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Michel Van Aerde op | ![]() |
Le feu que le Christ est venu apporter sur la terre, ne brûle pas pour diviser les éléments, réduire tout à néant. Ce feu n'apporte pas la mort, il communique la Vie ! Ce feu ne dévore pas les meubles ni les chairs : il ne divise pas mais il unit ! Comme une évidence lumineuse, intérieure, il favorise la communication. Ce feu délie les langues et réchauffe les curs. C'est au sens propre comme au sens figuré un « enthousiasme150 », un enthousiasme délirant, un enthousiasme divin (excusez le pléonasme), prodigieux, irrésistible et contagieux. Serai-je fou, drogué, alcoolisé ? Qui est fou ? Il suffit d'ouvrir les yeux. Loin d'avoir étouffé l'incendie, le temps lui a ouvert des espaces infinis. Par-delà déserts et océans, d'un continent à l'autre, le feu de Dieu est passé à des terres jadis insoupçonnées, à des langues inconnues. On peut le dire en quechua, en esquimau, en japonais. Les vingt siècles qui nous séparent de la première étincelle, loin de l'avoir soufflée, lui ont permis de pénétrer en profondeur, l'ont conduite au cur des cultures, des savoirs et des civilisations. Qui ne s'est senti touché par ce « feu de Dieu », qu'il connaisse ou non clairement l'Incendiaire qui l'a allumé ? Qui n'a compris qu'il n'y a finalement de véritable unité que dans la diversité ? Il n'y a de vraie communication que dans le partage de la même expérience fondamentale. Toutes langues disent la même réalité, elles indiquent une même source de vie et de liberté. Les peuples en viennent progressivement à cette constatation : il n'y a pas d'avenir en dehors du pardon. Celui-ci, en Jésus torturé et ressuscité, a été définitivement manifesté. Il n'y a pas de sécurité véritable sans désarmement et le plus fort, c'est Lui qui s'y est risqué le premier. Il n'y a pas d'autre voie pour aimer que faire confiance, s'appuyer sur la foi et y croire malgré tout. Aimer, ou comme on dit « avoir un faible pour quelqu'un », c'est bien accepter cette redoutable vulnérabilité. Certes il faudra du temps, beaucoup de temps, pour que ce que certains esprits rapides, mystiques et grands saints, ont compris d'intuition, soit pleinement perçu par les peuples et les nations. La course aux armements atomiques a bien montré l'absurdité de la loi du talion et la fécondité de la démarche non-violente. La logique de Jésus est là, de plus en plus claire, noir sur blanc dans nos journaux et même progressivement dans tous nos règlements, non plus seulement comme chemin individuel de salut mais bien maintenant comme condition collective de survie, tout simplement. Le reste n'est qu'illusion, à court terme : piège et frustration. Il n'y a pas d'autre voie pour trouver son authentique identité que l'oubli de soi, l'abandon des masques, des personnages et des fonctions. Il n'y a pas d'autre chemin que se perdre de vue tout entier pour se trouver dans le regard aimant de celui qui nous a voulus, aimés à en mourir, à en ressusciter. Il s'agit de donner corps à cette vague immense de résurrection qui nous ouvre les yeux, les oreilles et le cur. Il s'agit de donner corps à cet élan prodigieux qui traverse les siècles pour nous emmener au cur d'un Dieu, lui-même communauté. Il s'agit de donner corps à cette vie qui aspire à se communiquer. Il s'agit de jeter tout notre bois mort dans ce feu vivifiant pour que le monde vive et soit transfiguré. Ne laissons rien de côté. Ne mesurons pas notre générosité. Car ce qui est économisé sera dévalué, ce qui est conservé par-devers soi sera perdu. Ce qui n'est pas saisi par ce feu paradoxal sera consumé. La vie est dans le don. Un homme est mort et il était Dieu, il est vivant et nous sommes divinisés. Le cadeau qu'il nous fait, c'est de vivre de son Esprit, son souffle, son dynamisme, et ce cadeau-là, immense et sans mesure, n'est autre que le don. Le don de quoi ? Le don de pouvoir se donner ! La maison peut trembler puisque le monde est secoué. Les pouvoirs peuvent frissonner puisqu'ils sont démasqués : provisoires, illusoires, dérisoires ! Les grands prêtres en tout genre ne sont que des pantins. Le politique n'est pas un absolu : César n'est pas Dieu ! Sentir battre en son cur la simple et belle reconnaissance d'un enfant perdu pour son Père retrouvé, sentir au fond de soi l'assurance de cette alliance intime, renouvelée, définitive, fait de nous des hommes libres, dignes et fiers : capables de tout. Finalement l'échec n'existe pas, l'amour triomphera toujours, le tombeau de Jésus restera vide, à tout jamais ! Alors surgit la communauté. Une communauté d'hommes et de femmes tellement transformés qu'on peut dire qu'ils sont nés de nouveau du fait de partager et de vivre en communion. Les petites craintes sont effacées, évaporées les misérables peurs ; le soleil s'est levé, l'homme peut se déplier, sortir de l'ombre, s'élancer depuis les cénacles fermés, prendre son envergure d'image de Dieu : avec le Christ, nous sommes tous fils et filles du Dieu vivant ! Voici la communauté nouvelle, l'Eglise rajeunie, l'épouse magnifique, parée pour les noces de Dieu et de l'humanité. Sommes-nous sûrs d'avoir basculé tout entier par un complet, irréversible et décisif retournement du cur ? Sommes-nous sûrs, dans ce choix radical, d'avoir perdu pied, lâché nos vieilles bases d'existence terne, le sol des certitudes froides, pour nager dans le feu, au risque de nous fondre dans l'infini de Dieu ? Croyons-nous dur comme fer, comme le fer rougi dans la braise, plongé dans l'eau froide, devenu acier trempé ? Avons-nous le sentiment que notre foi a franchi le point de non-retour151? L'espace est grand ouvert pour aller plus avant. Espace intérieur où l'homme progresse et se construit, espace de croissance et de renouvellement, ouvert par le Christ qui trace le chemin. Dès maintenant la fête a commencé : lâchez vos vieilles peaux, entrez dans la danse et dans les chants, joignez-vous à la ronde des vivants. C'est une fête étonnante, une joie contagieuse, un enthousiasme du feu de Dieu ! 150 Enthousiasme, étymologiquement en theos, en Dieu ! 151 Lc 9,62 : "quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au royaume de Dieu." |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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