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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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6- Une souveraine discrétion

La Résurrection n'efface pas la Passion. A l'opposé du triomphalisme qui en ferait la négation, par renvoi dans un ciel impassible en « condition de Dieu, comme il était avant », la résurrection est au cœur du temps, au cœur du monde, aussi intime et humble qu'une naissance. Mystère non pas d'un éloignement mais d'une présence neuve, aussi discrète que prometteuse. Elle introduit le radicalement nouveau mais ne bouscule presque rien. Ecoutons et voyons !

Dans la nuit de la résurrection, l'ordre règne à Jérusalem. On peut marcher la nuit et sortir vers les tombeaux, les gens dorment d'un sommeil de plomb. Pilate dort à poings fermés, ses petites mains propres et bien soignées, repliées sur sa conscience étouffée. Madame Pilate est contrariée. Son mari n'a pas suivi les recommandations du songe qui disait l'innocence du proscrit. Ce prétendu gouverneur est en fait un fantoche : il ne résiste pas à la moindre pression populaire. Hérode dort, lui aussi ! Il rêve de ce prophète qu'il a fait décapiter, Jean le baptiseur, qu'il continue de confondre avec celui que l'on vient de crucifier! Après la liturgie de la Pâque, les grands prêtres sont épuisés. Ils dorment, tragiquement inconscients d'avoir joué tout cela en temps réel, mais à côté... à côté de leurs pompes... à côté de la plaque tombale ! Les disciples, eux, ne peuvent pas fermer l'œil. Ils ont trop mal et ils ne savent plus s'ils sont morts ou vivants.

Trois femmes sont debout, fierté du genre humain. Elles marchent dans la nuit pour honorer un cadavre, le corps de cet ami qu'elles ont tant aimé. Elles vont poser ces gestes immémoriaux qui marquent le respect de l'espèce humaine pour ses morts. Elles ont peur, ne savent ni comment rouler la pierre, ni ce qu'il y aura derrière mais elles s'avancent au-devant de l'événement.

C'est par la foi que nous aussi, nous nous rendons présents. Mais nous savons ! Comme Elie dans sa caverne, ce qui peut nous étonner, c'est le silence, une inquiétante discrétion. Aucune explosion, tout juste une éclosion. Le tremblement de terre, le rideau déchiré, les tombeaux qui s'ouvraient et qui rendaient leurs morts, c'était avant, sur la croix, au point extrême, au point du non-retour : quand l'Amour se donnait, se perdait, s'avouait, en un tout dernier mot !27.

Ce soir là, la naissance de Jésus d'entre les morts est tout aussi paisible que sa naissance à Bethléem. On aimerait un feu d'artifice, un grand coup médiatique, un signe convaincant et décisif. Des adversaires, on attendrait au moins qu'ils prennent conscience et qu'ils aient honte ! Mais rien, ou presque : un étonnant calme plat. Aucune revanche, aucune vengeance, pas de représailles. L'amour est vainqueur mais il n'est pas rancunier ! Il ne tire pas sur les ambulances, ne piétine pas les blessés, n'achève pas les moribonds !

Il y a là un respect très curieux du sommeil de Pilate, des hésitations d'Hérode, du décalage des grands prêtres et des jeux stériles des docteurs de la Loi. C'est leur affaire s'ils se prennent au sérieux! Le pardon est offert gratuitement, en vrac et sans publicité : comprenne qui pourra ! Le reçoive qui voudra, en silencieuse contagion ! « Moi je vous dis : Aimez vos ennemis ! .» Qu'ils aient au moins le monde qu'ils ont choisi ! Leur histoire poursuit son cours, la nôtre aussi, mais sur une autre voie. Une croix nous a aiguillés ailleurs, radicalement. Dans la création du Père, il y a beaucoup de place et des rythmes variés. Personne n'est obligé de vivre à tombeau ouvert !

Magistrale leçon d'altérité, d'acceptation des différences et même du désaccord ! Comment Dieu pourrait-il créer, sans apprécier le différent, faire surgir du non-dieu et une liberté qui puisse dérailler, presque inévitablement ? La création n'est pas monotone ni recto tono, écoutez les oiseaux et leur cacophonie, écoutez les chorales, le chant harmonisé : il y a place pour tous, pour les sourds, les aveugles et même pour les athées !

Avec une patience infinie et une brûlante passion, Dieu attend : des siècles ! Des siècles de siècles ! Il attend que mûrisse le monde, que lève la vie, s'éveille la conscience, que l'on commence à parler et à partager, à pardonner, à devenir créateurs, re-créateurs, dieux enfin, comme Lui, avec Lui et en Lui, en vérité ! 

La nuit de Pâques est la première nuit d'une nouvelle création, le commencement d'une nouvelle évolution, d'une nouvelle mutation en humanité-communauté ! Depuis, chaque matin a quelque chose de la lumière qui resplendit dans le jardin du monde neuf. Sur les chemins de ceux que l'espoir a déçus, que l'amour a blessés, qu'une religion a trahis, nous sommes envoyés maintenant, pour nous glisser dans les conversations. Le Ressuscité nous y attend. C'est là qu'il passe, inaperçu mais bien actif : comme Jésus de son vivant, toujours incognito. On le reconnaît après coup, à sa façon de mettre le feu aux Ecritures, de se tenir debout sur le rivage, de partager le pain clandestinement, au restaurant.

C'est bien son style à lui, d'ouvrir les yeux des gens et de les planter là pour les retrouver par hasard, en pleine campagne, et leur poser des questions plus grandes qu'eux. C'est signé, cette façon d'ouvrir les oreilles et les cœurs, les mains desséchées et même les tombeaux. C'est bien son style, de redresser les paralysés, les têtes baissées, culpabilisées, de faire entendre un autre son de cloche à ceux que le langage officiel assourdit : « Tu n'y entends rien ! Place aux spécialistes ! Le commun des mortels n'a pas voix au chapitre ! Sourd-muet tu resteras ! Il faut te résigner ! .»

Jésus encourage les désirs les plus fous. A qui lui dit merci, il répond : « Ta foi t'a sauvé ! .» C'est vraiment son style à lui, de vivre à tombeau ouvert entre sépulcres blanchis !28

C'est parce qu'il vivait ainsi qu'il s'est fait tuer. C'est parce qu'il vivait ainsi qu'il est ressuscité ! C'est parce qu'il vivait déjà de vie donnée, à tombeau ouvert, que l'Evangile nous raconte sa vie pour nous parler de lui aujourd'hui : lui, le Ressuscité !

Mais où est-il au juste ? Quand, la surprise passée, on reconnaît Jésus, on voudrait le saisir, se jeter à son cou, lui faire un gros câlin ou l'abrazo latino-américain, il a déjà disparu. Trop vivant ! A la fois comblant et frustrant. Il lui coûte certainement de dire non, mais il ne cède pas à la facilité, il veut encore mieux. Pas moyen de mettre la main sur lui, plus moyen de l'arrêter. Il nous attend plus loin. Il nous attend plus grands, solides et mûrs : pleinement conscients, là-bas, en Galilée, carrefour des cultures et des nations, en pleine mondialisation.


27 Mc 15, 38 : "..Et le rideau du Temple se déchira en deux du haut en bas."

Mt 27, 51 : "...la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent ".

28 Mt 23, 27 : "Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites qui ressemblez à des sépulcres blanchis".

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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