consacrer à la première formation des sœurs le temps nécessaire. Un certain nombre d'oppositions s'étant déjà manifestées à l'égard de Béthanie au sein de la province, le P. Minjard, provincial, ne souhaite pas prendre seul une décision concernant l'Œuvre, malgré sa bienveillance à son égard. Le serviteur de Dieu demande également des conseils sur la vie de prière à imposer à certaines catégories de sœurs.

Le début de la lettre, qui concerne l'incapacité du P. Praquin a assurer les fonctions d'aumônier du fait de sa mauvaise santé, n'est pas reproduit ici.

Frasnes-le-Château, 11 février 1867.

Révérendissime Père,

[...] Je réclame aussi de votre bonté, Révérendissime Père, une lettre pour moi ; voici à quel sujet :

Depuis longtemps déjà, M. le curé qui est sur les lieux, et qui a suivi l'Œuvre avec intérêt depuis son origine, M. le curé me presse de demander à mes supérieurs l'autorisation de séjourner ici pendant les premiers temps afin d'imprimer à l'Œuvre la première impulsion et aux sujets que Dieu nous envoie la première formation religieuse.

Il m'a déclaré et me déclarait encore hier, plus fortement que jamais, que cela est indispensable et que l'Œuvre, quoique en excellente voie, était sans cela, à ses yeux, comme vraiment compromise, plus encore, destinée à un avortement certain.

La Révérende Mère prieure pense de même. « Ce n'est pas moi, dit-elle, qui ai reçu l'inspiration de l'Œuvre, je me dévoue de bien bon cœur à sa réalisation, mais c'est tout. J'ai donc besoin que vous soyez là, constamment, au moins dans l'origine et pendant un certain temps afin de résoudre les difficultés de détail et d'application à mesure qu'elles se présentent, et aussi afin de créer à l'Œuvre un commencement de traditions conformes à son véritable esprit et à son véritable but. A vous de nous dire toute votre pensée, à nous, avec la grâce de Dieu, de la réaliser. »

Moi-même qui ai toujours répugné à cette mesure à cause de l'extrême avantage que j'ai toujours retiré de la vie commune et régulière et de l'attrait très vif qui m'y a toujours porté ; moi aussi, maintenant, je reconnais cette nécessité ; je termine en ce moment une petite retraite qui m'a donné lieu à la fois et de remercier Dieu de toutes les bénédictions qu'il a déjà accordées à cette pauvre Œuvre naissante, qui est son œuvre en vérité, et de constater par moi-même et de toucher du doigt l'urgence, la nécessité d'une direction constante, sérieuse, appropriée à cette Œuvre toute spéciale, à un moment surtout où les rangs se remplissent peu à peu, et où de divers côtés des demandes nous sont faites pour être adressées à Béthanie, les unes à titre de postulantes religieuses, les autres comme réhabilitées.

Cette question a déjà été agitée à un tout récent conseil provincial, c'était le conseil du couvent de Dijon, présidé par le T. R. P. Minjard, qui vient d'avoir lieu à Dijon, avant mon départ de cette ville, il y a dix jours (je croyais alors que cela me suffirait), mais vous n'ignorez pas, Révérendissime Père, que plusieurs pères de notre province, par des motifs qu'il ne m'appartient pas d'apprécier, voient cette Œuvre avec déplaisir encore qu'ils n'aient pu trouver aucun blâme véritable à formuler contre elle. Cette opposition, bien qu'elle ait diminué, place le T. R. P. provincial dans un certain embarras. Il m'a déclaré et m'a autorisé à vous dire que comme particulier il trouve l'Œuvre bonne, excellente, et désire son plein succès (il est le premier à qui j'en ai fait la confidence, alors qu'il était mon prieur à Bordeaux en 1864 et 1865, et il m'y avait encouragé), mais que, comme provincial et responsable devant nos pères, il désirait n'avoir pas à trancher cette question lui-même ; qu'il m'accordait seulement, de l'avis de son conseil, un mois par an réparti en plusieurs visites ; que s'il me paraissait que ce temps fût insuffisant il m'engageait à vous en instruire, à vous demander tout ce qui me semblerait nécessaire, un an, deux ans même de résidence continuelle à Béthanie, s'il le faut ; qu'il consentait à tout d'avance me demandant seulement, si cela a lieu, d'agir ici avec toute la prudence et la réserve convenables.

