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DOMUNI
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Michel Van Aerde op | ![]() |
Les regards varient beaucoup sur l'amour humain : le psychologue peut y déceler une régression thérapeutique, le biologiste des influences hormonales, le sociologue un élément perturbateur mais nécessaire, le juriste l'occasion d'affaires juteuses. Le poète, lui, y trouve la source majeure de son inspiration, et il y a encore le théologien, le canoniste, les parents et bien sûr les intéressés... ! Enfin, il ne faut pas oublier le célibataire de service, le prêtre qui ne connaît pas cette réalité directement et à qui, paradoxalement, on demande de prendre la parole au moment des mariages ! C'est mon cas et c'est en connaissant les limites de mon point de vue que je m'autorise à écrire ce chapitre. Je critique bien sûr le rêve de l'amour adolescent, la belle au bois dormant et son prince charmant qui se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Mais j'effectue, en revanche, une projection théologique qui peut parfois peser trop fortement sur cette réalité humaine. L'une des premières questions est celle de savoir si l'on peut et si l'on veut, s'engager ou non. Quand un homme et une femme commencent à s'aimer, vient le moment où cet amour - reconnu et accepté - ne peut plus être vécu passivement au jour le jour mais doit être dit, publié, partagé. Beaucoup se contentent de le subir mais pour que l'amour accède à sa pleine maturité, il lui est essentiel d'être voulu. Il change de nature quand il ne correspond plus seulement à l'affectif mais qu'il fait aussi appel à la volonté. Contrairement à ce qu'on imagine, cela n'est pas une affaire privée et il est important de lui donner toute sa dimension sociale. Le mariage est cet acte fondateur qui fait de deux êtres différents une unité nouvelle, cohérente et féconde. Nous sommes tous concernés car, dans le mariage de nos amis, il ne s'agit pas seulement de la régulation sociale de la sexualité. Il s'agit d'une fête où s'exprime un projet humain et une perception globale de ce à quoi l'humanité, dans son ensemble, est appelée. Deux questions se posent immédiatement : pourquoi s'engager publiquement et le marquer par une fête en un jour précis ? Ensuite, pourquoi s'engager à l'Eglise ? Certes, l'entreprise est tellement ambitieuse qu'elle semble être davantage de l'ordre du rêve que de celui de la réalité. Chacun connaît les difficultés de la vie : jalousies de toutes sortes, fatigue du travail, asphyxie du quotidien, complicités multiples avec le monde tel qu'il va, avec le « qu'en dira-t-on », la violence, la consommation, avec le désir de sécurité, de fermeture sur soi, ou au contraire avec l'activisme et l'éclatement... C'est parce qu'ils ont évalué tout cela et qu'ils ont trouvé les risques trop grands, que beaucoup refusent l'engagement. Pourquoi prononcer des paroles qui risquent fort de ne pas être respectées ? Pour eux, puisque les mots de l'amour ne sont finalement que belles incantations, effusions poétiques, simples « paroles verbales'220, autant vivre au jour le jour et se laisser aller, au rythme des printemps. D'autant plus que le mot mariage et celui d'amour, ne sont associés que depuis peu. Jusqu'au siècle dernier, on mariait des terres, des familles, des capitaux ; on unissait des intérêts et l'on s'aimait après, ou l'on aimait ailleurs... A l'inverse aujourd'hui, le couple, et particulièrement le couple amoureux, a envahi tout l'horizon avec sa part de fantasme et de romantisme. Le mot « amour » est partout mais il est aussi largement galvaudé, pollué. On aime l'espace d'un été, le temps d'une saison, quand l'épiderme est au soleil et qu'il faut un compagnon. Alors on se prête un moment sans rien vraiment donner, suit la séparation, triste mais prévisible : « Je t'aimais, c'était bien ; je ne t'aime plus, c'est ainsi. L'amour ne se commande pas, c'est plus fort que moi .» En fait, on évitera d'employer au présent ces mots trop chargés « Je t'aime .» Et à ceux qui osent s'engager, on dira « C'est dommage ! » ou encore « C'est courageux ! .» Pour la vie ? Mais on n'en voit pas le bout ! On s'interrogera : « Est-ce responsable, n'en demandent-ils pas trop ? C'est tellement hasardeux, ne risquent-ils pas la déception ? .» Dans la grisaille générale, il est rarissime d'entendre sur l'amour une parole claire qui dépasse les recettes, le moralisme ou la psychologie. Même dans les églises, il est rare de parler clairement du sacrement. Nous sommes des êtres faibles et inconsistants221. Nous ne connaissons que trop les limites de notre volonté. Nous connaissons l'expérience de l'échec. Alors qui nous donnera de croire qu'il est possible de risquer une parole, d'affirmer un projet ? Qui nous donnera la force, l'élan et l'endurance d'aller jusqu'au bout afin de lui donner corps, en un mot d'être responsables ? Qui nous permettra de croire en la parole de l'autre, sans crainte d'être trompé, sans commencer à douter dès les premiers pas ? Car l'amour vit de foi. Il se vit le plus souvent dans l'inéprouvé, le non-ressenti, l'invérifiable, l'inexpérimenté. Celui qui demanderait sans cesse des témoignages, des garanties, épuiserait le partenaire, étoufferait l'amour, lasserait. Même fulgurantes, les expressions de l'amour sont toujours trop rares et fugitives : il faut y croire, délibérément222. Seuls ceux qui prennent des risques peuvent connaître l'échec. Seuls ceux qui espèrent à fond et investissent dans une grande aventure peuvent goûter l'amertume de la désillusion. Seuls ceux qui vivent sont capables de mourir. Seuls ceux qui aiment peuvent souffrir et pleurer. En accueillant le Christ au milieu d'eux, comme les deux compagnons désabusés du chemin d'Emmaüs, comme les deux mariés de Cana lorsque le vin manquait, les époux n'évitent pas les ennuis, les crises, les désillusions, mais ils peuvent les assumer, les traverser, les transformer en leur contraire d'abondance et de joie. Le sacrement de mariage n'est pas une bénédiction « gri-gri » pour leur porter chance dans la loterie de la vie, c'est l'accueil, dans leur couple, de la présence de Celui qui pardonne à ses bourreaux et triomphe de la mort. Force est de reconnaître que, sans la foi, le mariage à l'église perd toute sa signification. C'est vrai lorsque la démarche est faite par routine, mais c'est vrai aussi lorsque la démarche est accomplie plus sérieusement. Nombreux sont les incroyants qui tiennent à « passer par l'église » pour donner à leur union « un caractère sacré .» Il n'est pas nécessaire en effet d'être chrétien pour ressentir combien l'amour est fort, terrible et fascinant, comme la mort, qu'il y a une énigme dans la sexualité, un mystère dans l'amour humain. Une femme et un homme qui s'aiment n'ont pas besoin d'être chrétiens pour découvrir que ce qui se passe entre eux les dépasse tous les deux, les traverse et les saisit pour les entraîner très loin. Il y a dans l'amour une dimension spirituelle, mystérieuse, que certains ressentent fortement sans savoir pourtant ni d'où elle vient, ni où elle va, ni ce qu'elle signifie223. Ils viennent à l'église. Ailleurs ils vont chez le sorcier, l'ayatollah ou le gourou. Dans les anciens pays communistes, Ils allaient sur le mausolée de Lénine ou sur celui des martyrs de la révolution. « On n'est pas des chiens » et l'on cherche une transcendance, des références et des témoins. La démarche est respectable, elle n'est pas chrétienne pour autant. Or les sacrements sont les gestes de la foi. Sans la foi, ils sont non seulement vides mais ils sont même mensongers, ils disent une perception qui n'est pas partagée. De même que