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Michel Van Aerde op | ![]() |
Il a fallu des siècles et des siècles au peuple des croyants pour accueillir dans son expérience collective, à la fois humaine et spirituelle, une représentation de Dieu qui ne soit plus celle des caricatures infantiles du « Gott mit uns », ce dieu guerrier des projections du pouvoir, ni le Dieu père fouettard de la culpabilisation psychologique. Il a fallu des siècles et des siècles d'expérience communautaire à travers ruptures et réconciliations pour que l'Alliance entre le peuple d'Israël et le Dieu vivant prenne le visage d'un amour très fort, où chacune des parties se livre, s'engage, irréversiblement et à corps perdu. Il a fallu des siècles et des siècles de rumination méditative dans le fracas des batailles ou le silence du désert, dans la nuit de l'exil ou à l'aube du grand retour... Il a fallu des siècles et des siècles d'une lente conception, dans le sein du peuple des croyants, pour que, au cur de l'humanité, le Dieu vivant s'ouvre un espace de présence en vérité. « Conception », j'aime le mot, comme l'on dit que l'on conçoit un avion, un projet ou même une théologie avec ses articulations, ses idées, ses concepts... comme l'on dit aussi que la Vierge Marie a conçu du Saint Esprit... Alliance et conception, j'emploie ces mots alors que je suis célibataire mais... non pas « mais » : « parce que » ! Parce que je suis célibataire. Je fais vu de chasteté « parce que » j'inscris mon affectivité, mes passions, ma force d'aimer dans ce cadre gigantesque qui embrasse l'histoire et l'humanité. Un amour aux dimensions de l'espace et du temps, aux dimensions de la création, un amour dont la mesure se veut sans mesure ! Si le mariage est sacrement, sacrement de l'Alliance -Alliance du Christ et de l'Eglise, Alliance de Dieu et de l'humanité -, si le mariage est mystère et sacrement, dit l'amour qui inspire l'incarnation, dans le cadre d'une famille limitée, au rythme du travail et de l'éducation des enfants... l'engagement religieux, lui, n'est pas un sacrement. Il ne renvoie pas à autre chose, car il est déjà mystérieusement et directement cette autre réalité. Mystérieusement, car il est plus pauvre, réalité humaine encore frustrée, incomplète, prématurée : soudainement mûrie par l'irruption anticipée du déjà-là de la Résurrection dans le pas-encore de sa manifestation. L'engagement de prêcheur correspond au charisme prophétique, au don de vivre directement le pathos de Dieu dans sa passion de communication. « Ayant le monde pour cellule et l'océan pour cloître196, » notre envergure s'étend à l'humanité entière aimée de Dieu. Nous ne vivons pas hors du temps, tout au contraire, nous sommes contemporains de chaque moment de l'histoire puisque « morts à nous-mêmes nous vivons par Jésus-Christ, ressuscité pour nous », dans cet amour victorieux qui soutient le temps. Alors, s'il a fallu des siècles et des siècles avant que, parmi le peuple choisi, la jeune fille de Nazareth conçoive l'inconcevable et donne chair au Verbe de Dieu... il faut aussi à celui qui commence sur ce chemin, peut-être pas des siècles mais bien du temps pour laisser monter en lui, pour laisser se tisser en lui-même, en ses tripes et à travers toute sa psychè, en l'intime de ses émotions et dans l'extérieur même de sa gestuelle, voire de son accent, jusque même dans ce qu'il ne saura pas toujours contrôler, une parole qui sera de lui, sans être seulement de lui, et dont l'élan le bousculera pour le déborder, le dépasser, lui échapper bien souvent. Parole de vie dont il sera souvent le premier auditeur surpris, parole de tendresse qui soulage et qui guérit, parole de pardon qui restaure jusqu'au fond, parole d'amour brûlant, qui donne sens et joie, plénitude, goût, saveur. Parole dont l'homme unidimensionnel de ce temps n'a pas la moindre idée car elle est inconnue dans ses supermarchés. Le jeune apôtre devra réveiller le désir, faire naître la soif et patienter des tonnes de siècles, à son tour. La difficulté, c'est que le pécheur d'homme devra prononcer cette parole nouvelle dans un cadre souvent très ancien. Or il s'agit d'annoncer une bonne nouvelle « avec des mots vivants à verser dans des curs vivants », la bonne nouvelle, sans cesse renouvelée ... La Tradition a ses lourdeurs, il est vrai, mais elle véhicule un dynamisme, des valeurs, une mémoire, et surtout une passion. Beaucoup de religieux, il y a quelques dizaines d'années, ont choisi, avec un très noble souci d'austérité, de s'acculturer dans le système de références du temps présent. Ils se sont coulés dans la culture ambiante, afin que l'essentiel ne soit pas enrobé d'une couche culturelle hétérogène, faisant écran. Comme diraient les juifs, ils se sont « assimilés .».. et ils ont disparu dans la masse, incognito, inaperçus. Levain