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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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36- La liberté en acte

Après bien des années de probation, vient le moment de l'ultime profession : un aboutissement et un commencement. Un engagement « jusqu'à la mort .» La formule fait peur. Serait-ce suicidaire ? Non, c'est le fruit et la consécration de la liberté. Un point de non retour certes, mais dans l'élan vital du chemin parcouru. Un envol, libre et joyeux. Quelque chose qui est beau et qui est grand, triomphant. Il y a là quelque chose d'impressionnant -qui pourrait le nier ? - mais c'est paradoxalement l'absence de toute surprise : une simplicité qui s'impose, non pas comme une routine, mais comme une belle continuité. Quelque chose de léger et de fort, de gracieux et de gracié, la grâce étant tout à la fois esthétique et spirituelle, libération et réconciliation, force et beauté.

Celui ou celle qui s'engage répond avant tout à un appel. Cet appel s'entend dans la réponse qui lui est donnée ! Le moment particulier se vit dans une complète sérénité, avec le calme des vieilles troupes, la tranquillité de ceux qui n'en sont plus à leurs premiers émois, à leurs premiers pas, à leurs premiers mots ; dans la décontraction des sportifs entraînés, des virtuoses, qui ne craignent pas le passage difficile. Il advient alors quelque chose de surprenant : au moment le plus tendu, se dégage une impression de « naturel », de simplicité, un mélange subtil de sublime et de maîtrise achevée. Ce « naturel » étonnant, donne à percevoir à la fois la rigueur et son dépassement dans une contagieuse liberté. Ce naturel achevé vient, chez l'homme, comme le fruit d'un long travail, d'une discipline, d'un effort de culture personnelle et communautaire et comme la distillation légère d'un parfum très pur.

La profession solennelle est en effet avant tout action de grâce, la célébration festive d'un charisme accueilli, reconnu, mûri, stabilisé. C'est l'homme, bien sûr, qui se donne, mais cela n'est possible que si d'abord l'Esprit de Dieu lui donne de se donner. C'est la personne, bien sûr, qui s'engage, mais c'est d'abord la communauté qui s'engage auprès de l'Eglise, pour certifier que cette personne le peut, avec la grâce de Dieu. C'est la communauté qui lui donne le feu vert pour lancer sa vie à cœur et corps perdus, sur le chemin aventureux des apôtres du Ressuscité. C'est donc la communauté, qui avec celui qui s'engage, rend grâce solennellement pour ce qui lui a été donné.

Avec crainte et tremblement...Car s'il est vrai que cette célébration appose un sceau définitif sur l'orientation de sa vie, chacun sait que rien n'est jamais acquis pour l'homme et que tout dans notre histoire, personnelle ou communautaire, peut être brutalement remis en question. Chacun de nous sait bien, et l'expérience douloureuse ne manque pas, que le drame est toujours proche, avec la rupture absurde d'engagements sérieux, même bien préparés. Nous sommes avertis. Nous sommes lucides sur les difficultés et, en dépit de ces craintes et de ces tremblements, nous persistons à prendre le risque d'accepter un engagement et ainsi de s'engager avec la personne qui le prend. C'est le risque inhérent à toute vie humaine, à toute parole humaine, à toute histoire humaine. C'est le risque que prend notre Dieu quand son Verbe prend chair, quand il convoque des disciples, quand il se confie lui-même sans retour dans la vulnérabilité, pour éveiller en nous la réciprocité de l'amitié.

Celui qui s'engage, ne donne pas seulement « de » son temps. Il donne tout son temps. Il donne toute sa vie et, de par cet engagement même, il devient témoin. Question vivante pour ses contemporains, scandale, disons le mot, en vivant chaque instant une logique folle que le monde ne connaît pas, en respirant chaque instant un Souffle que l'humanité ignore ou rejette tragiquement. En vivant au plus près les Béatitudes, qu'il ne cherche pas à être compris. Inutile de vouloir démontrer les Béatitudes : comprenne qui pourra !

C'est le Dieu vivant qui est le premier à s'engager. Il nous fait une promesse qui transfigure nos vies et qui est tellement en excès sur le quotidien qu'il n'est d'autre lieu pour l'accueillir à plein, dès maintenant, que les symboles et la liturgie.

La parole donnée dans l'engagement, témoigne de la Parole qui s'est communiquée, qui s'est offerte, qui s'est scellée dans le don du Christ à son Père et à l'humanité. La parole donnée vient en réponse à la Parole de Dieu. La parole humaine est portée par la Parole de Dieu, elle prend sa place dans le chant joyeux de l'humanité sauvée, heureuse de pouvoir à son tour prononcer les mots de l'amour, dans l'assurance que la fidélité est possible et que l'amour a déjà triomphé de toute trahison dans la passion du Christ ressuscité.

Chez les Prêcheurs, on ne prononce qu'un seul vœu, celui d'obéissance. Il inclut tout le reste, puisqu'il signifie que l'on veut conformer sa vie aux priorités de la communauté. Il n'y a là rien de servile, ni d'infantile. Il n'y a chez nous aucune sacralisation de l'autorité. Il s'agit tout simplement d'être cohérents : respecter les élus et suivre les orientations votées. Il s'agit de vivre en cohérence avec les règles que l'on s'est choisies, dans une institution qui, par chance, est évangélisée jusque dans sa racine.

Le vœu d'obéissance nous rend libres dans la responsabilité, membres d'une communauté qui se donne totalement au Christ ressuscité, pour accueillir son Souffle et partager tout ce qu'elle a reçu. Ce vœu d'obéissance résume les frustrations que nous nous imposons librement et que l'on décline d'habitude par pauvreté, chasteté, obéissance. La limite est ce lieu où buttent nos initiatives, notre désir, où nous souffrons d'abord, comme à l'étroit. Mais elle peut être aussi le point à partir duquel nous nous sentons vivre dans un Autre, et où nous pouvons, en communion avec Lui, nous ouvrir à une rencontre d'où les frontières sont abolies. Notre engagement n'est pas une fermeture mais une ouverture. Notre vœu d'obéissance ne nous enferme pas sur nous même mais nous lance auprès des autres dans la mission. Car les Béatitudes sont offertes à tous ! Notre engagement d'aujourd'hui est notre réponse personnelle à un appel largement offert ; un appel que nous nous engageons à partager ; l'appel à entrer dans la joie du Dieu vivant. C'est la prière du Christ, c'est là tout son projet, tout son désir, ce désir brûlant que nous épousons :

« Qu'ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi. Que leur unité soit parfaite ; ainsi le monde saura que tu m'as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m'as aimé201. »


201 Jn 17, 21.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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