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Michel Van Aerde op | ![]() |
« Par la croix et la roue, par le feu et le pal, par la hache et la corde, dans la fosse commune de l'histoire sont tombés tant de suppliciés ! Et cependant la mémoire des hommes n'est obsédée que des souffrances d'un seul21 ! ». La mémoire des hommes n'est obsédée que par un seul, car tous peuvent se reconnaître en lui. La soif qui les étrangle, il l'avoue publiquement. Le désespoir qui les ronge, il le crie vers le Ciel et, victime de notre monde infernal, il demande : « Pourquoi ? » Dans son fameux Journal d'un curé de campagne, G. Bernanos fait dire par le curé de Torcy que chacun de nous peut, dans l'Evangile, essayer de retrouver « sa vraie place : quelque part, à Bethléem, à Nazareth, sur les routes de Galilée, - que sais je ?- retrouver cet endroit où le Seigneur nous a rencontré, ce jour entre les jours où ses yeux se sont posés sur nous .» Or, comme par hasard, c'est au jardin des oliviers que se retrouve le jeune prêtre et « à ce moment - oui, c'est étrange -, à ce moment précis où, posant la main sur l'épaule de Pierre, Jésus formule cette demande - bien inutile en somme et presque naïve - mais si courtoise et si tendre : 'Dormez-vous' ? » Nous avons dormi profondément. Et je dormais profondément. J'étais profondément abruti, jusqu'au soir où j'ai regardé une croix et où je me suis mis à la voir comme pour la première fois. C'était un crucifix minable comme il en traîne heureusement de moins en moins, mais j'avais entendu parler de l'« Affaire » et celle-ci s'est imposée à mon esprit. Je ne savais pas pourquoi, mais il fallait la considérer avec sérieux : question de vie ou de mort. Je commençais à m'éveiller, je commençais à exister. Ce fut pour moi un électrochoc. Tout se mit à vibrer, je sortais du coma et, à nouveau, sentais battre mon cur. Un éclair fulgurant déchira la peau qui collait à mes yeux. Oh, je ne savais pas à ce moment-là si le torturé était un homme ou s'il était Dieu, l'un ou l'autre ou les deux à la fois. Là n'était pas ma question. Ce que je ressentais, c'est l'extraordinaire autorité qui émanait de lui, une radicalité, une plénitude, une présence, une puissance, une densité, une personnalité, quelque chose de jamais rencontré, de jamais vu, de jamais imaginé, quelque chose de si fort et de si vrai que rien, jamais, n'y serait comparable, que tout désormais en serait affecté ; bref, l'irruption d'une nouveauté indépassable et absolue. Comment a-t-on pu s'habituer au spectacle de cet homme cloué au bois ? Je ne sais pas ! Toujours est-il qu'à partir du moment où « l'Affaire » m'a saisi, je n'ai jamais plus été comme avant, je n'ai jamais plus été « innocent'. J'ai lu la Passion et me suis réveillé pour de bon. Je n'ai pas dormi ce soir-là et, de cette nuit parfaitement blanche, je ne me suis toujours pas remis. Lorsqu'un jour, à Cuba, Bartholomé de Las Casas a ouvert les yeux et qu'il a découvert autour de lui non pas seulement un crucifié mais des milliers, des millions, sa vie à lui aussi a changé. J'ai vu cet homme simple, libre et bon, traqué comme bête sauvage. J'ai vu la Santé, la Beauté fouettées. J'ai vu la Justice condamnée, la Parole bâillonnée, la Vie assassinée. J'ai vu les notables totalement irresponsables. J'ai vu les maîtres de la science parfaitement aveuglés. J'ai vu la foule versatile, la force publique bestiale et cruelle... J'ai vu l'ami vendre son ami, le trahir par un baiser et finir par se pendre, fou, désespéré... « La lumière était là, mais tous étaient aveugles. La Parole, mais tous étaient sourds. L'Amour, mais personne ne soupçonnait l'Amour d'exister. Ils étaient malades à ce point qu'ils ne savaient plus ce qu'était la Santé. Ils étaient morts, si totalement morts qu'ils s'imaginaient en vie. Si détournés du Dieu vivant, tellement éloignés de sa vérité qu'ils estimaient tout en ordre. Tellement asservis au péché qu'ils ne soupçonnaient plus ce qu'était le péché. Tellement voués à l'abîme et aux flammes qu'ils prenaient l'abîme pour Dieu et les flammes pour l'amour22 .» Ah oui ! Faut-il écouter les poètes, les maudits et les autres, pour découvrir que l'enfer, nous y sommes déjà, insensibilisés peu à peu, ayant fini par oublier ce qui pourrait manquer, rendus semblables à la brute, incapables de souffrir, incapables de pleurer, incapables de désir, incapables de regret... « Le monde est un égout sans fond, où les phoques les plus infâmes rampent et se tordent sur des montagnes de fange23. » « Chaque jour vers l'enfer nous descendons d'un pas, sans horreur, à travers des ténèbres qui puent24 ! » Si je dois dire à quelle place je me reconnais dans la Passion, je le dirai tout net : c'est la place