le baptême est vide sans rencontre personnelle de Jésus-Christ, de même le mariage chrétien sans le Souffle du Dieu vivant. Le baptême d'un incroyant ne lui donne pas la foi, l'engagement devant le maire ne communique pas non plus la tendresse et l'amour. Le rite du mariage à l'église ne donne pas accès à la conscience vive des chrétiens convaincus. C'est une singerie, à la limite de l'imposture, mais pour en prendre conscience, il leur faudrait le percevoir de l'intérieur de la foi. Tant qu'ils restent extérieurs, ils ne peuvent pas percevoir les gestes que nous posons autrement que comme un folklore, désuet certes, mais toujours charmant. Mais ils sont nombreux, croyants ou non, qui cherchent le sens profond de leur amour. Comment leur proposer ce que nous vivons dans la foi ? Sans avoir le monopole de l'amour, les chrétiens détiennent une Parole qui en révèle le secret224. Sans avoir le privilège de la joie et de l'espoir, les chrétiens ont reçu une promesse qui affermit la joie225 et qui transforme l'espoir en Espérance226. Sans être propriétaires de Dieu, les chrétiens sont appelés à partager la connaissance qu'ils ont de lui227. Car les chrétiens, même s'ils ne sont que deux, ne se sentent jamais seuls au monde. L'amour qu'ils respirent, c'est la passion qui embrase le monde tout entier228. L'amour qui les brûle, c'est le feu qui parcourt l'histoire pour embraser la terre comme un buisson ardent229. L'amour qui les rend proches n'est pas un sentiment anonyme et passager, mais une présence plus jeune que l'avenir et plus ancienne que le temps. L'amour qui les tient n'est pas une force obscure, mais l'appel de Quelqu'un. Ils ont vu son visage et ils connaissent son Nom230. Jeune homme, après la célébration du mariage de bons amis, il m'est arrivé de m'enfuir dans la garrigue tout seul, le cur battant, pour marcher de longues heures afin d'accueillir ce que j'avais perçu. Les autres allaient festoyer, danser la vie, mais il me fallait m'isoler pour pouvoir communier à la grande vision d'Isaïe. Toute la création, le ciel, la terre, le soleil et les ruisseaux, l'histoire entière de l'univers, la longue marche de l'humanité, se donnaient rendez-vous pour orchestrer la fête et pour chanter, pour chanter l'accord parfait, pour chanter la réciprocité231. Il me semblait que l'on atteignait le sommet de la vie, que l'on entrait dans un espace d'une harmonie infinie, dans une ère de justice, de tendresse et de paix232, que tout était achevé, enfin accompli. Cette correspondance qui s'établit au regard de la foi entre l'union de l'homme avec la femme et les noces de la terre avec le Dieu vivant, les chrétiens l'appellent « sacrement'. L'amour qui unit le Christ à son Eglise est le même que celui qui grandit entre les deux époux. C'est pourquoi « ce mystère est grand233 », ce sacrement est grand. Il n'y a rien de plus précieux, rien de plus sacré et nul ne devra séparer ce que Dieu a uni234 ! 220 Comme aime à le dire Le Canard Enchaîné. 222 Mc 8, 11 : "..ils réclament de lui un signe venant du ciel.. .mais il répondit : il ne sera pas donné de signe à cette génération". 223 Jn 3, 8 : "le vent souffle où il veut, tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va". 224 Mt 10, 26 : "...rien de ce qui se trouve voilé qui ne doive être dévoilé..". 227 I P 3,15 : "Soyez toujours prêts à rendre compte de l'espérance qui est en vous". 228 « Dieu a étendu ses mains sur la croix pour embrasser les limites du globe terrestre ». Cyrille de Jérusalem. 229 Lc 12, 49 : "Je suis venu apporter le feu sur la terre...". 230 Jn 17, 6 : "J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner". 231 Os 2, 23-25 : "en ces jours là en répondrai aux cieux, et eux répondront à la terre." |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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