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Michel Van Aerde op | ![]() |
Paul est arrivé trop tard. Il n'a joué d'ailleurs que comme remplaçant. Si l'on considère que la vie publique de Jésus a constitué une sorte de noviciat pour les apôtres, pour Paul le moule était cassé. Paul est le seul que l'on appelle encore apôtre sans qu'il ait connu Jésus historiquement. Question dossier, Paul était d'ailleurs peu recommandable ! Un fanatique, de ces intégristes aux réflexes identitaires à éviter absolument : dangereux ! Pas seulement préoccupé d'encens, de dentelles ou de latin, mais un véritable extrémiste étant déjà passé à l'acte. Disons le mot : un assassin ! « Paul approuvait le meurtre. » C'est toujours le même paradoxe, la même expérience pascale : l'avenir de l'Eglise passe parfois par ses pires ennemis. On sait ce que Paul est devenu et comment « l'avorton », comme il aimait à se nommer lui même, le « parvulus », le plus petit, est celui qui en a fait le plus. Il a été le plus déterminé, une fois qu'il a compris (comme il était lui-même compris). Il a tenu bon dans l'ouverture aux païens, contre les judéo-chrétiens. « C'est avec les contrebandiers que l'on fait les meilleurs douaniers », mais c'est peut-être aussi avec les douaniers que l'on fait les meilleurs contrebandiers ! Car le mur qui séparait les peuples est tombé202 ! C'est avec ceux qui bloquent les frontières que l'on fait les meilleurs passeurs : avec les plus coincés, quand ils ont compris, que l'on fait les hommes les plus libres, les plus ouverts, ouverts comme les bras du Christ sur la croix. Si un pharisien exemplaire comme Paul a dû se convertir, cela montre que personne ne peut échapper à une démarche de conversion. Je peux croire en Dieu, Paul y croyait aussi. Je peux être actif, Paul l'était lui aussi : zélé, convaincu et engagé, il en faisait trop ! Mais il change de Dieu, ou plus exactement de représentation de Dieu. Il passe d'une alliance supposée sélective à une alliance ouverte. Il change de théologie. Quelle théologie ? Le Ressuscité s'identifie au peuple souffrant203. Paul en devient le témoin. Il passe ainsi du Dieu de la Loi à celui de la grâce, du Dieu de la rigueur à celui de la gratuité, par-delà toute infidélité. A cheval sur ses principes, il est foudroyé par la perception soudaine de l'humilité de Dieu. Il le rejoint dans la poussière, renversé par ce Dieu désarmé et désarmant qu'il persécutait. Quant à saint Pierre, parlons-en. Il n'élève pas non plus le niveau de la promotion. Il n'a pas toujours été célibataire, c'est un détail qui devrait être instructif plus qu'amusant. Il n'était pas non plus très malin. Surtout, il lui est arrivé de renier. Par trois fois, il s'est effondré pour faire bloc avec le groupe qui excluait Jésus, mais une fois encore, quand il s'est remis à judaïser sous la pression du groupe judéo-chrétien : toujours conformiste, soucieux du qu'en dira-t-on, des commentaires d'une femme de service comme des rumeurs dans la communauté. Mais c'est bien lui que Jésus a choisi. On peut s'interroger sur son discernement lors du tout premier choix, mais il faut constater que Jésus persiste, maintient sa décision et confirme Pierre dans ses responsabilités. Il le fait en dépit de ses reniements, peut-être justement à cause de ceux-ci. Le témoin n'a pas à témoigner de lui-même mais du pardon qu'il a reçu et qui est offert à tous. Tous deux sont devenus piliers de l'Eglise, c'est finalement rassurant : un renégat et un persécuteur. Tout est possible vraiment : ils ont pu témoigner, par expérience, de la miséricorde, de la tendresse inlassable, de la fidélité du Dieu vivant. D'habitude, quand on célèbre les grands saints, on exalte leurs qualités et leurs hauts- faits. Je choisis de parler de leurs défauts, c'est plus court et cela nous rejoint davantage. C'est par leurs manques que Pierre et Paul montrent le mieux que nous aussi, nous pouvons devenir des apôtres à notre manière, nous donner au Christ pour annoncer son amour vainqueur. Nous ne sommes pas des anges ni parfaits. Pour le dire en termes pédants : méfions-nous toujours du monophysisme clérical ! Certes, Pierre et Paul ont chacun des points forts. Mais ils seront orientés à l'opposé de leur spécialité. Sicaire, armé d'une épée, Pierre voulait libérer les territoires de l'occupant étranger. Il a fini par baptiser un centurion romain ! Paul était le meilleur spécialiste que l'on puisse trouver pour les questions juives. Il aurait aimé tout sacrifier et jusqu'à être damné pour sauver ses frères de religion, c'est aux païens qu'il fut envoyé ! Pierre et Paul sont deux géants, mais leur faiblesse fait notre force. C'est parce qu'ils ont manqué, qu'ils ont fléchi et qu'ils se sont redressés, qu'il nous est possible de nous relever aussi. « Quand tu seras revenu, affermis tes frères. ! 204 » Pierre et Paul, faibles et humains, sont, grâce à leurs défauts particuliers, véritablement communs : universels et proches de chacun. Toi aussi, Dieu peut te pardonner. Toi aussi, Dieu peut te retourner ! Comme il retourne Pierre, lui donnant la force de témoigner, même la tête en bas : comme il renverse Paul, lui faisant perdre les pédales ( pardon, les étriers !), l'arrachant de son cheval d'orgueil de religieux sectaire et satisfait. L'évidence lui devient aveuglante : plus il prétend défendre son Dieu et plus il le fait souffrir ! |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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