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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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7- Tel quel

Dans la nuit de la résurrection comme dans celle de Noël, il se passe quelque chose qui échappe aux sages et aux puissants, quelque chose qui n'est révélé qu'aux simples et aux petits, quelque chose que l'on ne peut approcher que par le côté blessé ou dénudé de soi-même, quelque chose que l'on ne reçoit jamais qu'au creux d'une ignorance éblouie et comblée29.

On y rencontre Dieu, mais c'est un autre Dieu !

Depuis ses origines, l'humanité est saturée de représentations du divin. Il y a les dieux du tonnerre, de la guerre et de l'amour, les déesses, aux seins généreux et aux multiples bras. Les sacrifices humains continuent : génocides et massacres, sans oublier les victimes des « absolus » assassins, comme l'équilibre macro-économique, la pureté raciale, l'intégrité territoriale et tant d'autres idoles modernes qui fonctionnent comme des dieux non déclarés.

Or voici qu'en l'absence du clergé, loin des temples et des autels, en pleine nature, la crèche de Noël nous présente un tableau profane dont la simplicité vient renverser les idoles, les fausses représentations ; un spectacle familial qui pose en acte, en chair et en os, la question : qui est Dieu ?

Celui qui s'approche et découvre l'enfant, se trouve immédiatement rempli de questions. Intellectuel ou non, il est saisi par cette réalité. S'il est croyant, il reconnaît dans ce bébé vagissant, dans ce petit paquet de viande humaine, l'Envoyé, le Fils de Dieu, le Verbe qui prend chair : l'Expression même du Dieu Vivant ! Et la question est celle-ci : est-ce que cette manifestation comme être fragile, vulnérable et dépendant est une apparence seulement (et vous connaissez la recommandation de ne jamais juger sur les apparences !) ? Est-ce une apparence seulement ou une phase, un moment historique, qui sera contredit plus tard quand Dieu se révélera vraiment comme Il est, c'est à dire comme nous l'imaginons : fort, autosuffisant, invulnérable, insensible, omniscient, tout-puissant, centre de tout etc. Cet enfant qui ne sait pas parler, qui ne sait pas manger tout seul, est-il déjà Dieu, « tel quel » ? Est-ce que Dieu joue à nous dérouter avec une pédagogie qui ne fait rire que lui : à naître dans une précarité irresponsable, sur une paille, pas très antiseptique, et à mourir comme un criminel de droit commun sur une croix, pas très analgésique ? Est-ce qu'Il est là en vérité ou ne sera-t-Il de nouveau lui-même que lorsqu'Il sera retourné dans son ciel ?

Ma question est celle-ci : à Noël, est-ce vraiment l'Emmanuel ? Dieu avec nous ? Oui, me direz-vous. Mais alors la question rebondit : Dieu comme tel ou Dieu qui joue à l'enfant pour un tableau touchant ? Dieu en chair et en os, ou Dieu qui fait semblant ? Noël, dans nos sociétés gavées a été récupéré par le commerce comme spectacle sensible style Disney Land. C'est devenu le rite d'une autre religion, puisque le Père Noël est devenu le personnage central, un simple moment de rêve, avant que tout reprenne comme avant.

Même si cela date bientôt de 2000 ans et même si des tonnes de piété se sont déversées pour le recouvrir, le vrai Noël reste un scandale pour les Juifs et leur tradition, comme pour les Grecs et leur philosophie, un scandale qui choque de plein front les réflexes du monde religieux. Le Dieu chrétien n'est pas comme les autres ! Il ne rentre ni dans les clichés du divin ni dans les cadres de ce monde « tel qu'il va » . Ce n'est pas seulement à l'hôtellerie qu'il n'y a pas de place pour lui, dans les sacristies non plus ! Il est « incasable » de fait et, même quand il a grandi, le « fils de l'homme » n'a toujours pas une pierre où reposer sa tête.

A Noël, un monde nouveau, libre et neuf, prend corps au cœur de l'ancien. Le désir des peuples, le rêve des prophètes, nourri par la promesse, affiné par les siècles, prend corps, prend chair, pour devenir accessible, tangible, concret. Emmanuel, Dieu avec nous, la perfection en devenir, au creux de notre histoire, dès maintenant et dans ce monde-ci !

