page précédente sommairepage suivante


Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

voir la fiche

18- Génétiquement modifié ?

Jésus n'est donc pas seulement pour nous un maître de sagesse, il est surtout le ressuscité, l'homme- Dieu qui partage la vie du Père. Alors se pose la question : où est-il et comment communiquer avec lui ? C'est par sa vie terrestre que nous le connaissons car elle laisse percevoir qui il est, comment il affronte la mort et comment il vit ressuscité. C'est parce qu'il vivait ainsi, qu'ils l'ont tué !105

Disons-le d'entrée de jeu : il n'y a pas d'« autre monde'. Il n'y a qu'un seul monde, comme il y a un seul Jésus. Il n'y a pas le Jésus de l'histoire et le Jésus de la foi, ou le Jésus humain et le Jésus divin. Il n'y a qu'un seul Jésus, victime des magouilles et de l'argent, victime des conflits du pouvoir et de la rue, victime du sacré, accusé de blasphème et de profanation. Un seul Jésus, prédicateur de plein air, jeté hors du Temple et de la ville, mis à mort pour l'exemple, en plein ciel et publiquement. Un seul Jésus, le même, transpercé par les clous dans les mains et les pieds, troué dans son côté par la lance du soldat. Un seul Jésus, le même et pourtant différent. Différent parce qu'il se tient là, apparaissant au milieu d'eux, toutes portes fermées. Différent parce qu'il sait ce qui s'est dit, quand il était absent. Différent parce que vraiment original.

Comment dire ? Il n'est pas comme Socrate, parti dans un monde bien à part, celui des immortels et des idées. Il n'est pas non plus comme Lazare, cadavre réanimé, qui doit mourir une autre fois. Ce n'est pas un fantôme : il mange, il boit. On peut toucher son corps, son corps est bien le sien mais il est différent ; il est vivant comme personne avant lui. « Jésus Ressuscité ne meurt plus, sur lui la mort n'a plus aucun pouvoir 106. » Il est totalement libre à l'égard du système de ce monde où les victoires sont toujours partielles, les dépassements toujours relatifs, et la vie jamais sans sa mort. Seul au monde, il transgresse cette loi d'airain qui met un terme inexorable aux réussites de la vie, qui impose à tout vivant le joug des lois de la nature, et que nous ressentons comme un non-sens, une négation injustifiable, un absurde néant.

Le Ressuscité inaugure un type entièrement nouveau d'existence où la vie est à jamais et pour toujours sans la mort. Il est le premier Transfiguré de l'histoire, le suprême Mutant de l'évolution cosmique107. Christ est totalement libre, non conditionné, souverain, indéterminé, infini, absolu108. Et l'apôtre Thomas, qui n'est pas un illuminé, qui pense froidement et qui pèse ses mots, Thomas emploie deux termes pour dire ce qu'il voit et ce qu'il croit, deux termes qui à eux seuls forment l'affirmation la plus radicale de tout l'Evangile, celle qui va le plus loin et le plus profond. Thomas s'écrie : "Mon Seigneur et mon Dieu" !109

En Jésus, le ciel et la terre se sont rejoints. Il n'y a donc plus deux mondes juxtaposés mais deux mondes dont l'un est embrassé par l'autre. Plus exactement, il n'y a qu'un seul monde mais deux rapports différents à ce monde unique : un seul monde mais deux modes de vie, le nôtre et celui de Dieu. Nous sommes dans ce monde, dans l'histoire, dans l'espace-temps, organiquement conditionnés ; mais le Christ n'est plus immergé dans l'histoire, soumis à l'univers : c'est l'univers qui est inclus en lui. Il n'est plus dans ce monde : il a « vaincu » le monde et le monde est saisi par lui110.

Cela, nous le croyons sans le voir. Nous croyons cette victoire sans l'avoir constatée. Thomas lui-même n'a pas vu Jésus en pleine gloire. Nul n'a pu voir le Ressuscité, toute puissance déployée. Il ne s'est manifesté dans l'histoire que sous un mode compatible avec le déroulement de l'histoire. Car une vision globale et totale du Ressuscité, tel que la puissance de l'Esprit le transfigure en sa résurrection, serait déjà la Parousie, déjà la fin des temps. Une telle manifestation entraînerait du même coup la transformation définitive de ce monde, par contact direct avec le transfigurateur111. C'est pourquoi l'Esprit nous donne de saisir l'Evénement par la Foi, c'est-à-dire sous un mode qui respecte notre condition de recherche de vérité et de liberté. C'est donc sous les voiles du pain et du vin, dans l'Eucharistie, que s'opère pour nous la saisie de ce monde par le Ressuscité. Quand le froment broyé, le raisin pressé deviennent à notre table son corps et son sang, le Christ n'est pas dans le pain ni dans le vin, mais l'un et l'autre se trouvent en lui, convertis, transfinalisés, transubstanciés, transmutés en sa nouveauté de vie. Une parcelle de l'Univers est saisie, assimilée, incorporée par l 'Esprit du Ressuscité.

Il n'y a donc bien qu'un seul monde : ce monde inachevé et son principe de Nouvelle Création112. Non pas deux mondes juxtaposés mais ce monde-ci et son avenir anticipé113. Le Christ est déjà secrètement présent au cœur du monde, secrètement caché dans les plis de l'histoire avant que s'y déploie, visiblement, sa nouveauté transfigurée. Alors apparaîtra le Corps total du Christ glorifié, non pas un autre monde, un ailleurs différent, mais bien ce monde-ci, ce monde unique, intronisé enfin dans le cours de siècles sans déclin, dans une vie sans mort, un être sans néant, une énergie sans entropie, avec des yeux sans larmes, des voix sans cris et des cœurs sans péché114. « Dieu sera tout en tous115. »


105 Suivant l'admirable formule d'un latino-américain, parlant d'un martyr contemporain : « S'il n'avait pas ressuscité, ils ne l'auraient pas tué ! »

106 Rm 6, 9.

107 Rm 1, 4.

108 Ep 1, 19-23.

109 Jn 20, 28.

110 Jn 16, 32... ;(Rm 8, 37-39 ; Ep 2, 21) ?

111 Ph 3, 21 : " ...lui qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire."

112 Rm 8, 18-31 : "nous le savons en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement."

113 1 Co 15, 20 : " mais non, le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis."
1 Th 4, 14 : "Puisque nous le croyons, Jésus est mort puis est ressuscité...."

114 Ap 21, 1-4 : "...de pleur, il n'y en aura plus, de cri et de peine, il n'y en aura plus car l'ancien monde s'en est allé".

115 1 Co 15, 28.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
Reproduction autorisée pour DOMUNI 2002 - Tous droits réservés

page précédente sommairehaut de pagepage suivante