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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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9- La soif et la source

Dans son livre La Peste, Albert Camus posait la question : « Peut-on être un saint sans Dieu ? » Et toute une génération a investi sa générosité dans l'action, quitte à en oublier fondement et finalité. On a même pu dire que certains entraient en politique comme d'autres en religion, tant il est vrai qu'il est difficile d'être un athée cohérent. Il ne s'effectue le plus souvent qu'un simple déplacement. En l'occurrence, on absolutisait l'engagement. On canonisait « la cause », on divinisait la « praxis 48 », on en faisait le critère de la vérité tout en dépersonnalisant. A l'extrême, on assistait au délire romantique du genre Brigades Rouges, Action Directe, Sentier Lumineux. Car la Révolution, l'Utopie, sont des formes d'absolu qui, comme toute religion, exigent parfois des sacrifices humains.

La vraie question me semble plutôt celle-ci : peut-on être heureux sans Dieu ? Peut-on atteindre la joie en plénitude, peut-on connaître le bonheur, peut-on vraiment être comblé, sans Dieu ? Malraux avait l'intuition d'une réponse quand il écrivait : « Le vingt et unième siècle sera religieux ou il ne sera pas .» Il ignorait alors le mouvement de balancier qui nous conduirait aux intégrismes d'aujourd'hui, aussi dévastateurs parce que « Dieu » est d'abord un mot, un mot qui sert de refuge à bien des paranoïas, tandis que sa vérité reste encore ignorée. N'est-ce pas le conservatisme des Juifs et la religion politique des Romains qui, au nom même de Dieu et avec la complicité des foules, ont crucifié Jésus et martyrisé les premiers chrétiens ?

« Si tu savais le don de Dieu et qui est Celui qui te demande à boire49! » Cela, l'humanité ne le sait pas et c'est pourquoi il faut l'excuser : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ! 50.» Il y a chez les hommes un désir inconnu de changement radical ou de sécurité définitive, une soif d'absolu ignorante d'elle-même, un désir insatiable qui les conduit tyranniquement d'illusion en illusion, de déception en déception, jusque parfois dans des impasses meurtrières. A l'échelle personnelle, il y a en nous des attractions multiples vers l'argent, le sexe, le pouvoir, l'alcool, le tabac, que sais-je... tout ce qui nous séduit, nous fascine et nous piège lamentablement. Nous allons de convoitise en convoitise, à peine satisfaits et déjà désirant à nouveau : toujours déçus, toujours frustrés... « Si tu savais le don de Dieu ! »

Si tu savais ce que tu cherches ; si tu savais ce que tu attends depuis ton premier jour ; si tu savais le manque, le creux, le désir inconnu qui te marque au plus profond ; si tu savais ce mystère qui te constitue toi-même, cette énigme que tu es ; si tu savais ce pourquoi tu es fait ; si tu pouvais entendre cette eau profonde qui coule et murmure au fond de toi comme le ruisseau souterrain dans le puits de Jacob ; si tu pouvais l'écouter vraiment et le reconnaître dans toute son ampleur, alors, à coup sûr, tu marcherais droit sans plus te perdre en d'innombrables détours. Tu serais libre enfin, au milieu de tes frères et de tes sœurs, capable de t'émerveiller tout simplement, gratuitement, et dans la paix !

Mais voilà : comment savoir ce que l'on veut, tant qu'on ne l'a point trouvé ? N'est-ce pas toujours la découverte qui révèle soudain, de façon éblouissante, ce que l'on cherchait confusément ? N'est-ce pas toujours après coup que l'on prend conscience de ce qui se trouvait déjà-là mais en creux et de façon cachée ; comme chantait le poète :

« Que serai-je sans toi qui vins à ma rencontre, que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant, que cette heure arrêtée au cadran de la montre, que serais-je sans toi que ce balbutiement ? »

« Si tu savais le don de Dieu et quel est Celui qui te demande à boire ! »

Cela, je ne peux pas le découvrir tout seul. Comment pourrais-je l'imaginer ? Comment pourrais-je me représenter le Dieu vivant sans m'en faire une idole et me tromper ? Quand je pense Dieu, indépendamment de sa Parole, je m'en fais une image faussée.

Je le vois différent de moi et l'imagine comme je voudrais être moi-même. Je me voudrais tout-puissant pour n'être plus dépendant. Je me voudrais impassible pour n'avoir plus à souffrir. Je me voudrais capable d'être seul, nécessaire et suffisant, pour n'avoir plus aucun problème, aucune histoire, aucun souci, aucune soif à satisfaire, aucune passion qui vienne m'altérer.

Or toute la vie de Jésus-Christ m'apprend que Dieu est pauvre, assoiffé, qu'il souffre et qu'il aime passionnément. Toute la vie de Jésus-Christ témoigne d'une attente délibérée, d'une impatience librement assumée. Toute la vie de Jésus-Christ révèle un creux, et même une blessure dans le cœur de Dieu, un mystère abyssal dont le désir humain n'est que le pâle reflet. Et c'est la rencontre de cette soif, et c'est l'accueil de cette attente du Dieu vivant, quand j'accepte d'y consentir, qui me révèle la vérité, la nature et le lieu de mon désir. Il ne s'agit donc pas de réprimer ce désir, mais de lui faire droit en le reconnaissant comme ma motivation même et mon ressort le plus profond. L'homme et la femme sont créés à l'image et ressemblance de Dieu dans leur désir lui-même qui est désir de l'Autre, c'est à dire de Lui. Et ma soif ne peut être comblée que par la rencontre d'une autre soif qui vienne l'étancher. Mon désir ne peut trouver son objet que par l'accueil de cet autre désir bien plus puissant qui le précède et le déborde de toute part. La joie jaillit dans l'entre deux, au lieu de la parole, du « dit » que suppose le respect de l'« interdit » !

Voici que je suis sauvé de la mort, ou plutôt de ma finitude et de la peur de la mort, par la mort de Jésus qui me conduit dans un mystère de communication et de communion, une relation toute nouvelle qui me transforme et qui m'épanouit : la vie même de Dieu, Père, Fils et Souffle commun.

Toi qui me lis en ce moment, accueille l'Envoyé. Il te demande à boire, assis près de ton puits. Au milieu de tes recherches ou de tes corvées quotidiennes, il est toujours présent. Il te connaît mieux que toi-même. Il sait quelle est ta vie. Il a eu soif comme toi mais il a d'abord soif de toi. Tu peux le rejeter, il a déjà le cœur percé, mais tu le retrouveras car il te cherche inlassablement. Si, comme la Samaritaine, tu sais l'écouter, si tu n'as pas peur de le questionner, tu boiras ses paroles d'un seul trait. Elargis tes horizons aux paysages qu'il te dévoile. Laisse-toi entraîner dans le grand fleuve de son amour. Plonge-toi dans la passion qui est la sienne. Ouvre ton cœur aux dimensions du monde et de l'histoire. Car ta soif et ton désir ne seront jamais assez grands pour épouser l'ampleur de ses projets. Et qu'importe ton passé, qu'importent les détours parcourus, ce que tu as fait ou n'as pas fait. Il n'y a rien à mériter ! Il suffit d'accueillir et il suffit de demander !


48 « Praxis » : mot pédant pour dire la pratique !

49 Jn 4, 10.

50 Lc 23,34.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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