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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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15- Entre tombe et résurrection

Où sont donc passés nos amis et nos parents ? Que deviendrons-nous à notre tour ? Qu'y a-t-il entre la tombe et la résurrection ? La question est simple, la réponse beaucoup moins !

Jésus promet au bon larron le paradis, immédiatement et sans délai. Or l'Evangile parle du Christ ressuscité, mais il n'est jamais question de la résurrection du larron. Alors, qu'est-il devenu ? La traduction oecuménique note que pour les contemporains de Jésus, le Paradis est un lieu où les défunts attendent le grand jour définitif. Que signifie ce temps intermédiaire entre tombe et résurrection ? Est-ce qu'on est mort, est-ce qu'on est vivant ? Peut-on être vivant sans être ressuscité ? Où sont les morts et comment vivent-ils ?

A ce propos les images ne manquent pas. Les hommes ont toujours exorcisé leur peur de l'inconnu en adoptant des représentations. Il y avait autrefois une géographie de l'au-delà avec rivières et vallées, barque et animaux. On y retrouvait même les rapports d'argent car il fallait rémunérer les services de Charron, le passeur. De nos jours, on parle de tunnel, de lumière éblouissante, de musique et de chants. Je ne contesterai aucune représentation, simplement je dirai que la Bible en présente fort peu, parce qu'elle insiste sur un tout autre aspect. Pour le peuple croyant, l'essentiel n'est pas une affaire de localisation mais de relation. L'au-delà ne se découvre pas comme une géographie mais comme une théologie, une découverte du Dieu vivant72. Où donc se trouvent les morts ? « Les morts vivent dans le Christ73. » Dans la promesse de Jésus à son compagnon d'infortune, l'accent ne porte pas sur la notion de paradis mais sur le « avec moi .» Le paradis, c'est « être avec » le Christ. « Aujourd'hui, je te le dis, tu seras avec moi dans le paradis74. » Pour les Juifs et les Chrétiens, la vie est avant tout relation, échange et amitié. La vie est communion, alors que l'isolement, c'est la mort ; l'exclusion, c'est l'enfer.

Une bonne relation à Dieu semble la garantie d'une vie qui s'épanouit comme un jardin bien irrigué. Mais les épreuves arrivent, de plus en plus fortes, jusqu'au scandale qui semble fermer tout espoir. Lorsque le peuple s'en va vers l'exil, lorsque les prophètes sont persécutés, lorsque les méchants triomphent et se multiplient, quand Job pourrit sur son fumier, quand le chant du Serviteur souffrant éclate au cœur du livre d'Isaïe, alors les évidences sont bouleversées75. Le chemin de la vie passe parfois par la souffrance et la fidélité au Dieu vivant peut conduire au martyre. Mieux vaut perdre la vie présente que renoncer à son amour et perdre la source de la vie. Mieux vaut mourir que trahir l'alliance, mieux vaut être calomnié qu'abandonner le Dieu de vérité76.

C'est ainsi que Jésus témoigne jusqu'au bout d'une relation indestructible. Ni le mensonge des hommes ni les tortures infligées à son corps ne peuvent le faire céder. Il remet sa vie entre les mains de son Père, il ne la considère pas comme un bien à défendre âprement. C'est une relation qui le fait vivre, il ne s'appartient pas ! Et c'est pourquoi sa mort prend le sens d'un don de soi total dans une relation parfaite où la résurrection advient comme l'expression attendue et quasi assurée de la réciprocité.

