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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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42- L'amour chrétien est-il différent ?

Peut-on distinguer deux formes d'amour humain, l'une chrétienne, l'autre non ? Il n'y a bien sûr qu'un seul amour et chacun, croyant ou non, le découvre avec émerveillement, faisant une sorte d'expérience du sacré. C'est une relation mystérieuse qui semble exister par elle-même et convoquer l'homme et la femme qu'elle unit, comme par en haut ; une aventure fascinante, prometteuse de vie et dangereuse comme la mort car elle exige tout ; un accord ténu mais si fort qu'il semble ne jamais devoir finir, comme si, par son intensité, il portait des germes d'éternité. Il n'y a qu'un seul amour, éprouvé par les chrétiens comme par les autres. Les chrétiens doivent reconnaître qu'ils n'y brillent pas plus que les autres, bien qu'ils en connaissent les secrets : ils peuvent dire d'où il vient et où il va235.

« Bien aimés, aimons-nous les uns les autres puisque l'amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu... Voici comment s'est manifesté l'amour de Dieu au milieu de nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui. Et voici ce qu'est l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils pour nous sauver de notre péché. Mes bien-aimés, si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres ... Dieu est amour, qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui236. »

L'amour humain trouve sa vérité dans un cadre plus grand qui l'enveloppe, l'entraîne et le structure à la fois. Dans l'histoire des hommes, une aventure singulière traverse les siècles : la Bible n'est autre qu'une gigantesque histoire d'amour entre un peuple et son Dieu237. Comme une immense fresque, elle décrit une geste amoureuse unique au monde. Par une suite d'errances, de recherches et de rencontres, d'exils et de passages au désert238, le désir d'alliance, de parole et d'écoute, permet, par crises et retrouvailles, ruptures et pardons, de triompher de tout, même de l'ultime barrière de la mort. Les enjeux de ce drame lumineux gardent toute leur intensité, mais à moindre échelle, dans le couple humain.

Les noces de Cana marquent un tournant majeur dans cette alliance puisque ce sont bien des jarres destinées à la purification rituelle qui, remplies à ras bord, deviennent par l'intervention de Jésus d'inépuisables réserves d'un vin délicieux, surprenant et providentiel. Six jarres, chiffre imparfait car il en manque une pour atteindre le nombre sept. Il ne s'agit nullement d'une anecdote mais d'un texte théologique très bien construit. Si « l'heure n'est pas encore venue', c'est que l'alliance nouvelle qui fera suite aux fiançailles, sera tragiquement scellée dans le sang de Jésus.

L'amour n'est pas chose facile. Quand, après des siècles de pédagogie, le Verbe de Dieu vient vivre l'aventure humaine, se mettre à la portée de son peuple et se donner à lui, il n'est pas compris. Il n'est pas reçu, jugé subversif, sacrilège et blasphémateur, il est torturé et finalement exécuté.

Pourquoi ? Parce que nous ne savons pas aimer. Nous préférons dominer, nous préférons posséder. Nous ne savons pas donner, encore moins donner tout, encore moins nous donner, nous confier. L'amour pourrait-il exister sans la confiance ? Dans la méfiance, s'établit au mieux une coexistence qui ne tient qu'en opposition à un tiers extérieur, considéré comme dangereux. S'il y a une forme d'alliance, c'est sur le mode d'un reflet négatif, puisqu'elle n'est qu'une alliance « contre'.

Jésus de Nazareth a été mis à mort. Pourquoi ? Parce qu'il contestait tout ce qui structure nos sociétés, ce qui permet d'éviter autrui, de ne pas prendre le risque de rencontrer l'autre, de s'exposer à lui. Il contestait la Loi, les traditions et les pouvoirs qui, pour faire respecter l'ordre et la justice, permettaient d'exclure et de condamner. A tous ces principes généraux, Jésus oppose l'amour du prochain. Il propose une exposition à autrui sans limite et sans protection, dans le pardon à l'infini et jusqu'à la persécution. « On vous a dit « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi'. Eh bien, cela c'était l'eau plate de l'ancienne alliance ! Moi, je vous dis : « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs !'239 ». Voilà l'ivresse et la folie du Dieu vivant ; des disciples on dira « Ils sont pleins de vin doux !'. Aux noces, nous sommes invités à boire de ce tonneau-là !

En parlant de Jésus-Christ, je ne fais pas de l'archéologie, je parle au présent : l'innocent est condamné, le prophète assassiné, l'espérance des pauvres est trahie, bafouée, la vérité bâillonnée, l'amour écartelé : le procès du Fils de l'homme est chaque jour recommencé.

C'était il y a deux mille ans, bien sûr, mais une fois pour toutes. C'est une fois pour toutes que le Dieu vivant a épousé l'humanité, qu'il lui a donné sa Parole, qu'il s'est donné lui-même à cœur perdu, liant sa cause à celle des exclus et ridiculisant à tout jamais la richesse et la tranquillité des puissants.

Il est tout à fait légitime de s'interroger sur la divinité du Christ ! Celui qui a été assassiné, éliminé, pour avoir toute sa vie combattu les faux dieux : le césar divinisé du pouvoir totalitaire, le faux sacré des tabous de la société, l'idole démagogue du candidat aux miracles... Celui qui a lutté jusqu'au sang pour nous libérer des aliénations, ne doit pas être revêtu des oripeaux de ces faux dieux qu'il a renversés ! Entre lui et eux, il faut choisir !

Si Jésus est vraiment mort, ce sont eux les plus forts. C'est pourquoi la bonne nouvelle que l'Eglise annonce au monde, ce n'est pas la « divinité » du Christ mais c'est Jésus Ressuscité ! « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » : cet amour-là reste toujours discret. Il ne peut ni s'imposer ni s'acheter mais il triomphe de la mort et il échappe aux lois du pouvoir et du marché !


235 Jn 3, 8.

236 I Jn 4, 7-14.

237 Ez 16.

238 Os 2.

239 Mt 5,44.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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