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7. « L'uvre que Dieu m'a donnée à faire »
(1866-1869)
La dernière période de la vie du P. Lataste, les années 1866 à 1869, est la plus importante, puisqu'elle correspond à la fondation de l'uvre de Béthanie. Ces trois années sont particulièrement riches : s'y entremêlent le travail occasionné par la fondation, les prédications, et la lutte contre la maladie qui conduira toutefois le serviteur de Dieu à la mort. Pour clarifier le propos, il a semblé préférable de distinguer ces trois aspects de la vie du serviteur de Dieu durant ces années. Un premier chapitre décrit ici la fondation de Béthanie, la part qu'y a prise le serviteur de Dieu, et la rectitude dont il a fait preuve dans les conflits que cette fondation a engendrés. Le chapitre suivant, reprend ce qui a constitué la vie religieuse du P. Lataste, ses prédications de carêmes, de missions paroissiales et d'avents, son goût pour la vie conventuelle. Enfin, le dernier chapitre de cette biographie décrira la manière dont le serviteur de Dieu a vécu la maladie qui le réduisit peu à peu à l'inactivité et provoqua sa mort, le 10 mars 1869.
Origine du projet.
C'est au cours de la première retraite que le serviteur de Dieu a prêchée à la centrale de Cadillac que le projet de fondation est né. Lui-même décrit ainsi la survenue de cette idée :
En septembre 1864, j'ai été envoyé par mes supérieurs prêcher une retraite dans une maison de force ou de travaux forcés pour les femmes. J'y suis entré avec un grand serrement de cur et la pensée que c'était ou ce serait peut-être peine inutile. J'ai été émerveillé de tout ce que j'ai vu, non à l'extérieur certes, mais dans les âmes. Jamais retraite ne m'a donné de joies comme celle-là. [...]
Bref, dès les premiers jours, en priant pour elles devant le Saint-Sacrement, Dieu m'a inspiré subitement le projet de cette uvre presque aussi distinct déjà qu'il l'est aujourd'hui, au moins pour les grandes lignes. Ce projet ne m'a plus quitté depuis. J'en ai parlé comme d'une idée vague à quelques personnes, prêtres, laïques et même laïques non chrétiens - à quelques personnes dont j'apprécie le jugement - tous ont trouvé cette uvre difficile mais admirable. Je ne me suis pas endormi sur cette pensée, je ne le pouvais pas d'ailleurs ; elle m'accompagnait partout et plus je voulais en faire à Dieu l'abandon, plus je me sentais pressé d'y penser et d'y travailler, avec cette pensée intime, profonde, que rien n'a pu m'enlever du cur depuis le premier jour : « Cette uvre est nécessaire ; Dieu la veut ; elle se fera. Patience1 !.. »
C'est donc en priant avec les détenues, comme un frère au milieu de ces femmes qu'il avait osé appeler « mes chères surs », que le P. Lataste conçoit cette idée, inédite dans l'histoire de l'Eglise, d'accueillir dans la vie religieuse des femmes sortant de prison. Il en parle le soir même à ses parents, chez lesquels il séjourne ; la réaction favorable de son père le soutient dans son projet2. Ce projet est le suivant : il faut fonder - pour accueillir les détenues dont la conversion est si profonde qu'elles sont prêtes à quitter le monde qui les a perdues pour se donner à Dieu qui les a sauvées - une congrégation où des religieuses contemplatives non seulement accepteraient de les accueillir et de les héberger à leur sortie de prison mais de les recevoir parmi elles sans distinction d'aucune sorte, après un temps de probation.
