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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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3- Finitude et finition

« Ceux qui ont compté les étoiles, disait Giono, trouveront toujours le même nombre .» C'est que, devant les étoiles, mis à part quelques rares astronomes, plus personne ne cherche un nombre. Si j'interroge les points lumineux qui trouent le noir de la nuit, c'est avant tout pour ressentir une émotion, quelque chose qui réponde à la question fondamentale : « Qu'est-ce que je fais ici-bas ? »

« La seule chance, pour la fourmi, d'apercevoir le ciel, c'est que le hasard la renverse ! » Hasard, fatigue ou accident, il y a des moments où ce petit rien que je suis, entre en contact avec l'infini. Certains voudraient fermer la fenêtre. L'appel d'air donne froid dans le dos. Les questions fondamentales empêchent de respirer. Ils veulent vivre « pour de bon », « tout simplement » : ne plus s'interroger et prendre la vie « comme elle vient .» Ils sont opprimés par ces questions qui provoquent une sorte de dédoublement : la réflexion. La solution est donc pour eux de casser le miroir et de laisser la conscience de soi s'évaporer comme un parfum, se dissoudre comme le nuage dans un ciel plus vaste, et perdre son moi trop limité pour se retrouver dans un grand Tout... Mais dans quel grand Tout vais-je m'achever : dans un sentiment mystique sublime, dans une idée transcendantale ou dans une recherche effrénée de connaissance, afin de me confondre avec le savoir des choses et des gens ?

On retrouve ici ces fameuses limites qui font mal et dont nous disions précédemment qu'elles font obstacle à notre désir d'être le centre de tout, « comme » Dieu. L'ambiguïté de l'expérience spirituelle se joue sur ce point. L'expérience mystique est une illusion, un piège, une prison, si elle n'est pas la rencontre d'un autre, donc la reconnaissance de mes propres limites, l'ouverture et l'accueil de ce qui n'est pas moi. Sinon, le grand Tout que je rejoins n'est autre que moi-même et c'est peut-être le néant. Il me faut mourir à mes prétentions individualistes pour naître, par un autre, dans une relation d'amour qui peut me rendre pleinement humain. Ma finitude n'est pas une tare, encore moins un péché, elle prend un caractère positif puisqu'elle me permet d'aller au bout de moi-même et de me saisir tout entier pour me donner.

Tous les concepts doivent être retournés : l'absolu n'est pas dans la quantité mais dans la densité et la totalité. Qu'importe la dimension de l'étincelle, s'il s'agit de mettre le feu aux poudres ? Un jour, je suis né, j'ai commencé à exister, petit corps animé, en progrès, dans une histoire. Abolir mes limites ? Mais ce serait me tuer ! J'assume ma finitude et cette acceptation devient au sens fort une reconnaissance. Elle fait naître ma prière, une prière de simple, une prière d'enfant.

L'absolu se rejoint donc pour un chrétien dans la relation à quelqu'un, quelqu'un qui voit, qui sait, un témoin, avec qui l'on peut parler, avec qui l'on peut entrer en relation... Source de mon être, Dieu soutient ma vie. Jérémie le dit bien : il ne sert à rien de construire des citernes pour essayer de le posséder. On ne peut pas congeler la vie ni la mettre en conserve. On ne la garde pas en accumulant diplômes, titres, décorations ou propriétés. Impossible au cardiaque, de faire des provisions de battements pour son cœur !

L'absolu n'est pas dans ce que Hegel appelle très justement le « faux infini ». Il ne s'atteint pas en grimpant dans l'échelle sociale, en voulant devenir le plus fort, le plus grand, le plus « broum-broum » ou le plus « gnac-gnac ». L'absolu se joue dans notre relation au particulier, et même au détail. Par exemple, vouloir se « réaliser » dans une multitude de relations amoureuses et collectionner les partenaires comme on collectionne les papillons conduit à la déception. A l'opposé, on atteint l'absolu dans une relation unique, quand l'amour d'un homme et d'une femme devient si fort et si vrai qu'il est reconnu sacrement du Christ et de l'Eglise, témoin de l'amour de Dieu et de l'humanité.

C'est dans la relation au particulier que se joue l'absolu, ce qui explique qu'une seule brebis perdue et retrouvée vaille plus que quatre-vingt-dix-neuf bien gardées. Un seul pécheur se repent et c'est la fête, car il associe tous les autres à la victoire de l'amour. Un peu de pain, un peu de vin signifient notre vie offerte, nos énergies présentées, pour que nous devenions membres du Corps du Christ, sa présence dans le monde. L'absolu se dit dans moins que rien, il fait atteindre l'essentiel au cœur de nos limites et de notre condition humaine19.


19 2 Co 12, 9-10 : "C'est de mes faiblesses que je me glorifierai... car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort ."

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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