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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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31- Participer physiquement

« Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras . » Jeudi, vendredi, samedi, les jours saints se suivent, très différents. Le jeudi, Jésus parle à des disciples qui ne comprennent pas. Le vendredi, il est livré à des païens qui comprennent encore moins. Le samedi, il est mort.

Les contemplatifs, consacrent leur vie à méditer ce drame singulier. Il paraît hors du temps, mais il le traverse de part en part. Il est la tension même de l'histoire comme la corde d'un arc. Présence mystérieuse, inaction paradoxale de Dieu, présence- absence, action- passion : aux jours de la Passion se révèle en sa plus haute vérité, scandaleuse, insupportable, la relation que Dieu entend réaliser avec l'humanité. Relation « à haut risque », comme on dit aujourd'hui. Une relation d'amour où Dieu dans sa folie, se livrant entre nos mains, contracte notre mort.

« Ce que je veux faire, tu ne le sais pas184 .» Les trois jours de la Pâque sont caractérisés par une douloureuse dissymétrie. L'amour appelle la réciprocité, même quand elle est absente, cruellement. Le jeudi saint, Jésus se dit mais il n'est pas compris. Le vendredi, il se donne mais il n'est pas reçu. Le samedi, il traverse l'enfer, la solitude de la mort. Après, on réfléchit, dans la rumeur de l'Esprit.

La vocation des contemplatifs est de se rendre présents par le cœur à ce que le monde ne comprend pas, mais qui le concerne, le saisit malgré lui. Ce que nous célébrons n'est pas un souvenir. Nous le vivons de nouveau. Nous sommes pris dans le mystère, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non. Aucun contemplatif ne l'est par une décision froide et délibérée. C'est la réponse à un appel, à une séduction. C'est parce qu'un jour, le cœur a craqué. Le contraire d'une victoire : une défaite cuisante, libératrice, qui a quelque chose de douloureusement bon. On s'est battu, on s'est défendu et l'on s'est enfin rendu. « Tu m'as séduit, Seigneur et je me suis laissé séduire. Tu m'as maîtrisé, tu as été le plus fort 185. »Le centre de gravité s'est déplacé et l'on est littéralement aliéné !

Jamais nous ne sommes aussi proches du Christ que lorsqu'il est seul, et comme abandonné, quand il prie dans la nuit et quand tout va mal. C'est au moment de la plus grande peine qu'on peut l'approcher au plus près, les foules sont loin et ne gênent pas. Mais il n'est pas de discours, c'est la communication non verbale. Le Verbe est à l'agonie. « J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire mais vous ne pouvez pas les porter à présent 186. ».Parole de Jésus, qui s'adresse à tous : quel contemplatif, quelle moniale, quel chrétien voudra bien entendre dans le silence, ce que le Christ ne peut dire à ses frères parce qu'ils ne sont pas encore capables de le porter ?

Le jeudi saint est d'abord pour nous. Il est réservé aux amis, aux initiés. Jésus mime, il lave les pieds, il partage le pain. C'est un repas ritualisé, un festin de sens, dont le contenu est renvoyé au lendemain, dont la signification porte sur une réalité qui ne se dévoilera qu'après. Alors boire la coupe signifiera l'épreuve qu'il faudra absorber jusqu'à la lie, jusqu'à la mort.

La pédagogie du Christ est ainsi. Il parle peu et donne beaucoup à expérimenter. Le plus souvent, il explique après. Il vaut mieux ici, qu'il explique avant... Les apôtres ne comprendront pas les paroles qu'ils entendront, mais avec l'expérience qui suivra dans la Pâque et avec ce qu'ils vivront eux aussi après l'Ascension, ils se souviendront et trouveront les clés nécessaires pour déchiffrer. La pratique est révélatrice. Il faut entrer dans le mouvement : « Heureux serez-vous si vous le faites vous aussi187. » On aimerait bien savoir, connaître d'abord, avant de s'engager. Ici il faut s'engager pour savoir !