Or, c'est par la foi que nous sommes en dialogue avec le Fils de Dieu, c'est par la foi que nous entrons dans la relation vitale qui unit le Fils à son Père de sorte que notre mort ne s'ouvre pas sur le néant. C'est par la foi que nous pouvons nous donner à notre tour, à l'heure de notre mort, comme peut-être un jour nous nous sommes donnés à l'heure de notre baptême conscient. Quand vient la fin et qu'il faut lâcher prise, nous pouvons nous abandonner au Père, sûrs dans la foi qu'il va nous recueillir, nous accueillir auprès de lui : « Aujourd'hui, je te le dis, tu seras avec moi en Paradis77. »

L'incroyant n'a pas cette chance de pouvoir dialoguer avec le Dieu vivant. Il ne connaît ni le nom du Père ni le visage du Fils, son frère. Il est orphelin mais il n'en est pas moins vivant. C'est donc dans la relation à ses proches qu'il peut vivre la proposition du don de soi, l'appel à la relation libre et désintéressée qui est amour et qui est vie, qui est déjà respiration profonde à l'intime de Dieu78. Quand les non croyants rencontreront le Christ et que, dans leur surprise émerveillée, ils demanderont : « Quand donc t'avons-nous vu prisonnier, assoiffé, nu et grelottant de froid, blessé sur le chemin ? » Il leur répondra : « Chaque fois que vous avez secouru le plus petit d'entre les miens, c'est moi que vous avez rejoint79. »

Chacun le sait : l'amour et l'amitié sont un avant-goût du paradis. Mais notre existence a des zones d'ombre. Il me faut donc bien parler de ceux qui préfèrent la mort, le repli sur soi, la violence et le mépris. Ici, je me pose la question : faudrait-il ôter aux hommes la part de liberté qui fait leur dignité?  Faudrait-il renoncer à l'amour parce qu'il peut connaître l'échec ? Et que dire des médiocres, des indécis, ni vraiment fermés ni pleinement ouverts ? Ils feront la découverte bouleversante du désir de Dieu pour eux, incomparablement plus fort et plus vrai que la recherche timide, vite découragée, qu'ils ont peut-être entreprise dans leur vie.

Mis en présence de l'Innocent, un jour cloué au bois par les refus d'aimer, les yeux enfin ouverts sur celui qui s'est glissé dans ma nuit et qui a tout fait pour me tirer du sommeil, je sentirai douloureusement mon indignité. Il sera trop tard pour mériter un tel amour, mais il sera toujours possible de regretter les occasions manquées. Il ne sera jamais trop tard pour laisser couler les larmes, pour laisser craquer l'écorce et se laisser transformer afin de correspondre à ce Dieu merveilleux qui nous attend depuis toujours, impatient de se faire connaître tel qu'il est80.

Certains s'imaginent qu'alors viendra la fin (« après moi le déluge », pensons-nous inconsciemment). Mais l'histoire ne s'achèvera pas avec ma propre mort. Les autres poursuivent leur course. Mon entrée dans la Présence de Dieu, loin de me conduire à l'indifférence, me plongera dans sa passion pour l'humanité.

Tant qu'il reste des êtres en genèse, encore inachevés, encore prisonniers des filets du mal, tant qu'il reste des hommes et des femmes qui souffrent, qui luttent, qui accueillent ou qui refusent l'amour du Dieu vivant, comment pourrait-il y avoir une paix totale quelque part, même en Paradis ?

Les saints, justement parce qu'ils ont beaucoup aimé et parce qu'ils aiment à présent plus encore, attendent. Oui, ils attendent la libération définitive de chacun et le grand rassemblement de tous. Quant aux autres, ils ne sont pas moins concernés, pour cette raison facile à comprendre que leurs fautes aussi poursuivent leur chemin. Prenons l'exemple très simple d'un assassin. Il sera soulagé de voir les conséquences de ses crimes, lentement compensées par des actes concrets d'amour venant d'autres que lui. Nous sommes tous solidaires et le mal comme le bien se propagent, s'entremêlent. Ils font boule de neige jusqu'à ce dernier jour enfin, où, pour chacun, sera précisée sa véritable place et, j'aimerais dire, son véritable corps.

