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Michel Van Aerde op | ![]() |
La prière n'est pas le monopole des chrétiens. Mais peut-on être chrétien sans prier ? Ecrivant du Sénégal où ils étaient en coopération, des amis disaient leur surprise de rencontrer partout des gens qui prient. Le choc d'une autre civilisation leur faisait découvrir la prière comme une réalité. Il faut parfois l'insolite d'une autre culture et d'une autre religion pour que certains se mettent à interroger leur propre tradition. La prière est une expérience à laquelle tous n'ont pas accès. Il y a des gens qui prient et d'autres qui ne prient jamais. Pour ceux qui ne savent pas prier, la prière d'autrui est une provocation qui leur paraît parfois douloureuse dans la mesure où ils se sentent exclus. La prière les dérange car elle échappe à toutes les explications réductrices. L'homme qui prie est un être inclassable. Il vient en plus, presque toujours en trop. Il est en rapport avec un inconnu qui déstabilise le connu, avec un transcendant qui éclipse les repères, les sécurités. Il témoigne d'un insaisissable qui met en échec la volonté de tout maîtriser. L'homme qui prie est ouvert au Tout-Autre, à l'Incommensurable, à l'Infini. Il provoque une discontinuité semblable à la fenêtre dans le mur, au puits dans le désert, à la flamme dans la nuit. Qu'il le veuille ou non, il fait peur, comme toute expérience limite, comme la folie. Et, qu'il soit simple ou prétentieux, tapageur ou discret, il fait toujours violence aux catégories d'un monde fermé. Faisant un stage dans une abbaye cistercienne, un étudiant en agronomie dut interrompre son séjour. Il ne pouvait plus supporter une confrontation trop rapprochée. Des hommes, faisaient devant lui une expérience irrécusable qui lui restait inaccessible : l'autre pôle de la rencontre lui échappait. Pourtant c'est un fait, depuis les origines, l'animal qui enterre ses morts est un être religieux. Ses activités les plus hautes peuvent être défigurées mais, en dépit de toutes les caricatures, force est de reconnaître qu'il y a des hommes et des femmes qui prient et qui peuvent parler d'expérience parce qu'ils sont reliés au Tout-Autre, à l'Absolu. Cela leur est venu de façons très diverses, par effraction ou par intuition. Un accident évité de justesse, la naissance d'un enfant, une douleur brutale, un amour insoupçonné, le soleil sur la montagne ou le calme de la mer, et voici que quelque chose craque, s'ouvre, pleure ou jaillit quelque part : me voilà en train de prier sans savoir comment, sans savoir qui, me voilà saisi comme on est séduit, voilà que « cela » prie en moi ! Dieu a cessé d'être pur principe, hypothèse ou abstraction. C'est quelqu'un à qui je peux parler. Sa rencontre me bouleverse, je ne suis plus comme avant. Comme dit le P. Denis Vasse, je suis « altéré » par cette relation nouvelle et « désaltéré » par cette présence qui se donne. Mais il y a plus que le désir et la satisfaction : je découvre de nouvelles obligations. Dieu n'est pas un sentiment océanique ou une énergie vivifiante, la nostalgie d'un âge d'or, le sentiment d'une communion quasi divine avec la nature, sur le mode de la fusion maternelle du bébé de quelques mois. Il n'est pas non plus un concept, il est quelqu'un, un autre, une personne à qui je dois certains égards. Sa rencontre est pour moi renaissance, elle engendre de la re-connaissance. Ma prière répond à un désir très profond mais elle résonne aussi en moi comme une exigence et un devoir d'humanité. Cette expérience est commune à toutes les religions : expérience du Dieu cosmique qui se dévoile dans la création, expérience du Dieu unique qui parle à Ismaël et Abraham, expérience du Dieu de l'Alliance actif dans l'histoire, expérience du Dieu qui prend chair en Jésus-Christ, du Dieu qui communique son Esprit. Toutes les formes de prière convergent vers l'expérience mystique d'un Dieu personnel qui nous aime et que l'on peut aimer. Elles divergent dans leurs expressions, suivant la façon d'approcher la présence rencontrée. Toutes les formes de prière apparaissent progressivement dans l'histoire et coexistent dans la diversité des cultures et même dans la variété des cheminements personnels. Toutes les alliances subsistent ensemble aujourd'hui : l'arc-en-ciel resplendit comme au temps de Noé, l'appel d'Abraham est toujours vrai, les commandements de Moïse ne sont pas périmés, la Pâque de Jésus fait la joie de quelques-uns. Pour expérimenter cette vérité, il n'est pas nécessaire de voyager : même dans nos églises, certains vivent principalement une relation au Dieu créateur, d'autres une relation au Dieu de la Loi, quelques-uns seulement au Dieu qui pardonne en Jésus-Christ. Quoiqu'il en soit de mes découvertes et du point où j'en suis, mes difficultés à prier tiennent principalement à ce qui perturbe mon rapport au Dieu que je connais. Elles viennent de mon aveuglement, de mon inattention aux merveilles de l'univers, à la beauté fragile de la vie, à la régularité des saisons, aux mystères de l'amour humain. Même si j'ai perçu que Dieu est amour et que je suis partout dans sa présence, que ma réponse n'est autre que ma vie, déployée dans ce monde et dans le temps par toutes mes activités, il n'en reste pas moins que la prière est un moment privilégié d'une rencontre face à face. Des amoureux, même très éloignés, prétendent ne jamais être séparés. Pourtant ils éprouvent toujours le désir et ils trouvent toujours le moyen de se rejoindre vraiment, de se retrouver pour parler, pour se voir quelques instants, pour se dire cette communion qui n'a jamais cessé, à laquelle ils croient, mais qu'ils ont besoin de vérifier, de nourrir, de célébrer. Ce qui tue la prière, c'est identiquement ce qui tue l'amour. C'est le doute, la suspicion, l'égoïsme et la trahison. Ce qui tue la prière, l'étouffe et l'empêche vraiment de s'élancer, c'est ce qui blesse la relation : le divertissement, l'asphyxie, la mort profonde. Tout ce qui fait qu'« il n'y a plus de temps », plus aucune disponibilité, plus aucune attention, plus aucune perception. Il n'y a plus de temps que pour soi. Toute activité devient un alibi, un prétexte, une auto- justification. En fait, la prière est toujours au-dessus de nos forces, mais il suffit de se décider car on n'est jamais seul. Dieu nous est témoin, il nous pardonne, il nous soutient, nous accueille et nous fait progresser : « Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre et ferme la porte à clé. Prie ton Père qui est là dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra20 ! » |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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