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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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21- Laissez-vous culbuter

Il est ainsi des moments dans l'Evangile où nous sommes ballottés dans un jeu de contraires, à en perdre la tête, à en perdre le souffle. Nous passons sans répit de la vie à la mort, de la mort à la vie, de l'absence à la présence et des retrouvailles aux disparitions, de la force à la faiblesse extrême, de l'inanition à la résurrection, des ténèbres à la lumière et du jour à la nuit, de la joie sans faille au désespoir le plus total et d'une tristesse infinie au bonheur définitif ! On ne sait plus de Lazare ou de Jésus qui est vivant et qui est mort. Tout se confond, de la mort de Jésus et de la mort humaine, de sa résurrection et de la nôtre, de notre corps et du sien. Que signifie ce jeu cruel, pourquoi tant d'histoires, de drames, de pleurs ? Où faut-il en venir ? Prenons les choses à leur commencement.

Nous avons suivi un Jésus guérisseur, un peu Zorro, un peu « vedette », sympathique, idéaliste et militant, rêveur et très efficace à la fois. Nous l'avons connu accessible à tous, souriant, provocateur à ses heures, habile à ridiculiser les cols raides comme à répondre aux malintentionnés. Il était pour nous l'image même de la jeunesse et de la vie, de l'homme libre et rayonnant : celui qui réussit, le « battant », le contraire d'un névrosé. Sa simple présence répandait la lumière, la joie profonde, la liberté. Les malades se trouvaient guéris, les handicapés délivrés, toutes formes d'aliénations se trouvaient déliées, jusqu'à la plus profonde, la solitude du péché, la culpabilité paralysante, le sentiment d'exclusion. Il était pour bien des gens le Sauveur, l'homme providentiel, l'étoile montante, le leader. Un avenir merveilleux lui semblait promis. C'était le type même de l'homme que nous cherchons tous, à qui l'on peut faire confiance, avec qui il fait bon vivre et marcher ; celui-là que non seulement les juifs mais tout homme, toute femme, attendaient pour briser la solitude, les exclusives, les carcans, pour établir le partage, la communication, la communion.

Car c'était un orateur. Des foules de gens se déplaçaient pour l'écouter. Il en venait de partout qui le suivaient à la trace dans les déserts, dans la montagne ou sur la plage. Entrait-il dans une maison ? Certains grimpaient sur le toit pour enlever les tuiles et le voir de plus près. Il n'avait pas toujours le temps de manger. Il profitait de la nuit pour s'enfuir et s'isoler.

Il parlait avec autorité comme personne avant lui, d'une façon incomparable. Ses mots faisaient surgir la vie comme s'il la créait. Ses images venaient tout droit du cœur de la réalité, ses affirmations s'avéraient incontournables. On eût dit que toute la sagesse du monde était derrière lui et, même s'il ne citait pas souvent la Bible, elle semblait trouver en sa personne toute explication et tout accomplissement. Dieu était avec lui, la joie, l'espérance et la fraternité nous animaient, Dieu était avec nous.

Telle est l'image de Jésus que nous aimerions garder. Or la vie quotidienne et une lecture attentive de l'Evangile nous font éprouver un manque certain, une distance : un écart qui chaque fois nous surprend. Jésus reste secret, imprévisible et mystérieux !

Les disciples le comprennent rarement. Il échappe chaque fois aux projets qu'ils font sur lui. Jésus s'en va résolument sur son propre chemin, sans s'arrêter, il ne fait que passer. Ainsi, lorsque Lazare est frappé, gravement malade, cloué au lit, quand Marie appelle Jésus à son chevet pour guérir son ami, deux jours durant il reste sans bouger, sans donner signe de vie. Faisant le mort, il reste terriblement absent. Au lieu de repousser la mort au loin, il abandonne son ami à son triste destin et attend l'irréparable pour se manifester. Jésus n'éloigne pas la mort, il pénètre dans son fief. Pour ramener Lazare à la vie, il vient en Judée où il est recherché. Il affronte les Juifs sur leur terrain. Pour chercher Lazare dans son trou, il met le pied dans un piège qui va se refermer sur lui.

C'est véritablement un échange qui va s'effectuer : la résurrection de Lazare va entraîner la mort de Jésus. Pour l'avoir dressé hors du tombeau, Jésus y sera lui-même couché inanimé. Pour avoir sauvé son ami de la nuit, il sera plongé dans les ténèbres. Pour nous avoir sortis de la solitude du péché, il connaîtra le plus terrible des abandons.

Nous aimerions que Jésus nous donne la vie, la force, la santé, la joie, la confiance, l'amitié... Or Jésus nous donne sa vie, sa force, sa santé, sa joie, sa confiance et jusqu'à l'intimité qui l'unit à son Père. Il nous donne tout cela, c'est-à-dire qu'il s'en dessaisit, qu'il en est radicalement privé : il se donne lui-même, sans retour ! La relation de Jésus à son Père est d'une totale réciprocité. Le lien qu'il veut nouer avec nous vise la même radicalité puisqu'il s'agit de former une seule unité.


© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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