Je ne sais pas pourquoi on nous présente souvent la passion de Jésus comme si elle était unique et ensuite, comme si ses fruits étaient réservés à son Eglise comme à un club privé. Nous pourrions nous contenter d'observer, de suivre, comme on suit une explication, comme on suit des yeux. Et notre rôle serait d'en recevoir les fruits, les grâces, pour éventuellement les distribuer. « Dieu n'a pas épargné son propre fils mais il l'a livré pour nous .» C'est vrai mais c'est court. D'abord nous n'avions rien demandé. Ensuite, comme Clovis quand il s'exclame « Ah, si j'avais été là avec mes Francs ! », nous aimerions empêcher ce gâchis. C'est la logique qui conduit Saint Pierre, lors de l'annonce de la Passion, à s'écrier : « Non Seigneur, cela ne t'arrivera pas ! .» Le jeudi saint nous sommes appelés à consentir... à consentir que Jésus se donne de cette manière-là, donc qu'il nous soit enlevé... à consentir qu'il se donne à toute l'humanité : nous recevons un don qui va au delà de nous. Nous sommes dépositaires d'un trésor qui appartient à d'autres aussi. Nous sommes envoyés le distribuer. Mais cela suppose consentir à être « livrés » nous aussi, à notre tour !

La passion de Jésus ne fonctionne pas pour nous comme une protection, tout au contraire. Les apôtres présents n'ont en rien été préservés de l'épreuve, du rejet. Tous quasiment furent tués. Le Christ appelle à vivre en témoin « verbo et exemplo », par l'exemple et par les mots, à telle enseigne que le mot « témoin » en vient à signifier l'épreuve finale. Très logiquement « martyr » donne « martyrisé .» Il n'y a qu'un seul mot, pour une seule réalité, comme pour « passion » et « passionné .» De longs siècles de chrétienté nous l'ont fait peu à peu oublier, mais la vie religieuse est le substitut du martyre, par cette radicalité, justement.

Pour recevoir le don, rien de plus fort que se donner en réciprocité. Il ne suffit pas d'être spectateur même admiratif. Il ne suffit pas d'applaudir le brillant trapéziste qui paraît tomber mais, finalement, parvient à se raccrocher. Il faut entrer dans son mouvement, mettre ses enseignements en pratique et vérifier leur fécondité. C'est en suivant concrètement Celui qui a ouvert la voie, que nous comprenons existentiellement qui il est. « Qui vous accueille, m'accueille, qui vous écoute, m'écoute et reçoit celui qui m'a envoyé .» Ainsi nous sommes vraiment les membres de son corps vivant, véritablement « dynamisés » par lui.

Le jeudi saint, Jésus nous initie à une liturgie qui n'est pas plus séparée du reste de la vie que le cœur ne l'est du reste du corps. Les intégristes peuvent le fétichiser sans comprendre, mais la force du partage du pain ne peut être séparée du partage des biens. Le vin de la fête populaire rappelle Isaïe et annonce déjà le grand chambardement dont tant de pauvres sont assoiffés.

Seuls les pauvres, ceux qui n'ont rien, sont capables de tout donner. Comme un pauvre, le Dieu vivant offre ce qu'il a de mieux, de plus intime, de plus personnel. Il ne garde rien, ne se protège en rien, ne se réserve rien. Il donne son Fils, son Verbe. Il donne sa Parole, les prophètes, les apôtres, tous ses meilleurs amis. En aucune manière il ne protège son Eglise, sinon de l'égoïsme. Il ne s'en cache pas : il lance ses disciples comme des agneaux au milieu des loups. Il dilapide son bien le plus précieux. Pour lui, le monde n'est respirable qu'à ce prix.

Puissions- nous être considérés par le Dieu vivant comme le meilleur de ce qu'il peut donner. Puissions- nous comprendre cette générosité pour y participer joyeusement. Puissions- nous n'avoir peur de rien, confiants dans cette toute puissance magnanime, pardon inlassable, amour impénitent.


184 Jn 13, 6.

185 Jr 20, 7.

186 Jn 16, 12.

187 Jn 13, 17.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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