Voilà pourquoi, à deux exceptions près, celle de Jésus bien sûr et celle que les Eglises Orthodoxe et Catholique célèbrent le 15 août, il n'est pas vrai, pour les chrétiens, que les morts soient déjà ressuscités. Voilà pourquoi nous disons dans le Credo : « J'attends la résurrection des morts .» Oui, j'attends ! Car dire comme les Valentiniens du 2ème siècle et certains théologiens modernes que la résurrection suit immédiatement la mort parce qu'elle transgresse l'espace et le temps, c'est contourner la difficulté en simplifiant exagérément. La résurrection se trouverait dématérialisée et l'on reviendrait subtilement à la vieille notion abstraite de l'immortalité de l'âme humaine. Je n'ai rien contre l'immortalité de l'âme bien sûr, mais je dis qu'en rester là ne suffit pas pour rendre compte du message chrétien.

Nous n'aurions jamais inventé une promesse qui aille si loin81, nous n'en avions nul besoin. Notre Dieu aime l'homme plus encore que celui-ci n'ose l'espérer. Notre Dieu aime l'homme tout entier, avec toutes ses solidarités et toutes ses relations. Notre Dieu s'intéresse au corps de l'homme, sinon il n'y aurait pas autant de guérisons dans l'Evangile ni du pain et du vin sur la table eucharistique. Surtout, il n'aurait pas lui-même pris corps, d'une femme, en un lieu et un temps précis !

D'une manière ou d'une autre, la Résurrection aura donc prise sur le corps sinon il ne s'agit plus de la Résurrection et il faut changer de mot. Certes, nous connaîtrons alors une autre corporalité, celle du Christ ressuscité, d'où la maladie est exclue et qui devient l'expression parfaite de l'esprit, mais l'affirmation chrétienne de la Résurrection implique le corps et ne peut se concevoir sans un certain rapport à la matière82.

Notre Dieu aime l'homme tout entier, il aime aussi toute sa création sans aucune exclusion, et c'est le cosmos dans son ensemble qui est concerné83. Quand l'amour du Dieu vivant sera pleinement manifesté, quand Dieu sera tout en tous, alors rien ni personne ne sera oublié84.


72 Mc 12, 27 : "Il n'est pas un Dieu de morts, mais de vivants."

73 1 Th 4,16 : "...Le Seigneur, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ, ressusciteront."

74 Lc 23, 43 ; Ph 1, 23 : "... J'ai le désir de m'en aller et d'être avec le Christ".

75 Is 53, 3-5 : "objet de mépris et rebut de l'humanité, homme de douleurs et connu de la souffrance..."

76 II Mcc 7, 23 : "aussi bien le créateur du monde... vous rendra-t-il, dans sa miséricorde, et l'esprit, et la vie, parce que vous vous méprisez maintenant vous même pour l'amour de ses lois."

77 Lc 23, 43 ; I Jn 4, 17-18 : "en ceci consiste l'accomplissement de l'amour en nous : que nous ayons pleine assurance au jour du jugement. "

78 I Jn 4, 12-12 : "Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli".

79 Mt 25, 40 : "Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait".

80 I Co 13, 12  : "aujourd'hui nous voyons dans un miroir, d'une manière confuse, mais alors ce sera face à face. Aujourd'hui je connais d'une manière imparfaite, mais alors je connaitrai comme je suis connu."
I Jn 3, 2 : "Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation, nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est".

81 I Co 2, 9 : "Nous annonçons ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme. Tout ce que Dieu a préparé pour ceux qu'il aime".
Is 64, 3 : "... faire connaître ton nom... en accomplissant des prodiges inattendus dont jamais personne n'entendit parler."

82 I Co 15, 35-52 : "ainsi en va-t-il de la résurrection des morts : on sème de la corruption ; il ressuscite de l'incorruption..."

83 Rm 8, 19-22 : "nous le savons en effet, toute la création gémit en travail d'enfantement".

84 I Co 15, 28 : "et quand toutes choses lui auront été soumises, alors le fils lui-même se soumettra en personne à celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous".
Col 3 : "Quand le Christ sera manifesté, lui qui est notre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui plein de gloire".
Ep4, 6 : " Un seul Dieu et père de tous, qui est au dessus de tous, par tous et en tous".
Ap 21, 3 : "Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux. Ils seront sont peuple et lui Dieu avec eux, sera leur Dieu".

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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