Plusieurs établissements avaient, à l'époque, la fonction d'accueillir des femmes qui ne pouvaient retrouver place dans leur famille. L'originalité du projet de Bétanie réside dans l'espérance donnée aux repenties d'être accueillies un jour parmi les surs. Les maisons plus célèbres étaient les refuges tenus par les surs du Bon-Pasteur d'Angers ou d'autres congrégations, qui recevaient des femmes repenties sortant de la prison, mais plus encore de la prostitution, et dont la conversion n'était pas encore bien assurée. Elles y trouvaient un asile, du travail, et un cadre de prière et de pénitence propice, dans la pédagogie de l'époque, à un retour réel vers Dieu et la vertu. Il était statutairement impossible, même aux meilleures des pensionnaires, d'espérer devenir religieuses3 ; dans le meilleur des cas, elles pouvaient entrer dans une sorte de tiers ordre. Ces établissements regroupaient parfois une centaine de femmes. L'originalité du projet béthanien porte donc précisément sur la « fusion » des religieuses et des repenties en une seule et même famille. La distinction des origines devient impossible. L'entrée des anciennes criminelles dans la vie religieuse témoignera devant la société de la totale réhabilitation que le pardon de Dieu avait déjà amorcée.
Sans perdre de temps, le P. Lataste présente le projet4 à ses supérieurs5 et à l'archevêque de Bordeaux6. Celui-ci n'est pas opposé au principe de l'uvre, mais il refuse une fondation dans son diocèse afin de ne pas faire concurrence au refuge de Bordeaux qui vient d'ouvrir sous sa protection7. Le P. Lataste, convaincu que cette uvre est « l'uvre de Dieu8 » et non la sienne, comme il le répétera jusqu'à sa mort, ne poursuit pas plus l'étude de son projet, considérant que l'heure de sa réalisation n'est pas encore venue.
J'en ai conclu que Dieu ne voulait pas cette uvre encore et je l'ai abandonnée, c'est-à-dire que j'ai cessé de m'en occuper, mais assuré dans le cur que tôt ou tard il faudrait une fondation de ce genre et qu'elle aurait lieu9.
Occupé par les obligations de la vie apostolique, le serviteur de Dieu laisse dans l'ombre son idée de fondation durant près d'un an. Son obéissance a été immédiate et complète, il a cessé réellement de s'en occuper, même s'il garde le souci des brebis perdues10. Ce n'est qu'à la suite de la deuxième prédication à la prison de Cadillac11 que le serviteur de Dieu va reprendre activement son projet, car il a pu constater un an plus tard que les conversions et les vocations religieuses des détenues se sont confirmées.
A la suite de cette deuxième retraite à Cadillac, le P. Lataste va rapidement s'intéresser à deux aspects du projet : la recherche d'une maison pour la fondation et la réflexion sur la formation des premières surs. Le lieu de la fondation est une question qui l'inquiète : sa manière très concrète de réfléchir ne peut s'accommoder d'une réflexion strictement théorique sur Béthanie. Peu de temps après son arrivée au couvent de Flavigny, où le chapitre provincial l'a nommé sous-prieur et sous-maître des novices, il a eu l'occasion d'aller avec ceux-ci au monastère de la Pierre-qui-vire. De là, avec le procureur de Flavigny, il est allé visiter l'ancien petit séminaire des Ricey, dans le diocèse de Troyes, dont la province pensait faire l'acquisition pour y installer le noviciat simple. En effet, le rapatriement des étudiants de Saint-Maximin à Flavigny, à la suite de la séparation des deux provinces, rendaient la vie difficile dans le couvent bourguignon qui accueillait désormais les deux noviciats et les frères chargés de la formation. Le bâtiment des Ricey se révèle inadéquat pour le noviciat, mais le P. Lataste repère une autre maison à vendre, qui appartient à M. de Mauvize, et qui lui semble propre à la fondation. Le curé de l'endroit, l'abbé Puissant12, se montre très favorable au projet, et en parle en chaire dès le dimanche suivant13. Cette initiative n'est pas heureuse, car l'évêque de Troyes n'est pas encore au courant de la possibilité d'une fondation.
