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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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29- Pédagogie 

Jésus n'est pas vraiment un enseignant banal. Il utilise des fables et la méthode de Socrate. Il vise une initiation qui fasse expérimenter qui est Dieu. Expérimenter ! Pas seulement connaître cérébralement : une vie plus qu'un savoir. « Je leur ai fait connaître ton nom... pour qu'ils aient en eux l'amour dont tu m'as aimé, et que moi aussi je sois en eux 174. » « Je leur ai fait connaître ton nom... .» Il n'y a rien pour nous de plus important, rien de plus urgent.

Honnêtement, le succès de Jésus, à court terme est très limité. C'est la croix et le tombeau. Au pied de la croix, quelques femmes, ensuite la dispersion : Pierre retourne pêcher, les disciples d'Emmaüs rentrent chez eux. Osons le dire, l'échec est total : les autorités ont bloqué, les foules n'ont pas suivi, les apôtres n'ont pas compris.

Or, malgré l'improvisation qui semble toujours régner, il y a quelques indices de préméditation, quelque chose de délibéré, comme un échec prévu et programmé. Aux disciples, Jésus reproche leur lenteur : « Esprits lents à croire... Vous ne comprenez donc pas ?175 .» Mais c'est parfois voulu. « Je leur parle en paraboles afin qu'ils ne comprennent pas176 .» Il ne tente même pas d'expliquer. Cela ne sert à rien car le temps n'est pas encore venu. Impossible d'expliquer tant qu'il est impossible de comprendre. « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant, plus tard tu comprendras177 .» Ils ne pourront comprendre qu'après. Qu'après que ce soit trop tard, et en se souvenant ! ! !

Dans la pédagogie de Jésus, il y a quelque chose de tellement original que cela fait peur, en particulier dans sa liberté à l'égard de l'échec. C'est pour moi la plus haute expérience spirituelle, celle de la vulnérabilité de Dieu. Et, si je suis chrétien, c'est pour cette raison. Dans le débat avec les musulmans, c'est notre point fort : notre Dieu est si puissant qu'il est même capable d'avoir un faible pour nous !

Survient un jeune homme riche. Il cherche la vie éternelle, la « vraie vie », comme Rimbaud, mais celui-ci est « bien élevé » : il respecte la Loi. Il a tout pour lui, bon chic bon genre, bonne école, bon esprit. Je dirais volontiers : voilà le type de « vocation » qu'il faudrait plus souvent ! Jésus le regarda et il l'aima ! On ne s'étend pas souvent dans l'Evangile sur ce genre d'émotion. Or voici que tout finit mal. Le jeune homme s'en va tout triste. Jésus n'a pas réussi, il n'a même pas cherché à le convaincre ni à lui expliquer. N'importe quel prêtre l'aurait vécu comme un échec et en aurait culpabilisé. Jésus n'aurait pas été un bon « directeur » de conscience : il valorisait trop la liberté.

La pédagogie de Jésus est elle-même passée par la Pâque ; elle intègre l'échec, elle ne lutte pas contre lui, c'est une pédagogie ressuscitée. Le maître accepte sa propre mort et s'efface aussi dans le succès ! Le disciple fera mieux que le maître ! « Vous ferez de plus grandes choses que moi car tout ce que vous demanderez au Père, il vous l'accordera 178. »

De fait, il s'agit bien d'une pédagogie d'initiation. Initiation au sens de relation personnelle avec le guide et au sens d'expérience vécue. Jésus n'arrive pas avec des formules, des théories ou des démonstrations. Il ne prouve pas Dieu ni ne le décrit. Il n'est pas vraiment un enseignant, pas un professeur de théologie, mais plutôt un provocateur.

Si, par initiation, on entend que c'est réservé à une élite ou à un groupe limité, ici, ce qui est transmis est à partager avec tous.

C'est une pédagogie qui traverse l'échec avec persévérance, elle partage le questionnement et même le doute.

Prenons le cas d'un élève particulier : Pierre fait partie des anciens, il n'est pas vraiment brillant mais, laborieux et participant, il se précipite et tente la bonne réponse. Sa formule est juste et pourtant, bien que juste et correctement formulée, l'élève, une fois confronté au réel, manifeste une pratique qui ne suit pas. On perçoit alors que la compréhension était superficielle, se limitant à une formule dont le contenu, la signification profonde, n'a pas été perçu. « Non, Seigneur, cela ne t'arrivera pas !179 » « Arrière Satan ! .» Nous l'avons déjà vu : Pierre reconnaît Jésus comme Messie mais sa représentation a priori fausse sa compréhension. Vingt sur vingt en théorie, zéro en pratique.

Jésus est patient. Qualité première de l'enseignant. Il est fidèle, il n'abandonne pas Pierre, il lui confie des responsabilités. Je soulignerai aussi que Jésus ne se sent pas indispensable. Quand on voit la difficulté des notables en vue à démissionner, on peut s'étonner que Jésus ne soit resté que trois ans et se soit si peu pris au sérieux. « Il vous est bon que je m'en aille 180.» Il laisse la place aux successeurs, au pluriel (!) : « L'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout181 . »

Jésus complique la tâche de ceux qui veulent des garanties : il s'en remet à leur capacité de deviner. Il n'a pas étudié auprès d'un célèbre rabbi. Il n'a été engendré ni par un maître ni par une école. C'est peut-être dommage, mais il n'est pas non plus de la caste des grands prêtres. Il vient d'ailleurs. Il est tout à fait hors catégorie. Quelle institution pourrait authentifier un marginal de cet acabit ?

Celui qui agit sans autorisation, sans autorité reconnue pour attester ce qu'il dit, pour garantir ce qu'il fait, risque de voir son action rejetée. Hors des schémas connus, elle n'est pas bien reçue. Elle est perçue comme déplacée, « utopique », illégitime, hors-la-loi. Celui qui agit hors cadre suscite l'inquiétude, dérange les schémas établis. Peut-on s'y fier ? Pas moyen de savoir, il s'agit de faire confiance ou non, question de foi finalement, question de la source de toute autorité : l'autorité des autorités n'est pas accessible !

Qui est l'auteur qui te permet de publier sous son nom ? Quel est celui qui te couvre, qui t'autorise, qui se fait ton garant ? Y a-t-il un Auteur en toi, un auteur avec un grand « A » ? Un autre, à la source de toi-même qui t'inspire ce que tu dis et ce que tu fais ? Comment donc être fils et filles de Dieu sans s'autoriser la Parole ? Une parole qui vient d'ailleurs, toujours inattendue et souvent mal reçue ?

« Par quelle autorité dis-tu cela ? » question posée à Jésus.

« Jean Baptiste, venait-il de Dieu ? » réponse de l'intéressé.

Silence des objecteurs.

« On » ne veut pas répondre ? « On » ne sait pas ? « On » voudrait un label officiel ?

« Dans ce cadre là, répond Jésus, je ne réponds pas non plus.  .182. »


174 Jn 17, 6.

175 Lc 24, 25.

176 Lc 8, 10.

177 Jn 13, 7.

178 Jn 14, 12.

179 Mt 16, 22.

180 Jn 16, 7.

181 Jn 16, 13.

182 Mc 11, 27-33.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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