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Michel Van Aerde op | ![]() |
Nous devons souffrir et finalement mourir. Ce destin commun nous pose trois questions : pourquoi cela ? Que faire ? Pourquoi le faire, pourquoi soigner, pourquoi se battre si finalement c'est toujours la mort qui gagne ? Quelles sont les ressources de notre foi ? Un amateur d'humour noir avait demandé qu'on inscrive sur sa tombe : « A bientôt ! » Mais cette plaisanterie fut trouvée sinistre et de mauvais goût : l'épitaphe fut interdite ! Trop parler de la mort, c'est manquer de pudeur. La mort est une certitude mais elle fait peur. C'est un scandale qui nous révolte et que nous refusons. « Il n'y a pas de mort naturelle, rien de ce qui arrive à l'homme n'est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels mais, pour chaque homme, sa mort est un accident, et même s'il la connaît, et même s'il y consent, reste une violence indue 56.» On meurt toujours de « quelque chose .» Enlevez des hôpitaux les accidentés du travail, les surmenés, les angoissés, tous ceux qui souffrent d'une agression extérieure... retirez les victimes d'un mauvais environnement écologique ou affectif... retirez ceux qui, par compensation, sont devenus alcooliques... remontez les générations, retirez tous ceux qui ont une hérédité chargée... transférez à la recherche médicale les crédits des armements ; vous retrouverez cette vieille intuition : l'homme, dans son élan, est appelé à vivre toujours ! Dieu crée pour la vie57, une vie qu'il faut conquérir mais que le péché entraîne vers la mort, dans une chute, une régression vers le néant. Depuis toujours, pécher, c'est choisir de mourir58. La mort biologique sert de métaphore pour la mort spirituelle. C'est tellement vrai que certains meurent avant leur corps. On dit en Provence, avec humour et réalisme : « Il est mort mais on le lui cache... quand il sera mort, on en profitera pour l'enterrer ! » L'Evangile nous rejoint dans notre condition historique, celle de la mort : mort sécrétée jour après jour, mort qui nous vient des générations passées, mort qui s'organise en système. Personne ne peut y échapper. Mais l'Evangile n'apprend pas à mourir, il apprend à vivre ! Il redonne le goût, le sel, l'amour de la vie et rend la mort plus intolérable encore 59! Seuls les passionnés, les non-résignés, sont capables de souffrir. Seuls ceux qui aiment savent ce qu'il en coûte de mourir. Il n'y a de mort que des vivants ! Jésus n'est pas mort le cur léger comme un héros. Jésus ne s'est pas non plus sagement résigné comme les stoïciens. Il n'entretenait aucune complicité morbide avec la mort. Totalement innocent, lui seul pouvait crier de toute sa force : « Mon Dieu, Mon Dieu ! Pourquoi m'as-tu abandonné ? 60» Il n'y a de mort que de cet unique vivant61. Désormais tout homme qui meurt participe à cette mort unique : il entre dans la mort de l'Homme, la mort qui est maintenant la mort du Christ, et il franchit le grand portail de la Résurrection62. « La mort a été engloutie par la Vie63. » « Je suis la Résurrection. Tout homme qui croit en moi, fut-il mort, vivra64 ! » Mais comment croire lorsque tout contredit la foi ? L'adhésion à Jésus-Christ se gagne en luttant contre le doute et contre le désespoir. C'est pourquoi, lorsque la maladie frappe l'un d'entre eux, les chrétiens se regroupent autour de lui pour combattre l'isolement, fortifier son espérance et soutenir sa foi. Ils prient pour que le malade guérisse car ils désirent viscéralement son retour à une vie pleinement épanouie dans sa famille, son travail et sa communauté. Dans les draps anonymes d'un hôpital nickel, confrontés aux corps souffrants, aux corps brisés, souvent privés de dignité, réduits à l'état d'objets (touchés, regardés, manipulés), les chrétiens reconnaissent ce même corps humain livré aux mains des hommes, aux traitements de ses contemporains65. Ils reconnaissent Celui qui ne se possédait plus, qui n'avait plus figure humaine, privé de toute responsabilité, de toute autonomie, de toute liberté. Ils reconnaissent le corps, le masque du Serviteur souffrant, qui prend sur lui toutes nos maladies66. « Toutes nos maladies », c'est-à-dire indissociablement les troubles organiques et les dérèglements du corps social car, dans la foi, je reconnais que c'est une même souffrance, un même supplice, une même violence indue qui broie tous ceux qui sont touchés. C'est une seule clameur qui enveloppe tous ces cris ; multiples sont les blessures mais il n'y a qu'une seule douleur, une seule passion, une seule plainte humaine : « Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde » écrit Pascal et « Je vis en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Eglise67. » On ne pourra jamais expliquer