A cette même époque, le serviteur de Dieu écrit au P. Hue14, un frère de la province qui a fondé une congrégation dominicaine enseignante à Nancy, pour lui faire part de son idée et lui demander si les dominicaines de Nancy accepteraient de donner quelques surs pour la fondation. La réponse est pleine de sagesse et de bienveillance : il semble nécessaire qu'une uvre nouvelle démarre avec de nouveaux sujets et non pas avec des surs prêtées par une congrégation enseignante, à qui on imposerait une vocation qui n'est pas la leur ; en revanche, la congrégation de Nancy accepte généreusement d'accueillir et de former sans demander de pension les premières candidates15. Cette proposition sera appliquée à trois femmes, deux candidates qui ne persévéreront pas jusqu'à la fondation, et M. Henri-Dominique, la fondatrice de Béthanie.
1 . Lettre 443, du 2 décembre 1865, au P. Hue, reproduite intégralement p. 252 ( Orig. A.B.).
2 . Voir la lettre 9, du 27 octobre 1866, à sa mère, reproduite intégralement p. 369 (Orig. A.B.).
3 . Le caractère infranchissable de la limite entre religieuses et pensionnaires est précisé par les constitutions du Bon-Pasteur ou celles de Notre-Dame-du-Refuge, rédigées par saint Jean Eudes.
4 . Le texte de cette première présentation de Béthanie par le P. Lataste n'a pas été conservé.
5 . Lettre 436, d'octobre 1864, au P. Saudreau, reproduite intégralement p. 177. (Orig. A.B.).
6 . Lettre 347, du 30 décembre 1864, au vicaire général de Bordeaux. (Orig. A.B.).
7 . Dans le récit fait un an plus tard au P. Hue, le P. Lataste signale une autre objection sur laquelle il n'insiste pas mais qui a pu être importante pour le refus de l'archevêque : « J'ai vu le vicaire général chargé de présenter l'affaire. Il trouvait l'OEuvre fort belle et n'y trouvait à peu près qu'une objection : « C'est bien difficile et peut-être le projet n'est-il pas encore assez mûri. » (Lettre 443 au P. Hue, reproduite intérgalement p. 252 ; Orig. A.B.). Ce discernement n'était peut-être pas sans fondement, l'intuition originelle n'étant vieille que de deux mois, et le fondateur n'avait que trente-deux ans.
8 . Sur son lit de mort, le P. Lataste dira encore : « Je sais bien que ce n'est pas mon OEuvre, mais l'OEuvre de Dieu. Je n'étais que l'instrument, c'est lui qui agissait. » chronique du 10 février 1869, Summ. Num.XVIII, p. 351, § 51 .
9 . Lettre 443, au P. Hue, reproduite p. 252. L'adhésion sans arrière-pensée aux conseils et décisions de ses supérieurs et de l'autorité diocésaine dans cette affaire apparaît également dans la lettre 347 du 30 décembre 1864, au vicaire général de Bordeaux. (Orig. A.B.).
10 . La lettre 430, du 2 janvier 1865, au P. Nespoulous, reproduite intégralement p. 153, manifeste bien la persistance de ce souci des âmes tombées, qui date de l'époque de Saint-Maximin, et en même temps l'obéissance qui l'amène à ne pas parler de son projet à son ami. (Orig. A.B.).
11 . Cette retraite a été étudiée au chapitre VI, (Orig. A.B.).
12 . L'abbé Nicolas Puissant est né à Bourguillon (Aube), le 7 mars 1810 ; ordonné prêtre dans le diocèse de Troyes le 13 juin 1835, il est nommé curé aux Riceys le 2 décembre 1843, il meurt en 1893. Vingt et une lettres du serviteur de Dieu à l'abbé Puissant sont conservées, de novembre 1865 à août 1866, ( Orig. A.B.).
13 . Lettres 385-387, des 14 et 26 novembre 1865, et 10 février 1866 à l'abbé Puissant, ( Orig. A.B.).
14 . Notice biographique sur le père Hue, voir en note, p. 252.
15 . Lettres de M. Sainte-Rose, des 2 et 10 janvier 1866, au P. Lataste, (Orig. A.B.).    
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