page précédente sommairepage suivante


Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

voir la fiche

10- Oser demander

La prière de demande nous fait difficulté. Pendant longtemps, j'ai cru qu'il ne fallait pas y perdre de temps. Quand une moniale me disait : « Je prie pour vous », je pensais qu'elle ferait mieux de rencontrer son Dieu, d'avancer dans la contemplation de l'amour brûlant du Christ pour nous, sans se soucier de lui présenter les petits problèmes des uns et des autres, inévitablement mesquins. Car, après tout, s'il s'agit de moi ou d'autres prêcheurs, le « Bon Dieu » n'a qu'à s'occuper de ses propres affaires, pas la peine de le lui demander : n'est-il pas le premier intéressé à nous aider ?

A l'inverse, certains pensent savoir justement mieux que Lui, ce qu'il leur faut. Dieu est trop absent ou trop respectueux, il n'use pas assez de son droit d'intervention. Qu'ils se mettent à sa place et tout ira mieux ! C'est la fameuse prière dont se moque La Bruyère :

« Mon Dieu, faites pour le chevalier La Hire

Ce que La Hire ferait pour vous

Si vous étiez La Hire

Et si La Hire était Dieu ! »

Cette attitude est fausse, mais pourquoi ?

Parce qu'elle établit une symétrie entre Dieu et le chevalier La Hire, symétrie qui n'existe pas. La Hire n'est pas Dieu (il l'est même d'autant moins qu'il se représente Dieu comme la pure projection infantile de ce qu'il aimerait être) et Dieu n'est pas dans la condition de La Hire.

L'homme est un être en devenir, en croissance, qui a besoin d'une pédagogie. Il ne sait pas, je ne sais pas, tu ne sais pas, nous ne savons pas ce que nous voulons, vraiment ! Nous ne savons pas non plus vouloir vraiment : c'est toute la difficulté.

J'ai bien connu une mère de famille qui avait passé avec ses enfants la convention suivante : « Tu demandes que l'on t'achète ce jouet aujourd'hui, eh bien si tu le demandes encore dans une semaine, nous l'achèterons ! .» Tout d'abord, elle faisait beaucoup d'économies. Ensuite, ce qui était acheté correspondait bien à ce qui avait été attendu et désiré. Enfin et surtout ses enfants faisaient l'apprentissage à la fois de la possibilité de désirer, de demander, de vouloir vraiment et d'obtenir enfin ce qu'ils avaient demandé avec constance, de façon mûrie et réfléchie. Le temps de latence mis entre la formulation de l'envie et son accomplissement permettait aux enfants de rester libres face à la tyrannie d'un désir, souvent aussi impérieux dans l'instant qu'il était évanescent dans la durée. Dans ce creux, ils faisaient l'expérience de leur capacité de choix. Que désirer qui soit vraiment important ?

C'est là ce que La Hire ne sait pas, c'est là ce que nous ne savons pas. Pourquoi Jésus demande-t-il de lui demander, nous prie-t-il de le prier ? Parce que c'est faire le pas de s'adresser au Dieu vivant. Or entrer en relation avec lui, c'est prendre un risque, c'est ne pas savoir jusqu'où l'aventure peut m'entraîner. Je m'élance avec confiance, avec foi. Devant le ciel grand ouvert, face aux possibles multipliés, ce qui me manque le plus, c'est l'audace, le goût de vivre intensément, le culot de demander la lune, le gros lot, le pompon (!), de demander tout. « Il ne faut pas demander à Dieu moins que Lui-même » a dit saint Thomas. Il faut lui demander son Esprit !

Thérèse d'Avila, peut nous servir de modèle d'audace et même d'effronterie, de cette volonté dont certaines femmes, comme la veuve de l'Evangile, sont capables... et qui justifie le dicton « ce que femme veut, Dieu le veut » ! On retrouve la symétrie du commencement, non pas celle de l'homme qui veut échapper à sa condition et qui se prend pour un petit dieu, mais la symétrie de la réciprocité du don de soi, dans la démesure de l'amour :

« Si l'amour que vous avez pour moi,

O mon Dieu, est comme celui que j'ai pour vous

Dites-moi, à quoi est-ce que je m'arrête ?

Et vous, à quoi vous arrêtez-vous ? »


© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
Reproduction autorisée pour DOMUNI 2002 - Tous droits réservés

page précédente sommairehaut de pagepage suivante