Il a ajouté qu'un des membres du conseil (j'ai appris que c'est le Révérend Père Pardieu) avait chaleureusement soutenu cette cause, affirmant qu'il lui paraissait indispensable qu'une communauté naissante, (surtout quand il s'agit d'une œuvre nouvelle et difficile comme est celle-là), ait à ses côtés pour diriger ses commencements et la conduire à maturité, la même main dont Dieu s'est servi pour jeter les fondements.

Voici donc, Révérendissime Père, ce que je crois en conscience devoir vous demander comme indispensable non seulement au plein succès mais simplement à l'existence, à la continuation de l'Œuvre, et puisque Dieu a voulu que j'en ai en grande partie la responsabilité il faut bien que j'en aie aussi les moyens.

Je dois prêcher le carême à Saint-Joseph de Grenoble, je demande à venir ici après Pâques jusqu'à l'avent, demeurant à la disposition de mes supérieurs pour prêcher l'avent et ensuite quelques missions ou retraites s'il y a lieu.

Quand l'avent sera venu je verrai plus clairement ce qui est nécessaire, je vous exposerai de nouveau la situation et vous demanderai ce dont je croirai alors avoir besoin pour le bien de l'Œuvre.

Actuellement il y a ici :

1. Deux religieuses professes y compris la T. Rde Mère prieure.

2. Deux novices de chœur ayant l'habit.

3. Deux postulantes sœurs converses et deux autres qui ont arrêté leur entrée ici pour le mois prochain.

Et trois autres personnes de la catégorie spéciale à laquelle est destinée cette Œuvre et qui nous donnent de grandes consolations.

Huit autres ont retenu leurs places ; l'une d'elles est annoncée pour aujourd'hui, les autres nous viendront peu à peu d'ici le mois de juillet.

Plusieurs personnes aussi se préparent à nous venir comme postulantes de chœur et postulantes converses. Il me paraît indispensable que je sois ici dans ces commencements, au moins à partir de Pâques.

Une dernière question. Les personnes qui nous viennent comme sœurs converses eussent pu être reçues, quoique ayant peu d'instruction, dans les petites congrégations du diocèse ; là, elles auraient récité le petit office de la T.S. Vierge ; il leur paraîtrait dur de n'avoir ici aucun office à réciter ; d'autre part comme le rosaire tout entier se dit ici tous les jours en commun, leur donner encore l'office des frères convers, tout en Pater et ave serait s'exposer à leur rendre la piété ennuyeuse et à charge ; cet office a été établi sans doute à l'époque où la plupart des gens du peuple ne savaient pas lire ; aujourd'hui, en France, ils savent tous cela, surtout les femmes.

Enfin, nous nous proposons de donner un petit office à réciter à nos pauvres réhabilitées une fois admises au rang de petites-sœurs, il ne conviendrait pas que nos sœurs converses paraissent leur être inférieures. Il m'a semblé donc (et je demande votre avis là-dessus) qu'il était bon de faire réciter à nos sœurs converses un petit office ; mais lequel ? Pas celui de T. S. Vierge puisque c'est celui de nos sœurs de chœur. Je fais essayer celui de S. Dominique. J'aimerais mieux le petit office de l'Immaculée Conception, s'il était possible d'en avoir un selon le rite dominicain.

Veuillez excuser, Révérendissime Père, cette si longue lettre et me donner quelques mots de réponse sur chacune de ces questions.

Votre fils très humble et très soumis

fr. M.-Jean-Jos. Lataste
des ff. Prêch.


39 . Une autre version de cette lettre a été conservée, sous la forme d'un brouillon dans les archives de Béthanie sous le muméro 416 ( Orig.A.B.).

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