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Michel Van Aerde op | ![]() |
C'était par une belle matinée de printemps. Le mistral soufflait fraîchement et la lumière un peu cruelle découpait avec netteté les Alpilles de Provence. Ils étaient soixante-dix dans un hôtel de Saint-Rémi. Age moyen : trente ans. Ils venaient de toute la France. C'étaient les journées de rencontre d'une société spécialisée dans le conseil en entreprise. L'orateur était un invité extérieur. Il parlait de sa propre boite, une entreprise de services ayant elle aussi une antenne à Montpellier. L'auditoire était très attentif. Il s'agissait, par jeu, de deviner l'entreprise de cet inconnu. Un cadeau gadget était promis, mais surtout, chacun voulait briller et trouver le premier. Or les auditeurs n'en croyaient pas leurs oreilles. Ce qu'ils entendaient semblait trop beau. Je vous en dis quelques mots. Dans ce monde du travail du vingtième siècle finissant - qui, il faut bien le reconnaître, quand il n'est plus tout à fait patriarcal, n'a pas encore dépassé le stade de la féodalité -, l'orateur prétendait que son entreprise fonctionnait véritablement comme une démocratie ! Une vraie démocratie, avec ses élections et même ses contre-pouvoirs, et cela à tous les niveaux : local, régional et international. Quand on apprit qu'il s'agissait d'une multinationale, sachant qu'elle était implantée à Montpellier et voyant le look de celui qui parlait, quelqu'un s'est écrié : « C'est I.B.M. ! » Un silence a suivi. Mais tous les participants remarquèrent que, pour la démocratie, il fallait chercher plus loin. Alors l'inconnu a parlé de l'élaboration du projet de son entreprise et il a évoqué les lois françaises du travail... Quelqu'un l'a coupé : « Quel est le pourcentage de femmes parmi les employés ? » Il a réfléchi quelques instants et finalement a répondu : « Environ trois femmes pour un homme, ce qui signifie que nous sommes entre trois et quatre mille en France . » Il a continué avec la gestion des ressources humaines. « On constate une identification telle entre les membres et le groupe, que ceux-ci restent à 90% attachés à l'entreprise, ce qui manifeste un accord tant avec le projet qu'avec son mode de fonctionnement. L'investissement formation peut donc être très important et, pour la période d'activité, on peut l'évaluer à dix ans. Le recrutement se fait tous azimuts sur des niveaux très différents, depuis rien du tout jusqu'à l'agrégation ou l'ENA... tout le monde est encouragé à pousser jusqu'au bout ses possibilités. C'est un ancien d'HEC qui fait actuellement le tri dans les candidatures . » Celui qui parlait a dévoilé alors qu'il était lui-même agronome. Quelqu'un lui fit écho : « Moi aussi ! .» La salle était surchauffée. On posait sans cesse des questions, mais personne ne trouvait. L'orateur a lancé un appel : « Sans vouloir vous débaucher, dit-il, ce sont des gens comme vous que nous cherchons : dynamiques, en prise avec les réalités d'aujourd'hui et de demain, passionnés par les contacts humains et n'ayant pas peur de la confrontation . » Le manager commençait à regretter son invitation. Quelqu'un a lancé : « Est-ce que vous payez bien ? » Il a répondu : « Je ne peux pas vous assurer du centuple, mais vous ne serez pas déçu ! » Au bout d'une demi-heure, l'orateur a commencé à fléchir. « Je pense que vous allez trouver, déclara-t-il, il faut que je vous parle maintenant de notre rapport à la clientèle. Il est tout-à-fait original. Nous sommes dans une situation extrêmement concurrentielle, en sorte que nous ne pouvons survivre qu'en ayant un rapport très particulier avec notre clientèle et en offrant un « plus » que l'on ne puisse trouver ailleurs. Il faut noter que nous poussons la perversité jusqu'à nous placer délibérément dans une situation précaire, afin d'être stimulés et contraints par les difficultés. Or, on constate ce paradoxe que ne n'est pas ceux qui bénéficient des prestations qui apportent l'essentiel du soutien financier, mais ceux qui n'ont plus besoin de nous. Ayant découvert le soutien vital qui leur fut apporté jadis, ils nous donnent, après coup, les moyens de vivre et de travailler. Nous pouvons donc nous orienter vers la prospection et nous sommes tellement assurés de la qualité de notre produit que, pour être pleinement libres, non seulement les prestations ne sont pas tarifées, non seulement le service est gratuit, mais plus encore nous avons rendu la clientèle propriétaire du capital, je veux dire les bâtiments et les principaux instruments de travail 189. » Alors quelqu'un a bondi de sa chaise : « C'est une congrégation religieuse ! » Un autre a précisé : « C'est l'Ordre Dominicain ! .» Et nous sommes partis pour deux heures et demie de débats sur les questions fondamentales du genre : « Comment pouvez-vous définir la foi ? Qu'est-ce qui vous fait vivre ? Que pensez-vous de l'au-delà ? Quelles étaient vos motivations en venant ici ? » Mes motivations étaient d'obtenir une consultation gratuite pour mieux organiser nos communautés, mais visiblement mes interlocuteurs n'avaient que faire de notre cuisine intérieure. Ils avaient sous la main quelqu'un à qui parler et ils allaient en profiter. Ma déception ne fut que très relative ! 189 En France, après l'expulsion des religieux en 1903 et, en 1905, la loi des inventaires, c'est-à-dire la confiscation par l'Etat des bâtiments de l'Eglise, les congrégations se sont reconstituées sous la façade d'associations de laïcs de confiance. Les dominicains par exemple n'ont commencé à réapparaître en France qu'après la guerre de 1914. Depuis que la France a signé les accords d'Helsinki, on ne peut plus les poursuivre pour raison religieuse et ils ont donc constitué de nouveau des associations de droit civil entièrement formées de religieux. Auparavant cela eût pu être considéré comme reconstitution d'association dissoute. |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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