Quand la force brute de l'Empire fait le recensement de sa puissance, elle ramasse dans ses filets aveugles ce petit germe d'avenir dont elle ignore tout. Ici pourtant, dans la chair et le sang, commence un monde de partage, de pardon et de fraternité, de communion et d'amitié, dont le vieux roi cruel, crispé sur son pouvoir, n'a pas la moindre idée. Comme le vieux gorille des origines, Hérode s'agite furieusement mais il ne comprendra jamais l'extraordinaire mutation, advenue discrètement en ce petit être, tellement humain qu'il est authentiquement divin !

A-t-on jamais mesuré ce que représente vraiment ce face-à-face de deux mondes si différents, incompatibles et opposés ? Auquel des deux puis-je appartenir ? Suis-je jamais sûr d'avoir choisi ? Il n'est pas de moyen terme : je suis anachronique et dépassé, ou bien j'ai muté.

L'erreur serait de croire que ces deux mondes se trouvent confrontés comme deux armées luttant pied à pied, sur le même terrain et à égalité. Ils n'ont en fait rien de commun. Celui qui vient chez nous à Noël pour prendre en charge notre destin, n'a que faire de la force brutale. Sa parole fait son chemin sans utiliser d'autre contrainte, d'autre force de persuasion que la simple évidence de sa vérité. La nature de sa puissance est telle qu'il n'utilisera jamais les arguments d'autorité.

Comme le germe de la graine se développe et se fortifie en digérant les réserves accumulées autour de lui, le monde nouveau qui pointe dans la grotte de Bethléem est appelé à remplir l'univers. Ceux qui le rejettent sont comme une écorce sans âme et sans vie, ils se condamnent à la putréfaction. La haine conduit à la mort mais l'amour fraternel ouvre les chemins de la vie.

C'est ainsi que je comprends la jubilation des pauvres et des persécutés au dernier livre de la Bible, quand tout est révélé, dans les ultimes convulsions. Il suffit d'attendre fidèlement car tout deviendra clair. La violence porte en elle-même un principe d'auto-destruction. Les sociétés injustes, oppressives et mensongères produisent elles-mêmes les toxines qui les étoufferont, elles génèrent les fléaux qui tôt ou tard les anéantiront. Il n'est pas nécessaire d'y voir l'intervention de je ne sais quel gendarme céleste. La justice ou plutôt la logique immanente y suffit largement.

Méditant le silence paisible de Noël et son impressionnante discrétion, j'attends le jour du grand retour, ce jour où tout sera manifesté, quand « nous verrons Dieu tel qu'il est .»

Il est venu, il reviendra. Comment reviendra-t-il ? Avec tonnerre, éclairs et fracas? Je ne crois pas. Ce que je pressens, c'est qu'il y aura ce même calme, cette même paix de la nuit de Noël et de la Résurrection.

Contrairement au toujours dit, les apparences ne sont pas trompeuses. Le Dieu vivant n'abdique pas sa splendeur pour se faire simple : il est simple ! Il ne descend pas de sa richesse pour se faire passer pour pauvre : il est pauvre. Et s'il est méconnu, cela ne l'empêche pas d'être un génie, un très grand créateur ! Il est discret. Deux minutes de vraie méditation renversent les apparences et font percevoir qu'il faut être très fort, quand on est Dieu, pour passer inaperçu ! C'est sa manière d'être à lui, sa manière d'exister, proche et vulnérable : « tel qu'il est .»

Le rapport de rivalité ayant disparu, le désir est libéré. Il n'est plus mimétique d'une Toute-Puissance à conquérir. Alors se pose la question de notre soif : soif de quoi ? Soif de qui ?


29 Ex 3, 5-6 : "Ote te sandales de tes pieds, car le lieu que tu foules est une terre sainte. C'est moi, le Dieu de ton Père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob".

Mt 11, 25 : "Je te bénis Père, d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout-petits.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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