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Michel Van Aerde op | ![]() |
Revenant un jour d'une réunion avec un groupe d'étudiants, je me posais la question « A quoi bon ? .» J'évaluais l'écart entre mes ambitions et les réalisations. Je me perdais en considérations sur la fragilité des humains et la précarité de nos vies, les limites de notre intelligence et l'étroitesse de nos horizons. Les étudiants que je rencontrais avaient une culture réduite, une expérience humaine embryonnaire et, en contrepartie peut-être de leurs aptitudes scientifiques, une capacité d'expression limitée en ce qui concerne mes sujets préférés, philosophiques et religieux. Suis-je différent, étranger ? Pourquoi donc mêler les genres et sans cesse vouloir traverser les frontières : forcer les scientifiques sur des sujets littéraires et vouloir partager une inquiétude spirituelle avec des gens qui vivent autrement ? Ne serait-ce pas plus simple d'aller vivre, réfléchir et développer cette recherche fondamentale avec ceux qui s'y consacrent explicitement : une faculté de théologie pour la recherche intellectuelle, ou un monastère pour l'expérience affective et la perfection esthétique ? Ce serait oublier ce qui fait depuis toujours ma motivation la plus profonde, celle qui m'a conduit à être prêcheur : non pas d'abord obtenir des résultats (ni transformer le monde, ni faire carrière, ni réformer l'Eglise) mais nourrir une contemplation toute gratuite de l'attente et du désir de Dieu. « Je vous précède en Galilée » dit le Ressuscité. Je sais Quelqu'un qui se tient devant moi sur les chemins, aux carrefours des rencontres humaines, une présence en creux et qui retient son Souffle. Quelqu'un que je connais d'expérience et même d'amitié. Quelqu'un, n'ayons pas peur des mots, dont j'épouse le projet, la souffrance et les joies. A ma petite mesure, dans les efforts de rencontre que j'entreprends, je retrouve en résumé, en raccourci, l'élan affectif qui a soutenu cette immense aventure que constitue la création, l'histoire humaine et finalement la révélation, dans ses drames, ses gâchis et ses apothéoses. Quand j'arrive à l'avance dans une salle de réunion, je me sens placé face à l'imprévisible, dans l'attente d'un je-ne-sais-quoi qui viendra, je ne sais comment. Il s'agit de toute autre chose qu'un enseignement, de toute autre chose qu'une technique à partager. J'interviens en dehors du cadre scolaire et social. J'interviens en plus, en marge, en trop ? Je ne viens pas au-devant d'une demande, même s'il m'arrive, par chance, de la rencontrer ! Je viens comme un sourcier, à la rencontre d'une soif souvent très enfouie et qui s'ignore elle-même. Ce n'est jamais qu'après coup et lorsqu'on a trouvé, que l'on prend conscience de ce qui manquait sans être identifié. Je viens d'ailleurs et habité par un Autre - pardonnez la prétention !. Je viens comme un ambassadeur. Saint Paul le dit aussi et me rassure de partager cette mégalomanie183. En fait, c'est moi qui suis demandeur et mendiant... Il faut bien du courage pour se forcer, les toutes premières fois, à frapper aux portes, alors que l'on n'a aucune raison sociale d'être là, aucun titre présentable... et que l'on vient au nom d'un Autre, difficile à nommer, ignoré bien souvent... Je viens comme un mendiant, mendiant d'être accueilli, sachant que j'apporte avec moi un appel d'air peut être inconfortable : la porte s'ouvre, toujours sur l'inconnu ! Je viens au nom d'un Autre, mais aussi à la rencontre de cet Autre qui me précède en ces lieux. Nous avons rendez-vous et lequel de nous deux est le plus amoureux ? Le désir de rencontrer Dieu qui s'éveille timidement dans le cur d'un être humain, n'est rien, comparé à la passion impatiente et obstinée que Dieu ressent pour celui-ci. Il m'arrive ainsi d'éprouver dans mes tripes quelque chose de l'inquiétude et de l'angoisse, du pathos du Dieu vivant : tout ce qu'il lui faut accepter de retards et de détours, d'occasions manquées ou refusées, d'indifférence et de mépris, pour que germe enfin au cur de l'homme le début d'une confiance vraie. Et cela me permet d'accepter, comme habités déjà, ces espaces apparemment vides, immensément déployés, des évolutions collectives et des errances personnelles. Le Dieu vivant n'a pas le choix, aussi puissant qu'il soit ! Il lui faut patienter une quasi éternité pour que, devant lui, l'humanité advienne comme un vis-à-vis adulte et confiant, pour qu'elle parvienne à l'expérience de la vraie liberté, pour que, par-delà ruptures et rejets, elle accède à l'amitié, dans une confiance lucide et choisie. Il faut beaucoup de temps et aussi beaucoup de gâchis, des monceaux de cadavres et d'irréparables destructions, pour que l'humanité comme telle prenne la mesure des initiatives qui lui sont laissées, pour qu'elle découvre l'immense champ de sa liberté, l'incroyable responsabilité qui lui est confiée. Je suis un contemplatif, témoin passif avant même qu'actif. Si l'audace me prend de parler au nom de Dieu jusqu'à le compromettre, c'est comme malgré moi et sous forme d'écho, parce que j'accorde tout son poids à l'alliance conclue entre nous. 183 1 Co 4, 15 : "car c'est moi qui vous ai engendrés dans le Christ Jésus". |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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