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Michel Van Aerde op | ![]() |
On se plaint beaucoup dans l'Eglise du manque de vocations et l'on peut facilement imaginer que, dans dix ans au plus, le petit nombre de prêtres nous obligera à changer complètement notre fonctionnement. Cette question n'étant pas, pour l'instant, vraiment ouverte à la réflexion, je me propose de revisiter l'Evangile afin de renouveler notre manière de penser. Dès le premier coup d'il, il apparaît que Jésus choisit mal ses images. Peut-être le fait-il exprès ? « Les ouvriers sont peu nombreux, priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson188. » Cet évangile fonctionne à l'envers : on commence par la moisson. Pourquoi pas par le défrichement, les labours et les semailles ? Ensuite on se plaint du petit nombre d'ouvriers, alors que l'on se plaint normalement d'une moisson insuffisante, d'une mauvaise année ! Au siècle de la moissonneuse-batteuse, voici un propriétaire qui ne veut pas moissonner seul. Il le pourrait certainement, mais il veut nous associer. Etat d'esprit curieux : il semble se refuser d'envoyer des ouvriers s'il n'en est pas prié. C'est pourtant sa moisson : il s'agit bien de son propre intérêt ! J'en déduis que notre Dieu se retient de nous aider, il ne le fait que si nous le lui demandons. Il n'a pas une attitude d'assistanat ni de paternalisme. Il nous demande de lui demander. Il nous prie de le prier. Ensuite, il nous envoie comme des « agneaux au milieu de loups », c'est-à-dire sans protection. Il s'agit là d'un choix réfléchi. L'avons-nous vraiment compris, nous qui cherchons sans cesse à nous protéger ? Nous retrouvons ici l'intuition de l'Ordre des Prêcheurs, lorsqu'à Montpellier Diègue d'Osma et Dominique conseillent aux légats du pape de laisser leur escorte pour aller deux par deux et pauvrement, annoncer l'Evangile dans la mendicité. On ne peut pas être apôtre, entouré de soldats. Il nous coûte beaucoup de comprendre que la manière d'annoncer fait partie du message transmis. La forme ne peut être contradictoire avec le contenu. Jésus parle très peu de ce qu'il faut annoncer. Il ne rédige aucun catéchisme et passe beaucoup de temps à insister sur les modalités. Le message ? Il laisse son Eglise prendre le temps de l'élaborer progressivement au cours de longs et difficiles débats. Il faudra plusieurs siècles et de nombreux conciles, face à toutes sortes d'hérésies, pour préciser des éléments de la foi aussi fondamentaux que la divinité- humanité du Christ, la personne de l'Esprit Saint, l'importance ou la relativité de la sainteté des ministres pour l'efficacité des sacrements, etc. « Mangeant et buvant ce que l'on vous servira . » Dans le contexte juif des règles Kasher, c'est une position radicale, avec tous les risques de contamination, rituelle d'abord, mais aussi sanitaire. « N'emportant ni argent, ni sac, ni sandales... » c'est-à-dire sans aucun moyen matériel. Dans les Eglises pauvres, d'Afrique et d'Amérique Latine, tellement assistées financièrement, le conseil est rarement respecté, rarement applicable littéralement. Je le comprends cependant comme très important, car l'appel de la foi doit s'accompagner d'une expérience de réciprocité dans cette dépendance mutuelle qui est connaturelle à l'Evangile. C'est là d'ailleurs ce qui est proposé : « Le Royaume de Dieu est tout proche de vous . » Le disciple qui n'est pas accueilli est invité à passer plus loin et à secouer la poussière de ses sandales : ceux qui refusent, passent à côté du Royaume qui leur était offert, de cette vie qu'il leur était proposé de partager concrètement, dès le moment de la rencontre et de l'accueil. « La moisson est abondante . » Bonne nouvelle ! Mais c'est frustrant : il s'agit de récolter, pas de semer. C'est peut-être humiliant mais il faut l'accepter : il y a toujours quelqu'un qui a semé avant nous. Il s'agit de récolter. Avant même de donner, il s'agit de recevoir ! Pour l'apôtre qui se croit indispensable, pour l'enseignant qui pontifie et se répand, la parole du Christ est un appel à l'humilité, à un changement profond de mentalité, à une radicale conversion. Sommes-nous sûrs d'avoir vraiment compris ? Peut être que nous fonctionnons complètement à l'envers ! Trop impatients de donner au lieu de recevoir ! Trop avides de défricher, d'arracher et de nous répandre, au lieu d'accueillir et de moissonner ! |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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