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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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DEUXIÈME PARTIE : LA CONDITION HUMAINE

8- Euthanasier le désir ?

On peut le dire en un mot, comme en cent. On peut le dire avec des fleurs, des expressions enflammées, comme on peut le dire avec pudeur et retenue. On peut le dire sans détour, comme on peut le laisser deviner par des images, des paraboles, des chansons. Toujours, l'amour, lorsqu'il est authentique, mais qu'il est contrarié par l'éloignement de la personne aimée, l'amour lorsqu'il est assez fort, lorsqu'il est vrai, vient à s'avouer. Il vient à se dire. Et il se dit dans son manque : il avoue le désir. Tu es loin : quand reviendras-tu ? Tu me manques : ne tarde pas, hâte-toi, viens !

« Savez-vous ce que c'est que d'attendre un ami, d'attendre qu'il vienne et de le voir tarder ? Savez-vous ce que c'est que d'être dans l'anxiété à propos d'un fait qui peut arriver ou ne pas arriver ? Attendre un événement important qui fait battre votre cœur chaque fois qu'on vous le rappelle et auquel vous pensez dès que vous ouvrez les yeux ? Savez-vous ce que c'est que d'avoir un ami au loin, d'attendre de ses nouvelles et de vous demander, jour après jour, ce qu'il fait en ce moment et s'il est bien portant ? Savez-vous ce que c'est de vivre pour quelqu'un qui est près de vous à tel point que vos yeux suivent les siens, que vous lisez dans son cœur, que vous voyez tous les changements de sa physionomie, que vous prévoyez ses désirs, que vous souriez de son sourire et vous attristez de sa tristesse, que vous êtes abattu lorsqu'il est ennuyé et vous réjouissez de ses succès ? Veiller dans l'attente du Christ est une attitude qui ressemble à celles-là30. »

Il ne suffit donc pas de croire. Il ne suffit donc pas de savoir que le Christ, en un jour hypothétique, reviendra. Il faut l'aimer. Il faut l'aimer, au point de pouvoir souffrir de son absence, au point de désirer son retour. Au point de participer tout entier à l'accomplissement de son grand projet. Il faut être passionné, brûlé, animé par un feu, le feu de l'espérance, le feu de l'impatience.

L'espérance chrétienne n'a rien de commun avec la religion statique, grecque ou philosophique31, la religion du consentement au présent, la religion de la recherche du bonheur dans l'adaptation et l'harmonie, la religion de l'intériorité, du Dieu-toujours-présent, éternel-et-sans-changement, qu'il suffirait de retrouver dans le silence et dans le calme, dans l'absence de mouvement et au-delà des apparences, par une technique appropriée de concentration.

Dans la parabole des demoiselles d'honneur qui attendent l'époux, l'absence et le retard font souffrir. La fête n'a pas encore commencé. C'est encore le vide, le froid, le manque, l'inquiétude et la frustration ; c'est la nuit. Au lieu de chercher au-dedans d'elles-mêmes, les jeunes demoiselles vont dehors. Elles sortent dans la nuit pour attendre celui qui vient, et qui vient non pas dans le silence, mais dans la clameur et les cris d'un cortège triomphal32. Cette foi-là est une foi qui ne se possède pas mais qui se donne, qui s'avance et qui se risque. C'est une attitude extravertie dans l'inconfort et l'insécurité. Elle est rongée, consumée par la flamme d'un feu : le feu de l'espérance et du désir.

L'homme est soutenu, aspiré par son manque, son désir : heureux les affamés, heureux les assoiffés. Dans un monde atteint d'une phobie de la souffrance, qui ne craint rien tant que l'échec et la frustration, où tout s'organise dans un culte effréné de la satisfaction et du confort immédiats, il faut le dire et l'affirmer : l'homme ne peut vivre, l'homme ne peut respirer, que par le vide, par le creux de ses poumons ; l'homme ne peut pas, sans mourir, réprimer ses aspirations. Et l'homme serait une "passion inutile33 », un souffle, un cri désespéré, si l'espoir qui le met en route n'avait aucun sens, aucun but réel et consistant, si l'on ne pouvait reconnaître, venant de l'infini et partant à l'infini, un mouvement gigantesque qui l'aspire et le soutient.

Alors, s'il est bon de sortir de son bureau, de sa cuisine ou de sa boutique, pour aller respirer l'air vif qu'il fait dehors ; s'il est bon, le soir, de sortir de sa maison, de quitter le bruit sourd des discussions et d'emplir son cœur du chant des étoiles, ce n'est pas pour s'accorder à la nuit de façon romantique, mais c'est pour quitter une agitation désordonnée, pour reprendre souffle, et retrouver le sens de la globalité, en ouvrant son regard à l'immense décor qui va s'illuminer de la Présence qui vient : la nature toute entière, dit saint Paul, soupire et gémit dans les douleurs de l'enfantement34.

S'il est bon, dans la semaine, de prendre du recul et de se recentrer avec quelques amis, en posant les questions fondamentales sans lesquelles l'homme n'est qu'une machine ou un animal, ce n'est pas pour résoudre tous les problèmes mais pour les affronter en restant conscient, libre, éveillé. Il s'agit de prendre de la distance vis-à-vis d'une société qui cherche à s'étourdir, s'enfonce dans le travail pour se prouver l'étendue de ses pouvoirs, et refoule toute aspiration qu'elle ne pourrait, par elle-même, combler.

Si, par un sens aigu de la justice, par un souci urgent de l'efficacité, je rejoins des associations humanitaires ou sociales, si je partage l'espoir d'hommes généreux, si je respecte infiniment la charge d'absolu dont certains investissent leurs combats, il me reste toujours un surcroît d'espérance que les idéologies trop courtes ne peuvent embrasser. Il me reste un surcroît d'espérance qui leur échappe et qui me fait passer parfois pour démobilisateur. Mais c'est un aiguillon d'esprit critique et de lucidité ! Un aiguillon qui me pousse à voir plus loin et à dénoncer les pièges de la simplification et de la facilité.