de Jésus ! Et c'est aussi celle que beaucoup d'entre nous méritons, comme le reconnaît très franchement le bon larron. Les pénitents d'autrefois l'avaient bien compris, quand ils s'en allaient pieds nus, portant la croix, bousculés par la foule et raillés par les gens : il y a des coups de pied qui se perdent ! Qui ne mériterait, sinon le passage à tabac radical, du moins une sévère correction ? Qui donc en effet transgresse les règles les plus évidentes de la justice, les lois les plus saintes de la vie et de l'amour ? Qui donc est impie, orgueilleux, blasphémateur, et se fait soi-même dieu ? Qui donc finira par détruire le temple magnifique de la création ? Qui donc, depuis longtemps, a perdu contact avec le Dieu vivant, est incapable de le prier, incapable de retrouver sa présence, incapable de l'entendre, incapable de lui parler ? Qui donc se trouve perdu, abandonné ? Qui donc, sinon la grande majorité de notre humanité ? Tout le monde, sauf Lui, justement : lui qui n'aurait jamais dû se trouver là ! Voici l'innocent chargé des torts que nous avons commis ; sur son visage les injures, les gifles et les crachats que méritent nos prétentions ! Les rôles sont inversés ! « Tu faisais le fier, tu voulais dominer ! Petit chef, attends un peu : nous allons te servir ! Tu avais tout prévu, prophète des temps nouveaux, peux-tu identifier les coups bas que tu reçois ? Tu resplendis de ridicule ! Ah, petit dieu, si tu pouvais te contempler ! » Ce qui fait mal, c'est de voir notre propre chair portée par un autre et portée à son incandescente vérité. Violence insoutenable d'être arraché à sa peau, spectateur de son propre sort. Voici quelqu'un, devant moi, qui vit ma propre mort, quelqu'un qui ne la subit pas mais qui la vit lucidement, et jusqu'au bout, radicalement ! Son cri de désespoir percute mes tympans, il heurte brutalement mon goût de l'absurde et dénonce ma résignation. Appel qui me traverse. Parole retrouvée pour un Dieu disparu. « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné » ? Oui, pourquoi, pourquoi te caches-tu ? Dans la moiteur de la pourriture, Jésus est notre plaie nettoyée, désinfectée. Il est notre plaie remise à vif et je ne peux le supporter. Le scandale est trop grand ! C'en est trop ! « Pour nous encore, ce serait juste, mais Lui, il n'a rien fait de mal25 ! » . Je souffre pour lui, je proteste pour lui. J'exprime ma solidarité : je commence à aimer. L'enfer est fracturé, l'enfer est habité26 : nous sommes invités à une immense communion... Comment Dieu peut-il nous aimer ainsi ? Comment peut-il sans cesse nous proposer son amitié, son pardon et sa vérité, quels que soient nos insultes et nos refus ? Comment peut-il nous aimer de façon irréversible et inconditionnelle, jalouse et entêtée ? Lui qui nous a faits, qui nous connaît, comment peut-il aller jusqu'à céder l'initiative et se remettre entre nos mains, sensible, vulnérable et mortel ? C'est ainsi que prend tout son poids et tout son contenu, que devient pleinement crédible sa parole d'amour : Il donne tout, plus encore il pardonne tout, à tous et pour toujours. Si je peux dire comment j'ai entendu la Passion, j'ajouterai qu'elle m'a longtemps fait refuser la Résurrection. Jamais, comme aux premiers soirs de Pâques, je n'ai vécu pareil cauchemar ni pareil abandon. Une résurrection prêchée de manière triomphaliste évacue Jésus et le renvoie au Ciel ! Elle renverse la table où il mange avec nous la pitance des pécheurs. Stupidement, elle passe l'éponge et supprime d'un grand coup la solidarité fondamentale de Jésus avec les réprouvés, les exclus, les minables de tous les temps. Non ! La Résurrection ne peut effacer la Passion ! Elle n'est qu'une autre manière de dire que le Crucifié reste toujours présent, vivant personnellement. Quand on reproche aux latino-américains leurs Christs trop réalistes, grandeur nature, sanguinolents et avec de vrais cheveux, c'est que l'on n'a pas encore compris qu'il ne suffit pas que Jésus soit humain pour qu'il assume pleinement la condition humaine. Il aurait pu vivre comme ces quelques riches que l'on aperçoit dans les journaux ou à la télévision, extraterrestres insensibles et lointains. Sa souffrance authentifie son incarnation. Puisqu'il partage la condition de la majorité des humains, alors tout homme, toute femme, à chaque instant peut s'adresser à Lui, sûr d'être entendu et pleinement compris. 21 Emmanuel (Noël Mathieu, dit Pierre), Babel, 1952. 26 En rigueur de termes, il faudrait écrire « les enfers », mais le Christ meurt aussi comme un maudit sur le gibet de dérision en partageant la condition des réprouvés. |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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