page précédente sommairepage suivante


Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

voir la fiche

43- Sentiment ou commandement ?

Il se fit des noces au plein cœur de l'été. Jésus était là, avec ses amis. Des noces, un amour scellé publiquement, rien de plus naturel, et Jésus était présent, ce qui est aussi très naturel ! Or la fête tourne court, au sens figuré, c'est encore plus naturel. Passés les premiers émois, tôt ou tard, on peut le déplorer, tout le monde connaît cela. L'attirance spontanée ne suffit plus, parfois même elle disparaît. Faut-il alors dire que l'on ne s'aime plus ou faut-il aimer autrement ? Qu'est-ce que l'amour ?

Dans cette obscurité, au cœur de la nuit des sens, la lumière évangélique peut jaillir. L'amour ne se réduit pas à un sentiment. Il est un engagement, un don de soi. « Qui aime connaît Dieu .» L'amour se vit dans la confiance, il se nourrit de foi. Il est d'abord unilatéral et la réciprocité survient comme une surprise différée, comme une résurrection. Il faut se perdre pour se trouver, il faut mourir à soi pour renaître dans une relation qui transforme, le même et pourtant différent !

Large et meurtrière est l'autoroute surpeuplée des sentiments faciles et successifs, étroit est le chemin de l'amour fidèle et absolu tel que Jésus l'a vécu. « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour qui l'on aime .» L'amour ne se réduit donc pas à un sentiment : « Je t'aimais, c'était bien, je ne t'aime plus, c'est ainsi .» « J'aime les cerises et je crache les noyaux ! »... L'amour n'est pas seulement un sentiment. Il n'est pas seulement ce frisson délicieux, irrépressible et à la fois terriblement passager : l'amour, dans l'Evangile, est un commandement. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ! .» L'amour ne fait pas seulement appel à l'affectivité, mais aussi à l'intelligence et à la volonté. Le sacrement de mariage, en toute rigueur théologique, c'est l'accord réciproque des époux, l'assentiment de deux volontés, l'échange des consentements.

L'amour d'un homme et d'une femme devient sacrement quand il est vécu dans la foi, ce n'est pas une affaire de liturgie240. Pendant plus de mille ans, les chrétiens se sont mariés dans une fête familiale comme les autres, avec l'échange des consentements, sans que ce soit une cérémonie spécifiquement religieuse. Ce n'est que vers le XVIème siècle, que l'on a commencé à tenir des registres et que s'est progressivement popularisée la célébration.

L'amour dont s'aiment les chrétiens n'est pas un amour différent. C'est le même amour très naturel, mais potentiellement riche du surnaturel. Ils étaient deux, ils sont un, à l'image et ressemblance créatrice du Dieu vivant qui est communion, unité dans la diversité, Un et Trois : Père, Fils et Saint Esprit. C'est le même amour, très naturel, mais la révélation du Christ l'ouvre, le déchire, le crucifie sur des horizons infinis, pour qu'il vive de son pardon sans limite et de sa solidarité sans borne avec les démunis.

La révélation du Christ change le regard, renverse les évidences, révèle un bonheur insoupçonné, celui d'être pur, doux, pacifique, celui de pleurer le malheur des hommes, d'être affamé d'un monde de solidarité. La révélation du Christ conduit à faire corps avec l'histoire entière, celle de tous les vivants, du passé et du présent. « Je t'aime, tu ne mourras pas ! »

L'amour rend aveugle, dit-on ? La passion peut-être, mais l'amour authentique fait voir, en particulier ce qui n'est pas encore, seulement en promesse. « A présent nous voyons de façon confuse, mais alors tout sera clair ! Nous verrons à découvert et face à face, en pleine lumière... et tout l'imparfait disparaîtra 241 ! »

