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Michel Van Aerde op | ![]() |
L'expérience de la souffrance nous bloque dans notre élan. Toutes les religions, sagesses et philosophies ont buté sur cet obstacle. Les Stoïciens ont préconisé l'endurcissement, voire le mépris du corps. Bouddha s'est attaqué à la source de la douleur, à savoir selon lui, le désir de vivre. Notre siècle finissant fait confiance à la médecine et les grands prêtres des hôpitaux pourront encore longtemps exorciser le spectre de la douleur et rassurer leurs contemporains... tant qu'ils restent bien- portants. Mais vivre anesthésié, insensible ou inconscient, est-ce vivre vraiment ? Les chrétiens qui proclament un messie souffrant, n'ont-ils pas une parole lucide et vraie, une attitude et des actes significatifs à délivrer pour leurs frères malades et souffrants ? La souffrance, pour eux, n'est pas le pire des maux. Je précise : la souffrance en elle-même peut atteindre l'insupportable, l'absurde, ce qui est pire que le néant, ce qui ne devrait pas exister de sorte que la mort paraisse une libération. Mais la souffrance en elle-même n'existe pas. Il n'y a que des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des peuples qui souffrent. Et souffrir suppose que l'on soit vivant. Quelqu'un qui souffre est quelqu'un qui ressent de façon directe, irrécusable, physique, spontanée, un appel à autre chose, un désir viscéral de guérison, de libération. Celui qui souffre ressent par toutes les fibres de son être une protestation formidable qui le traverse et le soulève, une lame de fond venue du plus loin de la vie contrariée, de l'amour empêché, de l'injustice et du monde à l'envers. Protestation, appel, cri, vers quoi ? Vers la délivrance, la guérison, vers ce qui n'est pas encore mais qui se trouve déjà-là en creux, affirmé dans ce râle, cette plainte, cette agonie, ce combat. Du fond de la souffrance, du fond de ce qui paraît pire que le néant, monte un cri vers l'impossible. Ce cri pourra-t-il être entendu ? Ou restera-t-il enfermé, se répercutant sur tous les murs, amplifié à l'infini ? Il y a des êtres qui ne peuvent plus communiquer, qui ne peuvent rien exprimer, qui sont murés, isolés irrémédiablement, par une souffrance trop forte qu'ils ne semblent même plus ressentir. Les autistes, par exemple, se frappent la tête sur les murs et se blessent sans paraître s'en apercevoir. De même que les trous noirs, dans l'espace sidéral, sont d'une telle densité que les rayons lumineux ne parviennent plus à s'en libérer, de même la parole chez certains ne parvient plus à s'échapper. Comme chrétien, je dis que l'humanité est sauvée de cette fatalité parce qu'un jour un cri est allé jusqu'au bout, traversant les enfers pour rejoindre le Dieu vivant. Ce cri que ma propre gorge ne pouvait prononcer, un autre l'a proclamé pour moi. Cet appel que je n'avais plus l'énergie de lancer, un autre l'a porté pour moi à sa plus forte intensité. Dans les psaumes et la prière du Christ, jaillit une parole qui n'est pas seulement la mienne, un désir de vivre et de guérir qui me rejoint et qui m'entraîne, qui me rend à l'échange, à l'espérance, à la communion. Un homme de trente-six ans qui allait mourir quelques jours plus tard, disait à une religieuse qui venait le visiter tous les jours : « Tu sais, c'est si important que tu sois là sans rien faire. Quand tu es là, nous sommes trois : toi, moi et la souffrance. Sinon, je serais seul avec ma souffrance .» Ma souffrance m'isole et m'enferme, mais dès que je perçois qu'elle n'est pas seulement la mienne, qu'elle ne m'appartient pas, dès que je prends conscience que je suis membre d'un corps plus grand, dès ce moment-là, j'entre en sympathie, en communion. La souffrance m'aliène. Elle m'altère. Mais l'écho de la parole du Christ me désaltère53 et me révèle une identité nouvelle, en voie de libération. Les chrétiens reconnaissent en leurs frères et surs souffrants les membres douloureux du corps du Christ. « Je suis celui que tu persécutes54 » affirme-t-il à saint Paul et celui-ci de répondre en écho : « Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Eglise55. ». Jésus a traversé la souffrance, mais il ne l'a pas abolie. Comme le dit Paul Claudel : « Il l'a remplie de sa présence .» Présence et sympathie. Le sacrement des malades est à la fois la parole qui libère en faisant adhérer au Christ, et l'onction d'huile sainte sur le front et les paumes des mains. Dans le sacrement des malades, qui est le geste même du Christ, nous affirmons et actualisons notre incorporation au Christ souffrant, notre passage avec lui de la mort à la vie, de la maladie à la guérison, de la solitude à la communion. Et tout cela est l'uvre de l'Esprit Saint. Comme l'huile qui rend insaisissables les membres des lutteurs, l'Esprit nous fait échapper aux prises de l'Adversaire. Comme l'huile et tous les corps gras qui, jadis, servaient à soigner les plaies, l'Esprit Saint est une force d'amour et de douceur qui soulage et guérit en profondeur. Et, comme les maisons antiques s'éclairaient à la lumière des lampes à huile, le corps, l'âme, l'être tout entier du malade se trouve illuminé de la clarté, de la chaleur de l'Esprit Saint. Il est bien regrettable que ce geste si fort, si émouvant que je n'ai personnellement jamais posé sans que des larmes jaillissent ici ou là _ des larmes de joie _, soit si mal connu et si peu pratiqué. Il n'est pas seulement un geste symbolique, il est véritablement un acte de pacification, de libération. Son efficacité déborde le cadre que nous pourrions lui assigner. C'est ainsi par exemple que j'ai eu la surprise plusieurs fois d'entendre les épouses de malades ayant reçu l'onction témoigner qu'en elles aussi, ce sacrement avait eu des répercussions. 53 Reprise de Denis Vasse sj déjà cité. Excusez : c'est si beau et si vrai ! |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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