ni justifier la souffrance, l'injustice, la maladie : le mal restera toujours le mal, opaque, absurde, insensé. Mais le refus que nous lui opposons, la protestation qui jaillit en nous, trouvent leur expression totale la plus forte dans le cri de Jésus en croix. « Par-delà le désespoir », au travers de la souffrance et de la mort, une brèche est ouverte et, dès maintenant, tout est changé. Notre lutte contre la maladie et la mort nous affermit, nous forge, nous trempe68, nous rend semblables au Christ souffrant, assimilés à lui, solidaires d'un même combat, unis dans un même désir, une même aspiration, un même souffle : « ce n'est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi69. » Il est alors vital de célébrer cette communion paradoxale qui brise l'isolement et rétablit les solidarités. Il faut proclamer l'Espérance au lieu même où elle est éprouvée. Il faut collaborer au travail de l'Esprit de vie, de communion et de santé. L'état de la maladie appelle un sursaut de la foi, un sacrement particulier. L'huile de l'onction symbolise l'ensemble des soins. Elle exprime le contexte très large dans lequel l'Esprit Saint inscrit tout geste qui active la guérison. L'huile de l'onction rappelle le baptême, elle réactualise le choix premier, l'élection, l'amour privilégié que connaît le chrétien. Il reçoit l'onction royale, celle des hommes libres, des témoins et des lutteurs. Comme un homme n'est jamais pleinement libre seul mais relié à un peuple, un chrétien relié au corps du Christ, le sacrement des malades exige la publicité, la présence du corps, c'est-à-dire de l'Eglise, de la communauté. Jamais un sacrement n'est affaire privée mais il suppose que l'Eglise se rassemble autour du frère qui témoigne de sa foi. Et si l'hôpital devient une sorte d'hyper marché, de grande surface des soins médicaux où le malade se trouve traité comme un simple cas ou un simple numéro, la communauté chrétienne doit prendre position. Elle rappelle que le médecin est au service du malade et non pas le malade au service du médecin. Elle accomplit un acte qui démystifie les prétentions de la Science et de la Technique, un acte qui désacralise l'univers médical, un acte qui reconnaît au malade la dignité de membre du Christ. Ce corps, c'est d'abord Quelqu'un ! Il est malheureusement difficile de vivre tout cela au milieu des tuyaux, des radios, des rythmes de soins qui, nécessaires, constituent en règle général des priorités. La foi n'est jamais chose facile, mais c'est justement parce que cette attitude ne va pas de soi, qu'elle fait signe et interpelle croyants et incroyants, qu'elle est un véritable sacrement. C'est un acte festif, public, contestataire, prophétique, bref un acte qui parle, c'est une véritable prédication. Autant dire qu'il est tout entier orienté vers la vie, qu'il requiert des gens lucides, des croyants, des malades conscients. Il n'a rien à voir avec l'« extrême onction ! » Pour les derniers instants, il existe un dernier sacrement. Sacrement du passage, sacrement du départ, sacrement de la route, il a reçu le nom de « viatique'. « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin70. » Il prit le pain de son corps, le rompit et le donna une dernière fois, exprimant ainsi le sens définitif de sa vie et de sa mort. S'il existe des tabernacles, c'est pour cette raison : nous gardons le corps du Christ et nous le donnons aux mourants pour que, dans une « extrême communion » au corps ressuscité, source de vie et de santé, de santé plénière et de vie éternelle, ils franchissent le pas, ils accomplissent la Pâque, en faisant corps avec le Christ. Il en est qui meurent paisiblement mais d'autres au contraire qui, dans les spasmes de la fin, lancent des appels angoissés comme pour déchirer la nuit qui se ferme sur eux. Révoltés, dira-t-on. Mais non ! Le Christ lui-même a vécu ce tourment à Gethsémani, lorsqu'il « présentait sa prière et ses supplications avec des larmes et de grands cris à Celui qui pouvait le délivrer de la mort71. » 56 Beauvoir, Simone (de), Une mort très douce, fin. 58 Gn 2, 17 ; 3,3 : « Mais de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal, tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. » 59 Jn 11, 33 : "Quand Il la vit sangloter .. Jésus frémit intérieurement." 62 Jn 10, 9 : "Je suis la porte, qui entrera par moi sera sauvé." 65 Mc 9, 31 : "Le fils de l'homme va être livré aux mains des hommes et ils le tueront." 66 Is 53, 4 : "..or c'était nos souffrances qu'ils supportait et nos douleurs dont il était accablé . » 68 Rm 6, 3 : "baptisés dans le Christ Jésus, c'est dans sa mort que nous avons été baptisés". |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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