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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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25- Marie-Madeleine, apôtre des apôtres

En attendant, il faut vivre au jour le jour, en disciples du Christ, dans le quotidien d'une histoire qui n'est pas toujours exceptionnelle. La toute première des disciples, c'est Marie-Madeleine, elle représente en quelque sorte l'humanité saisie par la Pâque de Jésus. Dans la méditation, j'essaie de la rejoindre et de vibrer en sympathie.

« La nuit n'en finissait pas et je n'ai pas pu résister davantage au besoin de bouger, d'agir. Pleurer dans mon lit ne me soulageait pas. Il me fallait affronter la mort sur son terrain. Je suis sortie et j'ai couru vers le tombeau. Près du corps abandonné, je pourrais au moins allumer une lampe, brûler quelques parfums, resserrer le linceul comme on lange un enfant, exprimer ma douleur, avouer mon amour.

Mon attachement au condamné me faisait ressentir une étrange liberté. Toute peur était dissipée, rien d'autre ne comptait plus que lui. La justice et les soldats ne m'impressionnaient plus. La foule, visiblement, avait été manipulée. Le procès n'avait été que parodie. Les gifles et le fouet avaient rendu le Nazaréen encore plus noble, plus proche, plus offert, plus humain. L'exposition sur la croix l'avait séparé définitivement de nous, tout en dévoilant sa proximité, sa faiblesse, sa nudité, sa pauvreté. Il eût fallu un océan de tendresse pour assouvir sa soif et, si le cri qu'il avait lancé n'avait pas déchiré le ciel, du moins il avait transpercé définitivement nos cœurs.

Plus encore que sa vie et ce qu'il avait fait, sa mort nous avait arrachés à nous-mêmes et nous avait conquis. Son dernier souffle avait ouvert un espace d'abandon et de paix où nous étions entrés avec lui. Son pauvre corps de supplicié, remis entre nos mains, nous désarmait, nous dépossédait. En allant le rejoindre, en me rapprochant de lui, en entrant dans le tombeau, je comprenais aussi que mon corps était le sien et je voulais, en m'approchant du lieu où il gisait, lui dire en quelques derniers mots tout ce que je ressentais pour lui.

Mais son corps était absent ! Le cadavre avait été enlevé ! Ma douleur ne trouvant plus où se porter, mon amour ne trouvant plus où s'exprimer, mon cœur faillit se briser. Je crus devenir folle dans l'éclair lancinant de cette absence redoublée. Je sombrai dans une détresse infinie, aussi aiguë qu'insensée, quand je vis le jardinier. _ Femme, pourquoi pleures-tu ? _. Toute brisée, j'ai supplié : _ Si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis et j'irai le prendre! _. J'aurais fait n'importe quoi ; cet homme, je l'aurais peut-être tué !

_ Marie ! _. J'ai reconnu sa voix ! Et je me suis retournée. Retournée comme un gant ! Comme si je n'étais plus moi. Je ne me reconnaissais plus : tout avait changé ! Comment, si soudainement, tout avait pu basculer ? Comme une somnambule, je me suis entendue murmurer _ Rabbouni ! _. C'était lui !

Mais je n'ai pas pu le saisir pour me fondre en lui. Il vivait tellement intensément l'attraction de son Père qu'il échappait à mon désir de le toucher. Il me demandait de le quitter pour dire aux autres qu'il montait vers Dieu. Je ne sais pas comment, mais je me suis redressée et je suis repartie.

Où ai-je trouvé la force de renoncer à Lui ? Tellement broyée, laminée, ai-je manqué de volonté ? On pourrait le croire mais c'est tout le contraire. C'est qu'en le laissant partir, en le voulant là où il devait aller, j'adhérais à Lui au plus profond. J'épousais son mouvement, je m'unissais à son désir, à son Souffle brûlant. Embrassant avec lui le monde entier, je ne pouvais me contenter de moins. Je m'unissais à Lui pleinement. Je n'étreignais donc pas un cadavre, ni même un mort réanimé, j'étais dessaisie de moi-même, emportée par cet amour contagieux qui enflamme le monde et qui le porte comme un nourrisson. J'étais femme et j'étais mère aussi : non seulement par cette conception nouvelle qui habitait mon cœur, mais plus encore parce que je laissais aller au Père le Fils, le premier-né d'entre les morts !

Sur le chemin du retour, trop de questions se bousculaient pour que je puisse penser. Une joie inimaginable s'était emparée de moi, comme si le monde avait définitivement changé. »


© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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