Lorsque deux fiancés viennent sceller leur amour au cœur de l'Eglise, en greffant leur alliance dans celle du Dieu vivant, ils peuvent recevoir une sève très riche qui vient de si profond et qui monte si haut qu'elle nourrit des fruits en abondance et en toute saison. Dieu n'a qu'une Parole, son Fils unique, et il nous la donne, totalement et sans retour. Nous l'avons méprisée, défigurée, bâillonnée, enfouie, mais sans parvenir à la faire taire, à la décourager. L'Eglise n'est autre que cette partie de l'humanité qui répond Oui au geste fou de Dieu. Elle rassemble tous ceux qui se risquent dans la foi, pour se donner à corps perdu, pour s'appuyer en complet porte-à-faux sur la fidélité qui est Dieu même, en Jésus-Christ. Lorsque les époux prennent le risque de s'engager dans cet esprit et le partagent avec les chrétiens qui les entourent, en se confiant à leur prière, ils deviennent alors signe de l'Alliance. Parce que leur amour est allé jusque-là, les chrétiens peuvent à leur tour prendre le risque de le reconnaître comme le mystère même qui les unit et les constitue Eglise. Ayant atteint, dans le don mutuel, une stabilité dynamique et comme un point de non retour, la rupture devient impossible. Elle serait un suicide spirituel et humain. Autour d'eux, elle serait ressentie comme un scandale terriblement déstructurant, ce qui montre a contrario que la qualité de cet amour atteint l'irréversible, celle de sacrement, signe tangible de l'amour radical du Dieu vivant.

Dire d'un amour humain qu'il est devenu sacrement peut cependant manquer de nuances. Cette affirmation en « tout ou rien', fournit des repères sociologiques et juridiques, mais elle néglige la dimension du temps : de la durée comme des étapes nécessaires à la maturation. De même que Jésus est devenu ce qu'il était, de même que chacun de nous devient progressivement plus authentiquement chrétien, de même un amour est appelé à devenir chaque jour un peu plus sacramentel.

Le Royaume de Dieu est comparé par Jésus à une petite graine qui se développe lentement, jusqu'à devenir un grand arbre. L'amour, d'abord débutant, est appelé ainsi à se développer et à se fortifier pour soutenir non seulement les oiseaux mais aussi les enfants, les amis, les pauvres gens qu'il accueille simplement. Le tout petit grain porte en germe le grand arbre complet et un amour de jeunes gens, en sa fragilité, porte déjà l'ambition du grand projet de Dieu.

Il est réconfortant de réquisitionner alors toute la mémoire biblique. Les temps forts en sont chaque fois les moments de crise les plus durs. Le génocide en Egypte, la soif dans le désert, l'exil et la mort des prophètes, culminent et sont récapitulés dans la Pâque de Jésus. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le couple amoureux que forme le peuple et son Dieu, est un couple qui va mal. La relation est sans cesse conflictuelle et tendue. Même dans le Cantique des Cantiques nous les voyons se chercher maladroitement. La communication est difficile et sans cesse parasitée. La Parole a du mal à frayer son chemin à travers des contresens permanents sur la vraie puissance et le vrai bonheur. Dès le début de l'alliance tout semble détruit. Le peuple infidèle mérite la mort mais il traversera le désert. A la fin, l'amour, manifesté dans un visage personnel, dit son Nom et signe de son corps mis à nu, en forme de croix. C'est là que tout commence en fait car Jésus est ressuscité, l'amour a rebondi dans le pardon, une alliance définitive a été scellée. Chrétiens, le rappel de la croix nous contraint à la plus cruelle lucidité mais l'amour est vainqueur et notre espérance, fondée. Dans cette certitude, l'engagement à aimer totalement devient la seule folie raisonnable.

Nous allons du déluge à la terre émergée, de la nuit à la lumière et de la rupture vers la réconciliation. L'amour, d'abord unilatéral et refusé, finit par être partagé dans la réciprocité. Mais celle-ci ne survient qu'après coup, après la crise qui provoque la prise de conscience et après que la parole ait réinventé l'avenir.

S'aimer en forme de sacrement, c'est choisir librement de s'aimer de cette manière-là. Inscrire son alliance dans l'Alliance, plonger, tremper - comme on trempe l'acier -, baptiser son union dans les noces passionnées de Dieu et de l'humanité.

Cette aventure immense traverse les siècles, et l'histoire trouve là sa raison d'être la plus intime, son sens le plus profond. Or nous retrouvons les mêmes enjeux en modèle réduit dans le couple : en filigrane, en résumé.


240 « Les grecs nous affirment que tous ces rites matrimoniaux obligent sous peine de péché. Nous ne sommes pas d'accord, surtout que trop de pauvres ne peuvent en assurer les frais. Le consentement seul, échangé selon les lois (coutumières) suffit. Que, par contre, ce consentement vienne seul à manquer, tous les autres rites et même l'union conjugale sont sans valeur. » (Pape Nicolas 1er, P.L. 119, 980.)

241 I Co 13, 12

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
Reproduction autorisée pour DOMUNI 2002 - Tous droits réservés

page précédente sommairehaut de pagepage suivante