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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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45- L'échec

Nous vivons tous des échecs, et c'est cela qui nous humanise, et nous divinise aussi, nous rendant perméables à la grâce, comme disait Ch. Péguy ! Mais c'est douloureux. Encore plus douloureux lorsque ceux qui souffrent sont les autres, ceux que nous aimons, qui nous ont été confiés, ceux qui sont plus vulnérables que nous. Alors nous apprenons la compassion, ce sentiment peu médité aujourd'hui, qui fut celui des amis du Christ au pied de la croix. Voir souffrir celui qu'on aime, dans l'impuissance d'y faire quoi que ce soit.

A l'hôpital, le personnel soignant apprend peu à peu cet art relativement nouveau des soins palliatifs. Ils supposent l'acceptation de sa propre impuissance à guérir ou à sauver de la mort, pour se contenter d'accompagner. Quelques gestes techniques subsistent, pour aider au « confort » (le mot est exagéré), à la communication. Mais l'on accepte d'être pauvre et démuni, de laisser aller.

Dans l'échec personnel, il y a plusieurs phases. L'angoisse, quand l'épreuve approche, le combat où toutes les forces sont mobilisées, le calme qui suit enfin avec son lot de douleurs, de regrets, de blessures irréparables. Mais par les plaies non cicatrisées peut entrer une douceur nouvelle, comme l'huile du Samaritain, qui ne règle rien d'une situation irrémédiable, car cette tendresse est d'un autre ordre. Tout est changé pourtant, du fait de partager la souffrance, d'être baigné dans un autre regard.

Cette transformation n'est en rien automatique hélas, mais elle peut arriver, plutôt comme un miracle. C'est toujours inespéré, mais les miracles ne fonctionnent pas comme des exceptions. Ou plus précisément, ils sont des exceptions qui confirment la règle : ils sont les signes d'une réalité qui concerne tout le monde, réalité cachée habituellement et qui appelle la foi.

Les échecs brisent l'élan de vie. L'échec de l'amour casse des ressorts profonds, aussi essentiels que le sont les ailes d'un oiseau pour voler. Mais, depuis que Dieu a enduré l'échec, qu'il a pris l'instrument d'infamie sur ses épaules, qu'il a connu à ses dépens tous les refus et toutes les trahisons : heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ! L'enfer est habité, rempli d'une présence, Jésus y est descendu. Et il en est remonté, tirant Adam et Eve par la main. L'icône dit en quelques traits la nouvelle solidarité qui est née, parmi tous ceux qui sont passés par là et qui se comprennent à demi-mot. Le cœur de pierre est devenu un cœur de chair. Il a tellement été battu qu'il en est devenu liquide, tendre à l'extrême. « Mon cœur s'écoule au fond de moi 248 » chante le psalmiste.

Une communion nouvelle peut se former. Si nous n'avons pas tout donné, au moins nous avons tout perdu ! Un échange mystérieux est possible. L'humanité resplendit comme un arbre en fleurs. Bon nombre d'entre elles sont mortes, gelées ou froissées par le vent, abîmées par les prédateurs. Mais il y a les fruits. Les fleurs et les fruits sont la fierté de l'arbre tout entier. Il n'y a qu'une seule humanité comme il n'y a qu'une seule vie, une seule sève, un seul Esprit.

Les blessés de l'échec communiquent leur tendresse à ceux qui en manqueraient et les soi-disant « réussis', par leur aboutissement, donnent le sens qui « justifie » ou tout au moins reprend l'absurde des échecs ponctuels dans un cadre plus grand : la vie a passé. Des enfants sont nés, à la fin la vérité s'est fait entendre et la justice, timidement, a triomphé.

« Il n'y a pas d'amour heureux . » L'amour est crucifiant. Il est écartelé tant que durera l'histoire, « en agonie jusqu'à la fin du monde », parce qu'il est aux dimensions du monde et du temps, sans aucune exclusive ni préférence. Mais je fais erreur : des préférences, il en a, mais elles vont justement aux plus souffrants ! A force d'être pauvre, l'amour est immensément ouvert. A force d'être frustré, il est incroyablement subtil et créatif, jeune et prêt à s'émouvoir de rien. Dans l'échec, nous ne sommes jamais seul. D'autres ont souffert plus que nous. Un Autre a raclé le fond. Il est le fond. Il soutient tout. Sur le moment, on ne le sait pas, un autre le sait pour nous. Mais il nous voit souffrir. Il vit la compassion.


248 Ps 21, 15.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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