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Michel Van Aerde op | ![]() |
L'amour irradie. Il communique son énergie. Il donne aux plus timides une audace qui surprend. Il fait voir : voir ce qui reste caché, possible et à portée de main. Il fait voir surtout ce qui se cache sous des apparences contraires : voir la beauté défigurée par les pleurs, voir ce qui attend en souffrance, masqué par la douleur ou réprimé par l'oppression. L'amour transfigure ceux qu'il a saisis et le monde dans lequel ils vivent. Il ouvre l'avenir et donne la force de s'y risquer. Alors il ne faut pas s'étonner si un homme et une femme s'approprient pour eux seuls (mais sont-ils seuls si l'amour rend solidaire de tous ?) les paroles de Jésus les plus intimes et qui résument son désir le plus fort : « Père, qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux comme toi en moi 242 .» Ces amoureux se sentent habités par le même Souffle qui unit le Père et le Fils, qui rassemble et qui personnifie, le souffle de vie. Ambition et mégalomanie ? Pas du tout : intuition belle et justifiée, car le couple humain, dès l'origine, est à l'image et ressemblance de Dieu. Car si « Adam », c'est à dire indistinctement « l'humain », est l'icône de Dieu dans le premier récit de la création, il ne l'est pas en tant qu'homme ou femme, pris séparément, mais plus précisément comme couple. Le deuxième récit de la Genèse le dit clairement : « Homme et femme il les créa, à son image et ressemblance il les créa 243 » . L'homme et la femme, dans leur différence même et dans la relation qu'ils ont entre eux, sont l'image de Dieu. Image et ressemblance, pourquoi ? Pas seulement parce que leur fécondité prolonge la création : les enfants, aimés comme différents, et le travail qui, à partir du monde chaotique, fait un lieu respirable et accueillant. Pas seulement parce qu'ils étaient deux et deviennent un, sans cesser d'être différents, unité dans la diversité à l'image et ressemblance de la Trinité, trois personnes, un seul Dieu. Mais plus encore par le désir qui les unit. Certes le désir se présente comme un manque et nous avons du mal à concevoir, dans les systèmes philosophiques, que Dieu puisse éprouver un manque. Mais justement Dieu est amour et comme le couple humain est l'icône de Dieu, le « sacrement » de Dieu disent les orthodoxes, c'est précisément dans le couple réussi que nous pourrons contempler la vérité du désir de Dieu. Mais où rencontrer le couple accordé ? Le courant judéo-chrétien est celui pour lequel le jour commence par la nuit. Le sabbat ne commence pas avec les premiers rayons de soleil, mais lorsqu'apparaissent les deux premières étoiles. Ceci marque toute une conception de la vie : on va de l'esclavage à la libération, de la mort à la résurrection, de la répudiation à une nouvelle séduction244, du vieil homme à l'esprit d'enfance et du conflit à la réconciliation. Croire que le Christ est ressuscité aide à comprendre que tout est possible. Il n'est plus à craindre d'ouvrir les yeux lucidement puisque l'amour peut triompher de tout. Et en ce qui concerne l'amour humain, il s'agit tout simplement de passer de la guerre des sexes au Cantique des cantiques ! Parlons donc tout d'abord des errances et du refoulement d'un désir humain qui ne parvient pas à trouver son chemin. Il y a un certain désir- passion qui présente des aspects destructeurs. Comme une brûlure, il ne supporte pas la durée. Il atteint son apaisement dans l'éclair de la jouissance, mais cède la place à quelque chose qui n'est que rarement la paix, plus souvent la déception. Le désir obsessionnel, manquant la cible, est suivi par un état de manque que l'usage de la drogue exacerbe jusqu'à l'absurde. Naît l'urgence de quelque chose que l'on ne sait plus identifier. Le désir voudrait aller au-delà du plaisir, au-delà du besoin, dans lesquels il s'est piégé. Feu de paille ou buisson ardent ? Pour éteindre les flammes du désir, il ne suffit pas de tromper sa faim : la satisfaction tourne en déception, le plaisir en amertume. Il ne suffit pas non plus de l'étouffer dans l'uf. Tuer le désir pour rester maître de soi, c'est préférer la mort à la frustration... Il s'agit d'accepter le désir comme mouvement essentiel de la vie, en le laissant s'exprimer dans la surprise « Voici l'os de mes os 245 ! », et nommer l'autre : « On l'appellera « Isha » car c'est de l''Ish » qu'elle est sortie .» La toute première parole humaine, dans la Bible, désigne l'autre, le même et différent, l'absolu si proche et pourtant insaisissable. La toute première parole exprime l'émerveillement. Message d'avant le péché : la réelle satisfaction ne vient pas de la consommation mais de la reconnaissance. Aimer, c'est accepter de brûler, accepter un désir qui ne peut jamais être pleinement assouvi, un désir qui accepte de durer, qui se reconnaît ouvert sur l'infini : un manque toujours en manque et qui, à la limite, devient prière. Le désir devient amour quand il engendre une reconnaissance et donc une parole. La parole instaure la communication, ouvre une histoire, quantité d'histoires, une alliance, une aventure commune. La joie ne vient pas de réduire l'autre à soi mais d'affronter ensemble le monde, la vie, l'espace et le temps, l'inconnu, en communion, en dialogue, sans jamais plus être seul. Le « nous » surgit devant un « autre', plus différent que le partenaire : nouveau comme l'enfant, lointain comme l'étranger, insaisissable comme le Dieu vivant. « Ils étaient deux, ils ne sont plus qu'un. Maintenant, toute la question est de savoir lequel ! » dit le comique. Mais ici l'unité n'est pas uniformité, identité des clones. Les personnes ne sont pas interchangeables dans la Trinité. La représentation par un triangle ne convient pas, pas plus que celle de trois personnes identiques juxtaposées, que l'on trouve parfois, surtout en Amérique Latine et que le concile de Lima a interdite. L'union différencie. Chacun aime l'autre pour lui-même, pour qu'il aille jusqu'au bout de lui-même, pour qu'il devienne de plus en plus ce qu'il est profondément. « Dieu est amour', mais quel amour est Dieu ? Tant que Dieu reste perçu comme un monarque oriental, le mystère du couple ne peut être pleinement perçu. Et tant que le couple n'a pu déployer sa vérité, son équilibre subtil et toute sa fécondité, le mystère de Dieu reste encore caché. De la polygamie à l'engagement unique et total, de l'inconstance à la fidélité, peu à peu la vérité vient au jour dans l'histoire, par l'éclairage réciproque de Dieu et du couple humain, dans l'expérience révélatrice de l'amour. Car l'amour fait voir et c'est ainsi qu'un amoureux s'exclamait : « Il faudrait que ce qui existe entre nous soit vécu au niveau du monde entier .» Le jeune homme percevait déjà, dans sa ferveur, ce que deviendra l'humanité nouvelle, réconciliée, quand Dieu, quand l'Amour, sera tout en tous. « Je t'aime, et le vieux monde va brûler ! » L'amour, vécu jusqu'au bout, renverse les évidences et ouvre une immense espérance. L'amour confirme la prophétie pacifique d'Isaïe246 et rejoint la vision de saint Jean : « Je vis les cieux nouveaux et une terre nouvelle. De mort, de cri, de peine, il n'y en aura plus car l'ancien monde s'en est allé. Alors je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle descendre du ciel, de chez Dieu : belle comme une épouse, parée pour son époux 247. » 246 Is 2, 1 ; Is 11, 6-9 : "Le loup habite avec l'agneau, la panthère se couche près du chevreau...". |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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