Car, lorsque le réel résiste, lorsque les idéologies s'épuisent et que l'espoir humain s'effrite devant l'insuffisance de réalisations définitives, devant les démissions, devant les trahisons, devant la corruption plus ou moins généralisée, devant l'inconscience de masses humaines non instruites, inorganisées, alors se pose la question de la réalité ou de l'illusion de tout espoir concret. La question se pose pour moi, de savoir si la Résurrection peut se réduire à un mythe mobilisateur pour certains, ou à un rythme de l'existence comme celui de l'hiver et du printemps pour d'autres, ou si vraiment un monde nouveau se construit au terme et à travers les drames, les spasmes, la mort de l'ancien. Un monde qui sera peuplé de volontaires, de volontaires éprouvés, ayant passé par bien des expériences et bien des bouleversements, ayant duré. La question se pose de savoir s'il faudra aussi passer par le baptême, le dessaisissement total, celui de la mort35. La question qui se pose est celle de l'avenir, c'est-à-dire de ce qui nous attend.

Mais l'avenir nous attend-il ? C'est à nous plutôt de tendre vers lui 36! C'est l'affaire de chacun de porter son exigence au cœur du présent37 : Malheur à ceux qui s'installent dans une satisfaction au rabais, fixés dans une « belle situation », attachés à creuser leur trou dans la carrière qui va les enterrer38 ! Etrangers à tout ce qui se cherche, ils seront rejetés ! Puisque la fête doit se préparer malgré leur inertie, malgré leur résistance, malgré eux : elle se fera sans eux ! On ne les connaît que trop : leur espérance est glacée, ils ont passé leur vie à la réprimer.

Mon espérance, mon désir porte sur une réalité39 ! Jésus est ressuscité ! C'est une réalité : il est ressuscité dans son corps ! C'est une réalité attendue, désirée. C'est une réalité « en souffrance » : la résurrection du crucifié n'a pas encore trouvé sa pleine manifestation, sa pleine extension. L'Esprit fracture le temps présent. Il provoque une faille, un tiraillement qui empêchent de s'accommoder40. Il fait percevoir en toute chose la nostalgie, le tourment, l'ouverture non comblée à l'avenir de Dieu41. Il donne soif et met en appétit. Toute chose parle de lui et rien ne peut le remplacer42. La résurrection de Jésus est un fait extraordinaire. C'est un événement qui est « présent » au sens d'un « donné » et d'un donné « permanent » dont la charge fait gonfler notre histoire, comme un fruit qui mûrit ! La résurrection de Jésus est un événement qui promet !

J'ai entendu une fois quelqu'un qui conseillait d'« apprivoiser » notre désir. Le fait que chez lui ce fût conscient, montre qu'il peut y avoir une mise en sommeil délibérée : une sorte d'euthanasie de l'espérance, par sa réduction aux dimensions domestiques. Au contraire, rien ne peut être assez vaste, assez grand, rien ne peut être proportionné à ce qui vient43. Apprivoiser son désir, c'est ne pas voir que, de toutes parts, la réalité va le dépasser, le combler, le saturer44. Apprivoiser son désir, le domestiquer, c'est se suicider, spirituellement. Car c'est en avoir peur. Le risque alors, est de trouver la porte fermée !

Il est vrai qu'il nous est difficile d'admettre que le Christ, en la récapitulation des temps, ne vienne pas au terme de nos efforts comme le résultat de notre travail. Il viendra en effet, librement, à l'heure qui lui plaira45 : trop tôt pour que tout le monde soit prêt ou si tard que personne ne l'attendra plus46 ! Mais, après tout, si la venue de Jésus fut un événement marginal au cœur de l'empire romain, pourquoi son retour dépendrait-il de nos laboratoires ou du parlement européen ? Nul ne sait ! C'est peut-être pour demain, pour un temps très éloigné ou pour ce soir : soyons prêts ! La promesse ne peut décevoir et c'est pourquoi j'aime tant ce vers de Tristan Cabral, poète nîmois :

« J'attends la vague immense qui m'ouvrira les yeux ! »

J'attends ce Visage qui va se réfléchir sur nous, « lorsque nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est47! »


30 Newman. J.H.

31 Col 2, 8 : "Prenez garde qu'il ne se trouve quelqu'un pour vous réduire en esclavage par le vain leurre de la philosophie, selon une traduction humaine, selon les éléments du monde, et non selon le Christ".

32 Ap 7, 9s : "Après quoi voici qu' apparût à mes yeux une foule immense impossible à dénombrer ...ils crient d'une voix puissante le salut à notre Dieu ainsi qu'à l'agneau."

33 Sartre, J.P.

34 Rm 8, 22.

35 Ap 21.

36 2 P 3, 11-13.

37 Ga 6, 3-5.

38 Jc 4, 13 : "Vous qui dites :...Nous ferons du commerce et nous gagnerons de l'argent...".

39 2 Co 4, 6.

40 Rm 8, 23-27.

41 Rm 15, 13.

42 Ph 3, 8-14.

43 Ep 3, 19 s.

44 Ap 22, 17 : "..que l'homme assoiffé s'approche et que l'homme de désir recoive l'eau de la vie gratuitement".

45 I Th 5, 2 : "..vous savez vous même parfaitement que le jour du Seigneur arrive comme un voleur en pleine nuit".

46 Lc 18, 8 : "..mais le fils de l'homme quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? ".

47 I Jn 3, 2 ; 2 Co 3, 18 ; 4, 6.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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