dans la pâte parfois, ou sel sans saveur, pour quelques-uns... D'autres à l'inverse, angoissés par les remous du Concile et l'Aggiornamento se cramponnaient aux traditions, s'y retranchaient comme derrière des murailles et les entretenaient comme leur sanctuaire ; pas même musée vivant, ils se sont pétrifiés dans une coquille morte, sans l'inspiration vitale qui animait le tout. Faut-il perdre la mémoire et se contraindre à refaire les expériences du passé ? Faut-il répéter à l'identique comme pantins ou perroquets ? Comment recevoir la sève de la Tradition et lui faire porter de nouveaux fruits ? Le sujet mériterait d'être traité longuement. « Confieso que he vivido 197» écrivait Neruda. L'Eglise a déjà deux mille ans ! L'Ordre de Prêcheurs peut aussi confesser qu'il a vécu. Les références ne manquent pas, de Saint Dominique à Pierre Claverie - évêque d'Oran, assassiné en Algérie - en passant par Thomas d'Aquin, Las Casas et quelques-uns aussi, moins glorieux, qu'il ne faut pas oublier comme Torquemada et compagnie ! Au maire de Montpellier qui me taquinait au sujet de l'inquisition, j'ai fait remarquer que mieux vaut un pécheur repenti qu'un jeune abruti inconscient. C'est l'expérience même du message que nous annonçons. Jésus d'ailleurs a bien dû assumer sa généalogie198. Rahab est une prostituée. C'est elle qui accueille les Hébreux dans la ville de Jéricho. Thamar est menacée de mort pour avoir conçu dans son veuvage, mais c'est Juda, le beau-père, qui devra reconnaître sa paternité ! Ruth, la femme de Booz, l'endormi cher à Victor Hugo, était une étrangère, de ces idolâtres qu'il ne fallait approcher en aucun cas, des ennemis jurés. Enfin il y a Bethsabée, la mère de Salomon. Elle n'est pas citée par son nom mais par celui dont elle fut l'épouse, Urie, l'étranger fidèle que David a fait tuer. Adultère, avec meurtre du mari ! L'Evangile a d'autres critères que les nôtres et ne gomme rien. Le pardon n'est pas une amnésie. Les disciples qui écrivent l'Evangile ne sont pas des « abrutis inconscients .» « Ce qui n'est pas assumé, disait Saint Irénée, n'est pas sauvé », mais le Christ a tout assumé de notre humanité. « Comment cela peut-il se faire ? -Rien n'est impossible à Dieu ! » Jésus assume des quartiers de noblesse pour le moins chargés. Le message traverse toute notre humanité, tout notre héritage, et il exprime la patience et la fidélité de Dieu. Nous y répondons par notre engagement. Ayant assumé notre humanité, Jésus nous demande réciproquement de partager sa propre vocation. « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés199. » « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie200. » Il y a là un parallélisme tel, qu'il s'agit presque d'une répétition et d'une relation de conséquence : Comme le Père m'a aimé et envoyé, moi aussi je vous ai aimés et envoyés. Ou encore, comme le Père m'a aimé et qu'il m'a envoyé, moi aussi je vous ai aimés et donc envoyés. Le plus beau cadeau que Dieu puisse nous faire, le don par excellence, c'est Dieu lui-même, le Saint Esprit. Et le Saint Esprit, c'est le Souffle, la Communication, le don des dons, c'est à dire, le Don de se donner : le dynamisme du Dieu qui se fait connaître. Ce que le Christ réserve à ses amis, c'est donc de partager sa propre mission, sa propre passion, ce même envoi qu'il a reçu du Père. Ainsi nous sommes tout à fait associés à lui et cela nous permet de le connaître intimement. Pour cela, il n'y a pas meilleure initiation qu'être plongé directement dans une communauté à taille humaine, une douzaine d'hommes qui célèbrent les merveilles de Dieu et partagent avec intensité la Parole. Ils la mettent en pratique dans la mise en commun des biens et dans la manière de prendre des décisions de façon démocratique, en visant l'unanimité dans le respect de ceux qui sont minoritaires, afin que les débats soient l'occasion de s'enrichir mutuellement et non pas de s'affronter ou de se diviser. Certes, il y a des points noirs. Je suis bien placé pour le savoir : il y a des supérieurs abusifs ou pire, irresponsables, inexistants ! Mais leur mandat est limité et nous faisons partie des nuls qui les avons élus! Notre vu d'obéissance correspond à notre volonté de vie commune, de partage des biens, de réflexion mûrie dans l'échange fraternel et de décisions concertées. La Parole que nous annonçons se forge en ce creuset de vie fraternelle, parfois trop chaud, explosif, parfois tiède ou même glacial, mais c'est une parole partagée, ensemble vérifiée. 196 Matthieu de Paris, désignant les frères prêcheurs au XIIIème siècle. Souvent cité par le P. Chenu. 197 « Je confesse que j'ai vécu . » 198 Notons au passage qu'il s'agit d'une généalogie d'adoption ! |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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